Xénophon et Diogène Laërce rapportent que Xanthippe, l’épouse de Socrate, était une fameuse mégère, sur laquelle ils mirent en circulation quelques anecdotes peu amènes dont on ne sait si elles attestent de l’endurante sagesse socratique, ou d’une bonne dose de misogynie que n’aurait pas désavouée un Sacha Guitry. Nietzsche renchérit à sa façon, en participant à la diffusion d’une thèse qui s’apparente, de fait, à une légende urbaine philosophico-matrimoniale :

« le philosophe repousse avec horreur le mariage et tout ce qui pourrait l’y inciter, − le mariage comme obstacle fatal sur son chemin vers l’optimum (...) Un philosophe marié relève de la comédie, telle est ma thèse : et l’exception qu’est Socrate, le malicieux Socrate s’est marié, semble-t-il, par ironie, précisément pour démontrer cette thèse-là »[1].

Même si l’on néglige la bougonnerie de Xanthippe et les affabulations de Nietzsche (qui demanda un jour la main de Lou Andreas-Salomé...), la question se pose, aujourd’hui encore plus que jadis : que peut-il y avoir de sage dans le mariage ? Les statistiques (en France, en 2012, 246000 mariages pour 128500 divorces) aussi bien qu’une ritournelle amusée des années 1980 commuée en loi de la conjugalité ordinaire nous le rappellent : désormais, les histoires d’amour (conjugal) finissent mal en général —et par mal finir, il faut comprendre non seulement qu’elles s’achèvent, mais aussi qu’elles le font dans un cortège de passions tristes (disputes, colères, conflits, névroses conjugales, tyrannie domestique, amants passionnés qui se transforment en époux indifférents et grognons, etc.) qui précèdent, expliquent et souvent accompagnent les séparations. Même si j’en suis toujours frappé, je comprends dans ces conditions la question qui désormais jaillit spontanément lorsque je parle du mariage avec mes étudiants ou des jeunes gens d’une vingtaine d’années : mais pourquoi se marier si c’est pour divorcer un peu plus tard ?

Peut-être faudra-t-il qu’un jour ma génération s’interroge autocritiquement sur le spectacle qu’elle a offert aux suivantes, pour que ces dernières soient ainsi conjugalement désabusées, voire désespérées. Dans cette attente, rien n’interdit de tenter de redonner un peu de motivation et de joie à ceux qui envisagent malgré tout de se lancer dans l’aventure matrimoniale, ou s’y sont déjà engagés. La tâche n’est pas simple, mais peut être sommairement balisée par des considérations de trois ordres :

a) Statistiquement parlant, l’échec est un risque, indéniable, pas une fatalité. C’est ici le moment de rappeler, avec Spinoza, que « tout ce qui est précieux est difficile autant que rare » (Éthique, V, 42, scolie) et que l’époque nous parle trop  souvent et fort de la face et des aspects sombres de la vie conjugale (on pourra en ce sens s’étonner que la « scène de ménage » constitue une sorte d’emblème de la condition matrimoniale, comme s’il allait de soi que cette dernière était avant tout et substantiellement un lieu de conflits, de polémos dont l’essentiel est dit une fois évoqués les noms d’oiseaux et les assiettes qui volent). Il faut le rappeler : des couples heureux engagés dans une équipée amoureuse au long cours, il en existe. On ne saurait trop recommander en ce sens la fréquentation d’un de ces vieux couples heureux qui, sans faire de bruit, petit à petit, pas à pas, au fil des ans, des moments de joie et de bonheur commun, des difficultés rencontrées et surmontées, ont su avancer ensemble en continuant à s’aimer, et s’aiment encore, un de ces couples qui, au sens strict de l’expression, ont réussi à faire l’amour, c’est-à-dire à lui conférer réalité en l’instituant, le tissant, le stabilisant. Le simple contact avec ces couples-là est bénéfique car tranquillement, ils rayonnent, notamment d’une forme de sagesse matrimoniale, d’un art d’aimer qui s’est sédimenté en eux.

b) La prise de conscience des déterminations qui pèsent sur nous permet de nous en libérer, au moins dans une certaine mesure. Pour qui s’engage dans ou s’est engagé dans le mariage, il vaut donc la peine d’identifier soigneusement les facteurs qui expliquent la fragilisation contemporaine du lien conjugal. Ils sont nombreux, et disparates : le fait qu’on ait désormais affaire dans la quasi totalité des cas à des mariages fondés sur un sentiment —l’amour— délicat et destructible, et non plus à des unions arrangées en fonction des divers usages ou pressions sociaux ; l’allongement de la durée de vie, qui augmente le risque d’une altération de l’amour par le temps qui passe ou d’une désynchronisation des conjoints ; l’attention portée à l’épanouissement personnel, qui explique que soient devenues difficilement acceptables un certain nombre de frustrations qu’on tolérait autrefois au nom d’une conception héroïque de l’amour conjugal conçu comme renoncement à soi ; le salariat des femmes qui leur confère de nouvelles libertés, donc celle de mettre fin à une union qui ne les satisfait plus ; etc. La situation de la conjugalité postmoderne est donc la fois paradoxale et désarmante : des évolutions sociétales et existentielles qu’une très forte majorité d’entre nous s’accordera à considérer comme positives, bienfaisantes, finissent par produire des effets tenus le plus souvent pour négatifs dans le champ matrimonial. On remarquera aussi que conjoints modernes placent très haut la barre, plus peut-être que ceux des siècles précédents. Nul ne niera que le concept d’un mariage d’amour, qui dure une (longue) vie entière dans l’harmonie et rend heureux chacun des partenaires, mis sur un pied d’égalité, sans entraver en rien leur autonomie, leur émancipation et leur épanouissement personnel, constitue un idéal de vie admirable. Mais on conçoit que sa réalisation n’aille pas sans peine et se heurte à quelques obstacles.

c) Il existe de bons arguments pour voir dans le mariage une réponse envisageable (je n’ai pas écrit : la seule) à la grande et classique question de la « vie bonne », c’est-à-dire heureuse et moralement réussie. Claude Habib[2] l’a remarquablement expliqué : l’existence en couple peut favoriser la morale, en donnant lieu à des pensées et actions bonnes. Vivre au long cours avec l’autre demande qu’on fasse autant que possible preuve à son égard de toutes les composantes de l’ « amitié maritale » dont parlait Montaigne (Essais, III, 9) : complicité, inclinations accordées, mémoire commune, patience, disponibilité, respect, estime, franchise, confiance, sincérité, loyauté, affabilité, bienveillance, équanimité, sollicitude, générosité, exigence indulgence simultanées et réciproques. Qu’on ne s’imagine pas que cette admirable liste ne renvoie qu’à des actions héroïques ou extraordinaires dont serait incapable le commun des époux. Il est ici question de dispositions éthiques (des vertus) simples autant que primordiales, exprimées par ces questions et remarques qui rythment la vie des conjoints : couvre-toi pour ne pas prendre froid ; repose-toi donc un peu ; qu’est-ce ce qui te ferait plaisir ? ; d’accord, tu as fait ou dit une bêtise mais ce n’est pas bien grave ; viens je vais te donner un coup de main ; etc. Il est de bon ton de railler ces attentions minuscules qui font le quotidien conjugal. Mais avant de se préoccuper d’Éthique E majuscule et d’agiter les grandes questions de Morale[3] (le « vivre ensemble » ou le « rapport à l’autre » en général) il peut être opportun de s’être quelque peu et préalablement exercé sur le terrain de la morale avec un petit m, celle qui commence et s’épanouit dans et par les vertus de la vie quotidienne, du rapport ordinaire au prochain qu’on s’est choisi. Tel est, sur le plan éthique, le pari conjugal : la vie de couple est un des lieux qui favorise l’exercice et l’accroissement joyeux de ce qu’il y a de moralement bon dans les époux, le développement de ces vertus étant en définitive profitable non seulement à ces derniers, mais aussi à ceux qu’ils côtoient et par conséquent au monde où ils évoluent. C’est là une des façons de comprendre en quoi peut résider la fécondité éthique du mariage. Et c’est dire qu’il est bien ici question de sagesse, au sens fort et noble du mot.

Récapitulons, avec Spinoza (Éthique, IV, appendice, ch.20) :

« Pour ce qui touche au mariage, il est certain qu’il convient avec la raison[4], si (...) l’amour de l’un et l’autre (...) n’a pas pour cause la seule beauté, mais principalement la liberté de l’esprit ».

Au fond, c’est simple, mais encore faut-il avoir le cran de nous poser sérieusement la question : une vie d’amour, que pouvons-nous espérer de mieux ?

 

 

Denis Moreau, professeur de philosophie à l’université de Nantes (auteur de Pour la vie ? Court traité du mariage et des séparations, Paris, Seuil, 2014).

 



[1] Nietzsche, Généalogie de la morale, III, § 7. Rappelons que Socrate, Aristote, Sénèque, Cicéron, Marc-Aurèle, Porphyre, Boèce étaient mariés. Dans les quelques mille années qui suivirent, la quasi totalité des philosophes furent certes célibataires, mais c’est parce qu’ils étaient tenus à cette condition par leur statut de religieux. Par la suite, lorsque les philosophes redevinrent majoritairement des laïcs, Hegel, Fichte, Schelling, Marx, Bergson, Simmel, Husserl, Max Weber, Jaspers, Heidegger, Hannah Arendt (deux fois !), Bloch, Paul Ricœur et bien d’autres furent mariés. On comprendra que l’auteur de ces lignes —lui même marié et philosophe—tienne à souligner que la condition conjugale n’implique pas ipso facto la nullité philosophique...

[2] Le Goût de la vie commune, Paris, Flammarion, 2014.

[3] Comme y invite l’étymologie, je tiens ici pour synonymes « éthique » et « morale ».

[4] Sous la plume d’un auteur rationaliste comme Spinoza, il ne peut y avoir d’appréciation plus catégoriquement positive.