Zorro, dans l’"Abécédaire des sociétés modernes" ? Pourquoi pas : le mythe paraît inusable, et donc actuel. Qui, enfant, certes plutôt garçon, rivé à son écran de télévision, ne s’est pas identifié à celui, qui, sur son cheval Tornado, signait fièrement son nom à la pointe de l'épée « d'un Z qui veut dire Zorro » ? Qui aujourd’hui, secrètement (attendre Zorro n’est pas toujours avouable, sauf peut-être sur le divan du psychanalyste) ne désire pas, au quotidien, en appeler au héros à la cape et au loup noirs ? Qui n’admire encore ce guérillero chic, défenseur des paysans amérindiens pauvres contre le joug espagnol, qui se bat vaillamment en ridiculisant l’ennemi (car Z possède aussi le sens de l’humour) ? Qui n’a jamais rêvé d’être à sa place ou de faire comme lui, ou encore de le faire intervenir en secours, au moment où l’on doit gérer le pire des emmerdements, par définition inopiné, comme un dégât des eaux, une rage de dents, un voisin bruyant ou un doute existentiel profond ?

Soit donc on s’identifie à lui, soit on rêve de le solliciter en cas de danger ou lorsqu’on est dans l’impasse. Alternativement les deux. Ce personnage, ce héros magnifique – dont le nom signifie renard en espagnol – restera dans ma mythologie, je le confesse, en tête des héros-sauveurs, d’abord parce que, enfant, je ne ratai pas un des 78 épisodes filmés produits par Walt Disney entre 1957 et 1961, mais que je ne découvris qu’après 1962 en même temps que la télévision, et ensuite parce que Z me paraît avoir des avantages concurrentiels par rapport à ses « collègues » : il est moins fort qu’Hercule mais plus rusé, moins mystique que Jésus - osons la comparaison - mais tout autant convaincu, moins brigand que Robin des Bois mais tout aussi épris de justice, moins sophistiqué que James Bond mais plus romantique, moins technologique qu’Iron Man mais plus authentique.  

Sur le fond, pourquoi un tel engouement réitéré du public vis-à-vis du glorieux cavalier noir ? A mon avis, il y a deux raisons essentielles. D’abord et bien sûr, comme on l’a dit, parce que c’est un combattant hors pair au service du Bien : Z défie l’oppresseur (le gouverneur colonial fascisant de la Californie espagnole), il est invincible (même pas peur à l’escrime) et il intervient de manière opportune et juste à temps – souvent à la dernière minute - lorsque tout est pourtant à craindre. Le salut incarné en quelque sorte ! Mais aussi, comme  Superman et/ou Clark Kent, son filleul et rival, parce que son double – lui, c’est don Diego de la Vega – se révèle un peu niais, maladroit et sentimental. Et cette duplicité nous renvoie à la nôtre : Z est aussi fort que faible, même si cette faiblesse apparente fait encore partie du décorum scénarique et de la ruse du héros. Zorro, à la sauce freudienne, c’est notre miroir, un combiné entre le moi et l’idéal du moi, la faillibilité et la toute puissance. Fragile et en même temps héroïque, tout à la fois espagnol et indien, être du jour et créature de la nuit, il est, comme nous le sommes, confronté au double contradictoire de la personnalité. On a tous en nous quelque chose de Tennessee, mais aussi de Zorro.

Et puis, il incarne aussi le tiers messianique – médecin, infirmier, déboucheur d’évier, plâtrier, conseiller fiscal, pompier, psychothérapeute, coach - qui, à cheval et masqué, peut nous sauver à tout instant.  Les entreprises raffolent de ces gourous qui vont les sortir de la faillite ou faire tripler leur chiffre d’affaire. Dans le domaine politique, les sociétés - modernes ou anciennes - ont toujours fait appel à leur Z : un homme providentiel qui sauve la situation à la dernière minute. Si l’on reprend la typologie de Max Weber, Zorro pourrait ainsi relever de la légitimité charismatique. Pour ne pas quitter l’hexagone, de Gaulle fut le Zorro de la France de juin 1940, et plus récemment, Sarkozy put apparaître (de manière certes plus relative) aux yeux de l’UMP le sauveur, DSK pour la gauche social-démocrate le fut également avant de ruiner sa réputation et d’apparaître plutôt comme un Sergent Garcia embourbé dans la gadoue. Dans la France d’aujourd’hui, d’ailleurs, tout le monde attend impatiemment un nouveau Z. La Juppémania actuelle, par exemple, traduit bien cette quête.

Mais attention, à force de l’attendre et de le rêver, ce Zorro improbable, ce Zorro des grands soirs, et ne pouvant plus supporter l’injustice et la misère sociale, le peuple pourrait choisir un politicien à sa place, qui en aurait emprunté le masque, et peut être même la cape et le cheval, mais dont le programme mis en œuvre ne serait qu’une dangereuse chimère.   

 

Jean-Paul GUEDJ, coach, essayiste et poète, vient de publier deux livres : « Une poussière dans l’âme » (Collection Le Merle moqueur, le Temps des Cerises) et « Le petit décodeur des phrases toxiques qui nous plombent le moral » (Larousse).