Publié en 1891 et inspiré par des faits réels, le roman L’Argent offre des clés de lecture passionnantes pour comprendre la finance d’aujourd’hui. A travers l’aventure de la Banque Universelle, de sa création jusqu’à son effondrement, en passant par une phase d’hystérie boursière orchestrée par son créateur, Zola dénonce l’impuissance des systèmes de contrôle, la spéculation outrancière et l’absence de morale des financiers.

Cette dernière est particulièrement criante chez Auguste Saccard, le personnage principal, présenté d’emblée comme opportuniste, cupide et dévoré d’ambition – caractéristiques déjà présentes dans La fortune des Rougon et La curée. Mais elle s’applique aussi à l’ensemble du monde boursier, « mécanique géante » mue exclusivement par la recherche du profit. De fait, la bourse propose des gains autrement plus rapides que l'économie réelle, ce qui conduit le fabricant de soie lyonnais Sédille à se désintéresser de son affaire : « A cette fièvre, le pis est qu'on se dégoûte du gain légitime ». L’opposition est clairement marquée entre les industriels, qui construisent, et les boursiers, qui profitent.

Une gouvernance ineffective

Autre trait dénoncé par Zola et toujours d’actualité, la connivence, qui rend toute gouvernance ineffective. C'est grâce à son réseau d'influence, avec ses renvois d'ascenseurs et copinages qu'un Saccard pourtant ruiné constitue en une journée son tour de table initial. Avec la même facilité, il trouve un prête-nom disposé à signer tout ce qu'on lui présentera. Le complice se prête au jeu sans contrepartie financière directe : il tient désormais l'autre à sa merci et le jour viendra forcément où il en tirera bénéfice. Tout cela fait écho avec la situation contemporaine, en particulier avec la tradition française toujours vivace des participations croisées aux conseils d’administration – avec le manque d’indépendance qui en découle.

La complexité des opérations de bourse facilite les magouilles

La complexité technique de l'univers boursier contribue aussi aux pratiques frauduleuses. Le grand public, qui n'y comprend rien, est facile à duper. « Et, de leur prodigalité, de tout cet argent qu’ils jetaient de la sorte en vacarme, aux quatre coins du ciel, se dégageait surtout leur dédain immense du public, le mépris de leur intelligence d’hommes d’affaires pour la noire ignorance du troupeau, prêt à croire tous les contes, tellement fermé aux opérations compliquées de la Bourse, que les raccrochages les plus éhontés allumaient les passants et faisaient pleuvoir les millions. »

Cette opacité permet également d'échapper aux systèmes de contrôle. Les « commissaires-censeurs », ancêtres de nos commissaires aux comptes, sont dépassés, comme on le voit lors d'une assemblée générale de la banque. « Sans doute, [Lavignière, réélu commissaire-censeur] était de bonne foi, et il devait avoir examiné consciencieusement les pièces soumises à son contrôle ; mais rien n’est plus illusoire, car, pour étudier à fond une comptabilité, il faut en refaire une autre, entièrement. » Pour couronner le tout, les hommes choisis pour cette fonction « délicate autant qu'inutile » ( !) n'ont aucune indépendance. Le premier est inféodé au second, qui ne rêve que d’entrer au conseil d'administration … Joli conflit d'intérêt !

Victime facile du fait de son ignorance et de sa cupidité, l'opinion publique est l'objet d'une manipulation permanente, au cœur de l’éphémère succès de la Banque universelle. Premier volet, la spéculation orchestrée par Saccard, pour faire croire au miracle et lancer le mouvement à la hausse. « Il fallait faire croire toujours à plus de succès, à des guichets monumentaux, des guichets enchantés qui absorbaient des rivières, pour rendre des fleuves, des océans d’or. » En parallèle, le banquier rachète tous les journaux financiers, y compris le plus respectable « qui avait derrière lui une honnêteté impeccable de douze ans ». Dans son cynisme, il n'a jamais douté parvenir à ses fins : « ça menaçait d'être très cher, une probité pareille ». Ayant la main sur toutes ces publications, la Banque Universelle peut faire chanter ses louanges sur tous les tons.

Des règles constamment bafouées

Constitution de la société, conseils d'administration, assemblées générales, augmentations de capital : les multiples événements juridiques qui ponctuent le roman sont autant de mascarades. La réglementation n’est rien d’autre qu’un formalisme bidon. Aussi Saccard s'emporte-t-il contre son amie Mme Caroline qui lit avec attention le Code, comme s'il méritait d'être pris au sérieux ! De même, les instances de  gouvernance de la banque sont une plaisanterie. Les administrateurs ne s’intéressent qu’à leur enrichissement personnel : Saccard n'aura aucun mal à les acheter l'un après l'autre, en leur versant des pots-de-vin ou en étouffant des scandales. Le pire est qu’ils s’en sortiront bien : alors que la faillite de l'Universelle sèmera ruine et désolation chez les petits actionnaires, eux soutireront de l’opération un joli pactole. Saccard ira tout de même en prison… où il rêvera d’échafauder de nouveaux empires.

 

Sophie Chabanel, écrivain et formatrice ( Managers, relisez vos classiques! De Zola à Houellebecq, un autre regard sur l'entreprise, Ed d'Organisation, 2011)