Zeus est la figure éminente des nouveaux dieux Olympiens, dont W. F. Otto souligne qu’ils ne relèvent d’aucune révélation, d’aucun texte sacré ni d’aucune mythologie : leur présence se manifeste dans le muthos de la parole poétique, laquelle fonde un monde habitable qu’elle exalte comme kosmos, sous le signe de la beauté et de l’ordonnance des choses assignées à leur limite.

Dieu nouveau, Zeus l’est par sa victoire sur les Titans. Ayant pu, grâce à sa mère et aux soins de la chèvre Amalthée, échapper à son père, le Titan Cronos qui dévore ses enfants, il le remplace, renverse les Titans et instaure l’ordre Olympien, auquel vont contribuer aussi ses enfants, tels Athéna, Hermès, Aphrodite… Ce maître du ciel, habitant les hauteurs terrestres, cristallise le nouveau sens grec du divin en ce qu’il concentre en lui trois principes majeurs : la lumière, le masculin et la mesure de la limite. Sa lumière, inscrite dans l’étymologie du nom de Zeus (*dei : briller ; dies, le jour), qui est celle du jour autant que celle de l’éclair, est surtout celle qui resplendit dans l’éclat de la force mûrie et accomplie, qu’incarne à son tour le principe du masculin comme puissance capable de faire régner la mesure : c’est là le sens de la balance, cet attribut de Zeus qui signe la maîtrise du jeu des forces. Immortel, mais non pas éternel ni infini, Zeus se manifeste à la fois comme omniprésence et comme distance. Il établit pour les mortels l’équilibre dans la durée, en les ouvrant au sens de la limite et à la vie du monde, dont il garantit l’habitable stabilité.

Il est ainsi, dit Hésiode, dieu justicier et dieu protecteur. Si l’on évoque les themistes (décrets) du grand Zeus, c’est précisément qu’il s’est uni à Thémis, l’ancienne déesse ancienne de la Justice, union dont sont nées les Moires et les Heures, déesses du destin et du temps. La multiplicité des qualificatifs qui lui sont associés depuis Homère couvre tous les registres dans lesquels s’exerce son pouvoir de gardien des équilibres et des limites. Garant et protecteur, il l’est de la cité (polieus, poliouchos), de l’étranger (xenios), du mendiant et suppliant (hikesios), des limites territoriales (horios), des clôtures et des entrées des maisons (herkeios), de la famille et de la parenté (sunaimos), de la propriété et des biens du foyer (ktésios), ainsi que des serments (horkios). 

 

S’il est donc un dieu salutaire (soter), qui éloigne le mal, Zeus peut être aussi, dans la variété très grecque de ses manifestations, un dieu inquiétant et démonique, comme lorsque, dans l’Iliade, il se retire pour méditer dans un nuage annonçant le malheur, quand il étend une nuit funeste sur la mêlée violente des combattants, « afin que soit plus désastreuse encore cette lutte qui s’engage ». Achille peut ainsi dire à Zeus : « Zeus, père, oui, tu voues les hommes au malheur des grands aveuglements », et Agamemnon dire de lui : « Le Cronide m’a accablé sous le poids d’une folie aveugle. » Pour les dieux eux-mêmes Zeus peut être énigmatique, comme lorsqu’il part d’un grand rire sarcastique à l’annonce de la bataille qui se déclenche entre les Immortels ; et Héra, son épouse, de dénoncer devant l’assemblée des dieux un Zeus « au cœur arrogant et implacable », qui « siège à l’écart et ne s’inquiète pas de nos prières ».

Dieu très grec en ce sens, il est Un et multiple à la fois, et même garant de la multiplicité dans l’unité, capable des métamorphoses les plus inattendues – devenant aigle avec Ganymède, cygne avec Léda, ou encore pluie d’or avec Danaé. Zeus, en tout cas, ne saurait être réduit à la figure toute puissante du Père Un. Dans le mystérieux fragment 32 d’Héraclite – « L’Un, l’avisé, lui seul, ne se prête pas et s’apprête à se laisser dire du nom de Zeus  » –, cette figure du dieu grec, qui ne peut se saisir que dans l’harmonie des contraires, apparaît dans toute son ambivalence – même si Héraclite annonce ou pressent peut-être déjà le devenir prochain d’une déité comprise dans l’unité à venir de l’Un et de l’être.

Mais Zeus omniprésent n’est pas non plus tout-puissant. Dans l’Iliade, Homère évoque un Zeus abusé par le Sommeil, ou par la ruse d’Héra lors de la naissance d’Héraklès. Et Agamemnon peut dire qu’Atè, l’aveugle folie, « a réussi à tromper Zeus lui-même, lui pourtant le plus grand parmi les hommes et les dieux ». Mais surtout, et plus profondément encore, Zeus n’a pas le pouvoir de décider absolument du destin des mortels.  Certes, Homère le dit, Zeus a deux jarres, l’une contenant les biens, l’autre les maux : la part destinée aux hommes est ou bien un mélange du contenu des deux, ou bien exclusivement le malheur. Mais pour la vie et la mort, une autre instance s’affirme comme supérieure à Zeus : Moira, la divinité immémoriale de « l’Échéance ». Si l’Iliade présente Zeus comme gardien de la Moira, et lui conserve le pouvoir de maintenir en suspens l’équilibre vie et mort, s’il peut faire pencher la balance, il reste que la balance elle-même reste supérieure à Zeus, parce qu’il doit s’incliner devant la puissance inéluctable de Moira, qui, elle, a déjà décidé de l’échéance finale. Ajoutons que la puissance d’Éros et l’attraction de la beauté dominent Zeus lui-même, comme le montrent les épisodes avec Héra, Alkmène, Danaé, ou Ganymède. Que le dieu des dieux soit soumis à la puissance du beau et à la liberté qu’elle implique, dans une gaieté et une joie totalement absentes chez les Titans, rien de plus fondamentalement grec. Rien de plus grec, surtout, que le plus puissant des dieux ne soit pas plus le maître de toute sa vie que celui de la mort des hommes : le sens de la limite, essentiel au monde grec, est le partage des Immortels autant que celui des Mortels.

 

Il est étonnant de voir à quelle platitude s’est vue historiquement réduite cette compréhension grecque des dieux dont Zeus est ici l’occasion d’une rapide illustration. Philosophie, religion, histoire des religions, anthropologie se sont généralement entendues pour la caricaturer à l’extrême et pour la reléguer au rang des curiosités primitives. Deux poètes au contraire, Hölderlin et Goethe, chacun à sa manière, ont été les premiers à s’émerveiller de sa singularité inouïe,  et c’est dans leur sillage qu’au XXe siècle le philologue W.F. Otto a consacré sa vie son œuvre à comprendre et à éclairer en quoi le dieu, pour les Grecs, ne relevait ni d’une religion ni même d’une croyance, mais d’une expérience poétique plus haute encore. Alors que le monde moderne prétend s’inspirer politiquement – au prix de quelles simplifications – de la grandeur de la démocratie athénienne (dont le fondateur, le poète Solon, était inspiré par Hésiode), il serait de l’intérêt de la pensée, en ces temps religieusement si troublés, de mesurer combien le sens grec du divin, par delà toute historicité, peut demeurer aujourd’hui fécond, et même riche d’avenir.  

Jean Lauxerois, phiosophe et traducteur (auteur notamment de Walter F. Otto & le sens grec du divin, Éditions du Grand Est, 2009)