vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

23 décembre 2009

N comme Numérisation des livres (2)

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·         Mais dans la reproduction par la numérisation, il y a bien une transformation, une dégradation. Pour les textes, la langue, le sens demeurent – si l’on est sûr qu’il n’y a pas eu de manipulation intermédiaire. Mais disparaissent (en partie dans le mode « image », totalement dans le mode « texte ») d’autres éléments signifiants, ceux qui sont liés à la matérialité du support initial et aux méthodes d’écriture ou de reproduction imprimée : choix du caractère, de l’encre, du papier ; éléments tactiles ou olfactifs initiaux ou liés à l’histoire du support, etc. La numérisation peut donc être une garantie de conservation du texte, mais pas de l’objet livre avec ses qualités propres. Dans la lecture courante, peu m’importe cette perte, pas quand il s’git du patrimoine : ainsi, la numérisation dans « Gallica » des manuscrits de Proust, en mode image, consultable par tous mais illisible, n’a qu’un intérêt très secondaire. La numérisation ne se substitue pas à l’original.

·         Mais si la durée de conservation du papier est connue, et longue (sauf pour les papiers industriels à base de bois utilisés en gros à partir du milieu du 19ème jusque dans les années 1980), la durée de conservation et de lisibilité des archives électroniques l’est beaucoup moins, l’expérience ne dépassant pas deux ou trois décennies. La numérisation n’est pas encore une garantie n’éternité.

·         Mais les coûts de la numérisation du patrimoine, et donc… de la conservation de la numérisation sont beaucoup plus élevés que prévus, et le recours à l’action privée, qui peut numériser et rentabiliser, est tentant. Google « négocie » la numérisation du patrimoine d’un grand nombre de bibliothèques : à terme, c’est la privatisation de celui-ci qui est en jeu. La numérisation réintroduit des enjeux commerciaux là où ils ont disparus.

·         Mais la diffusion mondialisée des textes fait fi des droits d’auteur et d’éditeur propres à chaque pays. Un texte contemporain numérisé par une firme américaine pourrait ainsi faire l’objet d’une diffusion mondiale sans respect des droits d’auteurs tels qu’ils sont conçus en Europe.

·         Mais dans cette phase de numérisation et de diffusion par le privé, aucune garantie n’existe quant à la qualité : choix d’une édition fautive, numérisation partielle non signalée, disparition d’éléments de langue (les accents par exemple), utilisation de traductions mauvaises ou automatiques pour des raisons de coût, etc.

·         Mais l’expérience montre déjà comment grâce à la diffusion numérique, le contrôle complet des lectures individuelles est possible, par les Etats comme par les firmes privées, qui peuvent même enlever des ordinateurs des textes préalablement achetés, sous des prétextes divers : c’est arrivé l’été dernier avec les titres … de Georges Orwell !

·         Mais la lecture d’un document numérisé est liée à un appareil personnel : il ne peut donc pas « circuler » en famille, entre amis, faire l’objet de lectures collectives. On peut faire circuler un livre, pas son « e-book ». Le commerce a tout intérêt à ce que les lectures gratuites d’un même texte par une personne autre que son acheteur ne soit pas possibles : l’électronique le permet.

La numérisation est donc une technique, un outil, mais pas une alternative définitive à la conservation du patrimoine, ni à la diffusion de l’écrit. Une technique qui peut apporter beaucoup à la connaissance des textes et à leur diffusion, à la conservation de contenus pour lesquels le support n’est pas signifiant, à la diffusion des informations en constante évolution, mais beaucoup moins à la conservation du patrimoine culturel, ni à la lecture courante de la fiction. On peut apprécier hautement la commodité du procédé, on peut l’utiliser au point qu’il se rend vite indispensable pour bon nombre de travaux, on peut se laisser séduire par la modernité des appareils indispensables. Masi on n’a jamais inventé mieux que le livre du point de vue de la commodité de la lecture, de l’universalité du procédé, de sa convivialité et de son indépendance énergétique. A quoi sert de disposer d’un appareil dépendant d’une source d’énergie extérieure, plus fragile et plus coûteux qu’un livre, sensible à la lumière ambiante, capable de stocker plusieurs décennies de lectures d’un lecteur moyen, très « égoïste » enfin, quand on peut être grand lecteur et très cultivé en ne lisant jamais que des livres de poche ? Une vie entière d’un fort lecteur selon les dernières statistiques « Pratiques culturelles des français » (2009), soit 15 livres par an et plus, c’est 700 à 1000 livres…

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JF Jacques

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16 décembre 2009

N comme Numérisation des livres (1)

Petits rappels techniques pour commencer.

L’acte de numériser est l’action qui consiste à enregistrer par des moyens électroniques la reproduction d’un texte, d’une image fixe, d’images animées, de sons précédemment écrits, imprimés, ou peints, ou tirés sur film papier photographique, ou enregistrés en mode analogique sur  vinyle ou bandes magnétiques. Il y a donc transformation du support, substitution d’un objet nouveau à l’objet initial : les éléments signifiants sont dématérialisés – mais la consultation nécessite un appareil, l’ordinateur ou ses versions partielles et miniaturisées que sont devenus les téléphones portables, les lecteurs de DVD, les lecteurs électroniques (e-book).

Quatre caractéristiques  font l’intérêt de cette transformation :

·         la transmissibilité immédiate et sans contrainte de distance, puisque basée sur les seules propriétés de l’électricité et des ondes électromagnétiques ;

·         consécutivement, l’affranchissement du support, donc la disparition d’un volume et d’un poids, ceux-ci se réduisant à la taille de l’appareil de lecture – dont on ne peut à l’inverse se priver ;

·         la reproductibilité infinie, pour peu que l’on dispose de l’appareil adéquat, pour un coût quasi nul et dans un laps de temps négligeable ;

·         enfin, la « malléabilité » aisée du contenu.

Pour les textes, la numérisation peut s’accompagner d’une opération supplémentaire, la reconnaissance de caractères, qui permet de restituer un « mode texte », c'est-à-dire un contenu textuel sans rapport formel avec l’image du document d’origine. Un tiers des quelques 950 000 documents numérisés dans « Gallica », le fonds numérique de la BNF, l’est sous cette forme.

Ces quatre caractéristiques sont ambivalentes, porteuses de conséquences positives et, simultanément, dommageables.

Enfin, n’oublions pas que le terme « numérisation » s’applique en principe à des productions ayant d’abord connu une première existence sous une forme traditionnelle, et qui rejoignent ainsi les productions contemporaines produites dès le départ sous la forme électronique : l’écrivain écrit directement sur son ordinateur, le cinéaste ou le photographe utilisent une caméra ou un appareil numérique, le musicien enregistre directement sous la forme numérique. La notion va donc s’appliquer essentiellement à la reproduction des œuvres ou des documents datant d’avant l’ère de l’électronique, potentiellement « patrimoniales ». Nous nous attacherons ici essentiellement à la numérisation des textes.

La deuxième caractéristique – s’affranchir de l’objet – n’a pu se développer tout de suite : un support intermédiaire a d’abord été inventé, le CD et ses avatars (CD-ROM, DVD), avant que le WEB ne vienne prendre le relais, encore partiellement aujourd’hui. Cependant, on peut sans grand risque prédire la réduction de l’utilisation du support intermédiaire à une portion congrue dans la décennie qui vient. La « résistance » de l’objet n’est plus technique : elle est sans doute un effet générationnel. Les adultes qui ont connu l’universalité des objets culturels – livre, disque – attachent à leur propriété et donc leur visibilité dans l’espace intime des valeurs que la jeune génération semble maintenant oublier. Le mélomane était fier de sa collection de disques, image de ses goûts et de sa culture ; les jeunes ont de moins en moins de lecteurs CD portables, se contentant de leur MP3 en extérieur, de leur PC à domicile. En sera-t-il de même pour le livre ?

Affranchie du support intermédiaire, la consommation de biens culturels peut potentiellement se multiplier dans l’espace et dans le temps grâce à la première des quatre propriétés : un unique appareil lié au WEB peut donner accès en ligne à une infinité d’œuvre, texte, image et son mélangés, et en stocker un très grand nombre.

Le stockage des textes n’occupant que des espaces de plus en plus tenus sur des mémoires informatiques de plus en plus petites, on peut penser voir résolu ensemble  les difficultés de la conservation et de la communication du patrimoine : fallait-il construire la Bibliothèque nationale de France ?

La combinaison avec la troisième propriété, la reproductibilité immédiate et infinie, ouvre donc le champ de la diffusion, instantanée, simultanée, mondiale. Imaginons Gutenberg découvrant que la bible peut arriver de cette manière dans tous les foyers du monde … Un des intérêts majeurs de cette technique est de redonner vie, de rendre de nouveau consultables les livres épuisés, stockés dans quelques rares bibliothèques, en évitant les frais risqués d’une réimpression. On voit poindre dans le commerce le livre imprimé à l’unité, imprimé sur des super-photocopieuses : preuve s’il en était besoin de l’intérêt persistant de la forme « papier ».

La malléabilité du contenu a ouvert des champs complètements inédits à la transmission des informations, à la mise en relation de textes différents, à la création artistique. L’évolution permanente d’un même texte permet des encyclopédies toujours à jour (voir Wikipédia). L’accès direct et automatique à n’importe quelle partie d’un texte ouvre un champ fantastique de la recherche : repérer de manière instantanée toutes les occurrences d’un mot, d’un nom propre dans un corpus considérable et dans plusieurs textes simultanément, repérer les phrases copiées (ou plagiées) d’un texte par rapport à un autre ; manipuler les sons et les images à l’infini… L’édition de la « Recherche du temps perdu » en mode texte sur un seul cédérom (épuisé hélas) en est un frappant exemple.

Mais… (à suivre)

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Jean-François Jacques (bibliothécaire-consultant)

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09 décembre 2009

N comme Népotisme (« horreur politique »)

Les sociétés modernes, au moins dans leurs institutions politiques, ont banni l’héritabilité du pouvoir. Elles ont même poussé plus loin le souci d’écarter le favoritisme sous quelque forme qu’il soit. La méfiance envers l’ambition des enfants des personnalités politiques en vue, est en proportion de leur niveau de pouvoir.

D’autres milieux sont plus complaisants, mais l’avantage est moins visible et moins lourd de conséquences. Le fils a le Nom, mais il faut qu’il se fasse un Prénom*.

Pendant des millénaires, le phénomène a été si banal qu’il n’y avait pas de mot pour le désigner. L’existence du Fils impliquait celle du Père. Pas de Fils sans Père.

La notion de Père, sa désignation, sont spécifiques de l’humanité. Le Père apparaît en même temps que le langage. Il participe du « saut qualitatif ». La Mère joue son rôle, essentiel, dans la coulisse. C’est elle qui désigne le Père. Elle seule en a le pouvoir, même mensonger**.

Il est cependant probable que les rapports des Pères avec leur progéniture mâle n’ont pas été idylliques d’emblée. Ils ne concernaient que les chefs des groupes humains, clans, tribus, ou royaumes. L’enjeu était le pouvoir, à prendre, avec de l’avance***. La mythologie grecque nous met « la puce à l’oreille », mais l’Histoire apporte suffisamment d’exemples de rapports haineux et sanglants. Il restait un fond de « nature » chez les hommes, et, sans admettre le mythe de la horde primitive proposé par Freud pour expliquer le tabou de l’inceste, on peut imaginer que le mâle dominant d’un groupe humain ne partageait pas facilement son pouvoir.

Les sociétés humaines ont cependant institutionnalisé ces rapports entre Père et Fils. Le droit d’aînesse mentionné par la Bible en est un exemple. C’est un droit du Fils(aîné), une obligation juridique du Père. Le remplacement du rapport de forces par un rapport de droits, ce n’est pas rien. Ces derniers ont depuis évolué vers l’égalité entre les enfants des deux sexes.

Le mot qui marque l’évolution signifiante, vers sa contestation, de la pensée humaine sur cette question, est Népotisme, qui vient de « nepote », neveu. C’était le vice des Papes, qui, pères spirituels de la communauté chrétienne, reportaient leur paternité frustrée sur les enfants de leurs frères ou sœurs. C’est ce trouble à l’ordre naturel qui a mis en relief les inconvénients d’un système admis par tous ceux qui en profitaient ou qui n’en souffraient pas.

On connaît la suite. Sauf dans le monde de l’économie, où la transmission du pouvoir s’est longtemps confondue avec la transmission du bien****, les sociétés modernes ont banni l’héritabilité du pouvoir. Celui-ci n’est légitimé que par la reconnaissance des sujets, à partir de celle d’une compétence présumée, ne devant rien devoir à la filiation.

Et cela, sans considération de ce que la collectivité peut perdre, éventuellement.

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Yves Leclercq, Psychanalyste

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*      Le fils garde, de droit, le nom du père. Il ne peut en changer sans y être explicitement autorisé par un tribunal. La conservation du nom du père a été étendue aux filles, mariage ou pas.

**    Le désaveu de paternité repose maintenant sur les tests ADN

***  Les pères ordinaires n’avaient qu’un pouvoir : mettre leurs fils (et filles) au travail.

****Les entreprises familiales confient le plus souvent le « management » de leurs affaires à une compétence extérieure à la famille.

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02 décembre 2009

N comme Nano (sciences et technologies)

Les nano- sciences ou nano-technologies  recouvrent l’ensemble des sciences et techniques à l’échelle nanométrique, c'est-à-dire à l’échelle des atomes et des molécules.

Il s’agit de fabriquer des objets  molécule par molécule comme on le fait avec des briques de légo ou de modifier une chaîne par des opérations de type couper, coller. Les composés obtenus sont les nano-matériaux.

A cette échelle, les propriétés chimiques et physiques de la matière sont intimement liées au caractère quantique et peuvent être très différentes de celles que nous pouvons observer à notre échelle.

Ces propriétés nouvelles trouvent de très nombreuses applications en chimie, biologie, électronique, énergétique et mécanique. Nous allons décrire quelques unes de ces applications.

Application à la nano-chimie :

Les nanomatériaux synthétisés se rencontrent :

  • dans la composition de nombreux cosmétiques,

  • dans la fabrication de textile techniques ( tissus ignifuges, imperméables, anti-tâche, autonettoyants, anti-transpirants, anti-microbiens, absorbeur d’odeur, de couleur changeante… ),

  • dans la composition des enduits et peintures,

  • dans la fabrication de verres ( anti-reflet, auto-nettoyant, filtrant ),

  • dans la lutte contre la pollution de l’eau ( filtre des système d’épuration, détection et destruction de pesticides et de microorganismes ).

Application en  médecine :

  • Une application très répandue repose autour d’une idée simple : un nanoréservoir ( les plus connus sont les nanotubes de carbone ) contient une substance qui est libérée progressivement. Le réservoir se fixe sur l’organe à traiter et le médicament encapsulé se libère.

  • Agents contrastants utilisés en imagerie médicale.

Rappelons que les manipulations génétiques suivent ce même principe de couper et coller pour fabriquer les molécules souhaitées.

Application  à la nano-énergétique :

Dans le domaine énergétique, on trouve des utilisations très variées des nanomatériaux. Citons quelques exemples :

  • les cellules photovoltaïques à nano-semi conducteurs sont plus performantes et peuvent être déposées sur des support très variés,

  • Les matériaux nano-poreux permettent le stockage d’hydrogène à l’état solide dans des réservoirs,

  • Des supercondensateurs à nanotubes permettront de créer des batteries à chargement très rapide et à durée de vie quasi illimitée.

Application à la nano-électronique :

Les circuits intégrés utilisent les nano-technologies. La finesse de gravure est passée de quelques microns dans les années 90 à quelques dizaines de nanomètres à l’heure actuelle.

La réduction de la taille de ces composants passe par l’étude de composants atomiques dont on ne connaît pas encore les propriétés et leur fabrication nécessitera des installations industrielles que l’on ne sait pas encore réaliser.

Application à la nano-mécanique :

Terminons ce bref tour d’horizon en citant la fabrication de nano-machines. Il s’agit ici de fabriquer des nano-moteurs, engrenages… qui formeront les machines, elles mêmes utilisées pour assembler nos fameuses pièces de légo…

Mais ces nouvelles technologies ne sont pas sans soulever de nombreuses questions concernant leur dangerosité.

  • Les nano-particules utilisées en médecine et en cosmétique sont capables de passer la barrière cutanée. On peut craindre certains effets comparables à ceux produits par des substances telles l’amiante…

  • Sans entrer dans un roman de science fiction, une question se pose : les nano-machines ont-elles la possibilité de se reproduire ?

  • Le développement des ogm et des puces biométriques pose de nombreuses questions d’ordre éthique.

  • Enfin, on peut craindre le détournement de ces technologies pour une utilisation militaire ou terroriste.

   .

Bernard Mercier (physicien)

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nanotechnologie

lettres IBM écrites avec 35 atomes de xénon (Eigler et son équipe, novembre 1989)

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25 novembre 2009

N comme la Nature (objet d’usage ou sujet d’amour ?)

« Fin du monde », « Sauver la planète », « La terre se venge », «  Préserver les espèces en voie de disparition », « Conserver la terre que nous habitons », « Responsabilité à l’égard des générations futures », « Changer nos modes de vie »...

Tout se passe comme si la modernité est mise en question, notamment dans les relations des sociétés humaines à la nature.

Deux livres déjà anciens me semblent pertinents pour orienter notre réflexion : Histoire de l’idée de nature (1969) de l’historien des sciences et philosophe Robert Lenoble, La nature hors la loi, l’écologie à l’épreuve de la loi (1995) du professeur de philosophie du droit François Ost.

Le premier nous donne à penser sur les deux postures « naturelles » des êtres humains à l’égard de leur mode de vie.

Le second nous donne à penser sur la possibilité d’un dépassement « naturel » de ces deux comportements.

Robert Lenoble : « Il n’y a pas de nature en soi... la nature est une réalité qui, pensée, prend plusieurs sens, et qui, par là, oblige l’humanité à réfléchir sur elle-même... » Et c’est en fonction de deux désirs profonds du psychisme humain qu’hommes et femmes la pensent.

Lorsque les désordres du corps nous accablent, lorsque nous avons un sentiment douloureux d’impuissance..., lorsque nous avons le sentiment de dépendance envers l’environnement physique et biologique..., nous avons le désir d’en être partie intégrante, d’être parent des animaux, des plantes, du lichen, de la bactérie... et des plus lointaines étoiles. Alors la nature est sentie et pensée comme une puissance créatrice, une productrice de vie, une mère de toute chose. Nous voulons alors « suivre la nature ». Nous sommes alors passionnés de nature...

Lorsque c’est notre puissance sur la nature qui s’impose à nous, alors notre connaissance nous présente un autre image : objet sans dessein ni finalité, sans mystère, sans vie, elle est offerte à la manipulation, à l’instrumentalisation, elle est un champ de manoeuvre pour tous ceux qui ont le désir non seulement de s’en rendre « comme maître et possesseur » en intelligence, mais aussi pour tout un chacun qui veut s’en rendre propriétaire. Nous devenons alors maîtres de la nature.

François Ost : Si nous considérons la nature comme ce qui nous environne, alors elle devient « objet d’usage ». C’est là la représentation de la modernité rationaliste, productiviste et instrumentale. C’est elle qui fait de la nature un simple réservoir de ressources, voire un dépotoir de déchets. C’est elle qui construit une surnature faisant régner l’artifice : l’ingénierie génétique produit du vivant sur mesure au laboratoire, l’industrie de la consommation assimile l’homme à l’ordinateur, l’agroalimentaire fabrique des agrumes artificiels...

Si nous pensons la nature comme milieu ou « maison » (oikos) habitée par nous, alors nous la pensons comme la vie même, ce qui anime tout ce qui existe, ce que nous devons respecter comme un personne, un sujet qui a des droits, avec lequel nous devons faire alliance ; alors elle devient « sujet d’amour ». Nous voulons faire retour à la Nature, notre mère que nous avons jusqu’ici négligée, voire souillée, violée, polluée. C’est la représentation des « peuples premiers », ancienne, magique et... romantique.

Crise environnementale ? Ou écologique ?

En tous cas si « crise » signifie, selon l’étymologie, en latin médical, « changement subi et généralement décisif en bien ou en mal » et, en grec, « décision », s’il y a crise, c’est en termes de changement de notre relation avec la nature et nous voici dans le devoir d’agir imposé par l’urgence : quel projet avons-nous pour nous avec la nature ?

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Edith Deléage-Perstunski

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18 novembre 2009

N comme Nom (changement de nom)

C’est sans doute à J.Stuart Mill qu’on doit d’avoir placé le statut des noms au cœur de la réflexion dans la philosophie du langage moderne[1]. Mill, qui utilisait ce terme aussi bien pour les noms propres que les noms communs, les expressions descriptives (« l’élève de Platon ») ou les adjectifs, tenait que les noms propres comme « Aristote » avaient une « dénotation », celui qui porte ce nom, mais pas de « connotation », car ils n’impliquaient pas d’attribut (ou de propriété). En termes frégéens, ils auraient un référent ou signification (Bedeutung) mais pas de sens (Sinn). À la différence de Mill, Frege donnait aux noms propres ordinaires, non seulement une « signification » (référence), le porteur, mais aussi un « sens » qui peut varier en fonction des locuteurs : pour certains, la description « l’élève de Platon » donne le sens « d’Aristote », pour d’autres c’est « le précepteur d’Alexandre le Grand »[2]. Bien que Frege n’ait voulu s’intéresser qu’au contenu logique des noms, rejetant toute recherche psychologique, c’est la psychologie, prise au sens large (incluant la théorie psychanalytique ou la « psychosociologie »), qui donnerait plutôt raison à Frege contre Mill.

Les problèmes soulevés par les changements de nom l’attestent bien : depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, quelques dizaines de milliers de citoyens français ont changé de nom. On trouve pour l’essentiel, quatre types de changements : 1°) des noms, souvent d’origine étrangère et imprononçables sont plus ou moins « francisés », raccourcis et surtout rendus prononçables. 2°) des noms plus ou moins ridicules sont abandonnés (Lecul, etc.), 3°) des nobles qui « récupèrent » des particules (qu’elles aient été soigneusement éliminées pour cause de révolution française, ou parce qu’elles provenaient d’une filiation maternelle), 4°) enfin, des Juifs, déjudaïsent leur nom : le phénomène est de grande ampleur, dure trente ans et constitue l’immense majorité des cas (70% à 80 % ) de changements de noms répertoriés dans la période des « Trente Glorieuses ». On voit ici qu’un peu d’histoire apporte beaucoup de philosophie. Les noms propres, qu’on le veuille ou non, sont généralement porteurs d’une inscription dans une histoire qui n’est pas seulement personnelle (fils ou fille de X ou Y) mais aussi collective (relevant de telle ou telle communauté, nation ou peuple). Les changements de nom qui ont eu pour objectif de se séparer d’une communauté, pour mieux se fondre dans une autre, au moins aux yeux d’autrui, ont eu des effets assez mitigés et parfois même contreproductifs pour les générations d’en dessous. Outre les problèmes psychologiques ainsi générés (les fils reprochant à leur père leur lâcheté et leur volontaire soumission à la pression souvent raciste, antisémite ou simplement xénophobe) pouvant aller jusqu’à des formes de psychose, la mesure est volontiers inefficace. Le cas des Juifs est saisissant en même temps que paradigmatique : des antisémites patentés tiennent et publient la liste à jour de ces changements de nom, d’autres, moins patentés, ne se font pas faute d’évoquer les noms d’origine de personnalités publiques, d’autres enfin stigmatisent des intellectuels juifs sur la base de leur patronyme, quitte à faire quelques erreurs d’attribution, au demeurant souvent volontaires…

Le « judaïsme moderne » (quelque soit l’entente qu’on aura de ce vocable) a inventé des histoires en nombres pour rire (comme il se doit) de tout cela, n’ayant pas oublié, que l’histoire des enfants d’Abraham a commencé elle-même sous le signe d’un changement de nom. [3]

On en racontera une qui semble la quintessence de toutes :

Abraham Livitowski (il a un accent yddish prononcé) va aux services de l’État Civil demander à changer de nom : il veut s’appeler « Louis Dupont ». Après quelques mois de démarches et, très aidé par l’employée de l’État civil, il obtient son changement. Quelques temps après, il revient au bureau de l’État Civil pour demander à changer une nouvelle fois de nom : maintenant il veut s’appeler « Louis Durand ». Très surprise, l’employée lui demande « mais pourquoi Monsieur Dupont, cela ne vous convient pas “Dupont” ? — Si si, c’est très bien, mais quand on me demande “Comment vous vous appelez ?” et que je réponds “Louis Dipont” on me demande toujours “et avant, vous vous appeliez comment?” Alors, maintenant si je m’appelle “Louis Dirant” et qu’on me demande “et avant ?”, je répondrai “Louis Dipont !” »

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Hélène Roudier de Lara

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[1] System of Logic.

[2] Cf, G. Frege, « sens et dénotation » in Écrits logiques et philosophiques, Le seuil. On trouvera dans le Dictionnaire Wittgenstein de H. J. Glock à l’article « noms » (Gallimard) un bon résumé des controverses sur ce sujet dans la philosophie du langage de Mill à Russell et, bien sûr, une analyse fouillée de l’attitude de Wittgenstein.

[3] Dans l’alliance abrahamique telle que la raconte la Genèse, en échange de terres pour ses descendants, Abraham accepte la circoncision et rajoute une lettre à son nom… (Avram devenant Avraham).


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14 novembre 2009

Participants

Baufrère Marc: Hasard

Boituzat François: Idéologie

Brillant Bernard: Mai 68

Brisson Elisabeth: Frontières

Chartier Roger: Livre

Chauvet Bertrand: Métamorphose

Chiche Freddy: Dire, Guerre, Hasard, Juif

Christopoulou Vassiliki-Piyi: Crise, Dogme, Etiologie, Filiation, Gènes

Cohen Elie: Financiarisation

De Lara Philippe: Jugement politique, Management

Deléage-Perstunski Edith: Imagination, Ménécée

Deléage Jean-Paul: Justice écologique

Dez Bastien: Kola

Faou Ronan: Inconscient

Finiel Mireille: Figuration

Gautier Charles: Langage

Gautier Pierre: Adulte, B, C, D, etc...

Geismar Alain: Culture

Girard Pierre: Munich

Guedj Jean-Paul: Harcèlement, Juif, Négociation

Grégoire Pierre: Maladie psychiatrique, Nosographie

Guérin Michel: Mépris

Habib Claude: Galanterie

Haglund Jean-Christophe: Choc des civilisations, Elections, Fanatisme, Héritier, Jardin, Laïcité,

Lauxerois Jean: Kultur, Mélancolie,

Leclercq Yves: Enfant, Fantasme, G, H, etc...

Le Roy José: Bouddhisme, Conscience, Esprit, Identité, Je

Loffreda Raphaël: Génocide, Haine, Hasard, Lynchage, Négationnisme

Massin Marianne: Inspiration

Mercier Florence: Jardin

Monier Frédéric: nouveau Management

Nyssen Hubert: Edition, Littérature

Réache Philippe: Chance, Krach, Nuit du 4 août

Roudier de Lara Hélène: Liberté d'expression, Nom               

Sénik André: Aliénation, B, C, D, etc...

Sevestre Alain: Kitsch/Kawaii

Stefani Rémi: mal-Bouffe, Droits d'auteur, Goinfrerie

Valon Françoise: Maître et possesseur

Van Gaver Frédérick: Impôts, Marché

Vasak Anouchka: Météore

Vignon Didier: Figuration, Liberté/Egalité/Fraternité.

Z. S.: Modération

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11 novembre 2009

N comme Nosographie psychiatrique (et respect du sujet)

La nosographie concerne la classification méthodique des maladies selon des critères d’exclusion et de différences. Elle permet de constituer des entités complètement distinctes entre elles et de la normalité.

La nosologie est la science sur laquelle repose la nosographie. L’étude des caractères distinctifs qui permettent de définir les maladies.

La nosographie psychiatrique a donc pour objet la classification des troubles et maladies psychiques.

Les principales classifications aujourd’hui en usage, outre celles que proposent les manuels et traités classiques de psychiatrie, sont:

-la CIM-10 : classification internationale des maladies de l’OMS ;

-le DSM, acronyme anglais de Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux , proposé par l’Association américaine de psychiatrie ;

-la Classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent.

Ces classifications ont suscité et continuent souvent de susciter de la part des psychiatres français de nombreuses réticences ; les unes portant sur tel ou tel aspect des classifications en usage (ainsi leur prétention athéorique, neutre et apolitique est contestée) ; d’autres ayant pour cible le principe classificatoire en tant que tel : notamment parce qu’il gommerait la singularité de chaque situation pathologique (« Il n’y a pas de maladie, il n’y a que des malades).

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Premier commentaire de Pierre Grégoire (psychiatre) :

Dans un entretien de 1962 Lévi-Strauss énonce que "la nature engendre la pensée comme les autres formes de la vie... pensée  qui codifie, c'est à dire classe rigoureusement".
Il me semble que le discours contemporain est souvent rétif à cette classification quand elle concerne l'homme. Toute qualification apparaît comme réductrice,voire mensongère. Le savoir médical qui classe les maladies appelle ce classement la nosographie. Il existe donc une nosographie psychiatrique qui classe et définit les maladies mentales. Sans ouvrir le débat sur la position théorique qui considère que la folie est une maladie mentale, il est notable de constater une réticence aux dénominations issues de ces classifications, réticences qui peuvent par exemple se dire sur le mode: "j'ai peut-être une schizophrénie mais je ne suis pas schizophrène".  préservant ainsi un sujet, essence de l'être humain qui resterait pur non maculé par une désignation vécue comme dévalorisante. Cette position a naturellement ses vertus éthiques mais elle est contredite par un autre discours qui vise à faire reconnaître certaines caractéristiques humaines comme essentielles, à auto-définir son identité, demandant à la société  de la reconnaître. D'où des revendications identitaires qui contredisent le refus de qualification. Comme dit l'humoriste: "On est tous pareils, alors respectons nos différences".

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04 novembre 2009

N comme Nuit du 4 août

On aurait tort d'être surpris par cette entrée dans un abécédaire des  sociétés modernes. En effet l'une des caractéristiques majeures de ces sociétés tient à ce que les privilèges y ont été, officiellement du moins, abolis, et, pour la France – et pour le monde, puisque la France fut la première à entrer dans cette voie de manière systématique - cette abolition a pour date la Nuit du 4 août 1789.

Cette nuit fut décisive non seulement 1/ parce qu'elle mit fin au système féodal[1] mais 2/ parce que, dans le même mouvement et peut-être sans l'avoir réellement voulu, elle a donné à la modernité l'une de ses missions majeures.

1/ Sous la pression des circonstances (les campagnes se soulèvent les unes après les autres depuis quelques semaines; en plusieurs endroits on a brûlé dans le château voisin les titres de servitude féodale, et la revendication, d'abord circonscrite à la propriété seigneuriale, semble menacer la propriété tout court[2]), l'Assemblée Nationale interrompt le 3 au soir son ordre du jour[3], puis, après quelques hésitations[4]  et à la demande de représentants de la noblesse elle-même[5] (à commencer par le Vicomte de Noailles[6], cadet sans fortune, et par le Duc d'Aiguillon[7], riche propriétaire), décide la suppression des privilèges fiscaux, l'abolition des corvées et servitudes personnelles, la possibilité de racheter les droits féodaux au « denier 30 ».[8] 

Ce faisant elle ne faisait qu'accélérer un processus de délitement du régime féodal commencé bien plus tôt. Il y avait longtemps notamment que nombre de droits seigneuriaux n'étaient plus que des souvenirs et depuis des années des projets de réforme au plus haut niveau de l'Etat avaient mûri dont l'objet était (sous l'influence de la pensée physiocratique) d'unifier la propriété pour en faire la base rationnelle de l'Etat.[9]

2/On sait que cette nuit se déroula dans une atmosphère particulière. Les propositions du Vicomte de Noailles et du duc d’Aiguillon sont votées dans l’enthousiasme et, sur cet élan, de 8 heures du soir à 2 heures du matin, les députés des trois ordres gagnent tour à tour la tribune et rivalisent d’ardeur pour faire le sacrifice à la nation des droits particuliers des communautés et des corps qui les ont élus : "L'attendrissement, l'exaltation étaient montés de proche en proche à un point extraordinaire. Ce n'étaient dans toute l'Assemblée qu'applaudissements, félicitations, expression de bienveillance mutuelle. Les étrangers présents à la séance étaient muets d'étonnement..." (Michelet Histoire de la Révolution française)

On comprendrait mal cet enthousiasme s'il s'était uniquement agi d'accélérer un processus enclenché depuis longtemps. L'objet de cet enthousiasme ne saurait être simplement la fin de quelque chose; ce qu'il salue en fait ce n'est pas la fin des seuls privilèges féodaux mais la fin de tous les privilèges. Toutefois cette dernière fin, au contraire de la première, il ne suffit ni de la constater, ni de la proclamer: il faut la réaliser. Ainsi l'évènement, comme tout événement authentique, a dépassé l'idée particulière qu'il avait d'abord formée pour répondre aux circonstances, et produit une véritable idée nouvelle: celle d'un monde sans privilégiés.

Si la Nuit du 4 août fut décisive ce fut donc à la fois comme acte de décès  du système féodal, et, au bénéfice et à la charge des générations à venir, comme " promesse indéfinie d'égalité"[10]. Nous sommes encore tributaires de cette promesse.

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Philippe Réache

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                                                                        imagerie de propagande

[1] « L’Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal » (première phrase du texte final voté le 11 août)

[2] C’est ce que les historiens ont appelé la « Grande Peur », traînée gigantesque de fausses nouvelles relatives à un complot aristocratique visant  à empêcher par tous les moyens le triomphe des temps nouveaux ouverts par les élections au Etats généraux et à l’Assemblée nationale : « Par des lettres de toutes les provinces il paraît que toutes les propriétés de quelque nature qu’elles soient sont la proie du plus coupable brigandage. De tous les côtés les châteaux sont brûlés… » (3 août, porte-parole du Comité des Rapports)

[3] L’Assemblée discute alors de la Déclaration des Droits.

[4] L’Assemblée envisage dans un premier temps de réprimer les soulèvements : « L’Assemblée nationale …déclare que toutes les redevances et prestations accoutumées doivent être payées comme par le passé jusqu’à ce qu’il en ait été autrement ordonné par l’Assemblée » (motion proposée par Target, député du Tiers parisien, le 4 au soir).

[5] « Grand exemple que la noblesse expirante a légué à notre aristocratie bourgeoise ! » (Michelet Histoire de la Révolution française)

[6] « Les communautés (c’est-à-dire les paroisses rurales) ont fait des demandes (…) Qu’ont-elles demandé ? Que les droits d’aide fussent supprimés, qu’il n’y ait plus de subdélégués, que les droits seigneuriaux fussent allégés ou échangés. » (Vicomte de Noailles in Jaurès, Histoire socialiste)

[7] « Ce ne sont point seulement des brigands qui, à main armée, veulent s'enrichir dans le sein des calamités : dans plusieurs provinces le peuple tout entier forme une ligue pour détruire les châteaux, pour ravager les terres, et surtout pour s'emparer des chartriers, où les titres des propriétés féodales sont en dépôt. Il cherche à secouer un joug qui depuis tant de siècles pèse sur sa tête, et il faut l'avouer, Messieurs, cette insurrection, quoique coupable, (car toute agression violente l'est) peut trouver son excuse dans la vexation dont il est la victime (…) On ne peut pas demander aux seigneurs la renonciation pure et simple de leurs droits féodaux. Ces droits sont leur propriété, et l’équité défend d’exiger l’abandon d’aucune propriété sans accorder une juste indemnité au propriétaire. » (Duc d’Aiguillon in Jaurès, idem)

[8] Certains historiens ont pensé qu’en proposant le rachat, l’Assemblée cherchait à reprendre d’une main ce qu’elle avait donné de l’autre. Mais comme l’écrit Furet : « En réalité, l’argent est à cette époque le grand égalisateur des conditions, l’instrument de destruction des privilèges et de l’ancienne société à ordres ». (Dictionnaire critique de la Révolution française) ; « au denier 30 » : c'est-à-dire que pour se libérer d'une redevance féodale, il faudra payer trente fois, en capital, le montant annuel de cette redevance.

[9] La France à la veille de la Révolution est, comme l’écrit Furet, « le pays d’Europe le moins féodal, du fait de l’action même de l’Etat administratif ». (La Révolution)

[10] Selon l’expression de François Furet à propos de la Révolution elle-même (Penser la Révolution française)

                                                                                             


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28 octobre 2009

N comme Nation (au défi de l'universalisme)

Nation au défi de l’universalisme et du cosmopolitisme présents dans les gènes des sociétés modernes.

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Les droits de l’homme sont déclarés comme universels. Est-ce que cela n’interdit pas à deux États qui reconnaissent cette universalité d‘entrer en conflit violent ? Kant pense qu’une société des nations devra voir le jour afin de faire respecter le droit entre les États sur le modèle de ce qui se passe à l’intérieur des États de droit. Le titre de son ouvrage comporte les deux mots qui nous intéressent : Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.

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En principe, rien n’interdit de concilier l’attachement à cette communauté de destin qu’on appelle une nation avec l’universalité des droits et le cosmopolitisme du Droit.

Dans les faits, il a souvent fallu choisir entre les principes universalistes et la préférence pour son pays. 

Ou bien on préfère le droit à son camp comme le fit Marlène Dietrich ou bien: « Right or wrong, my country » (les adversaires des droits universels leur objectent qu’il n’y a pas d’hommes sans racines nationales, et qu’il n’y a pas de valeurs supérieures à celles, forcément particulières, d’une tradition d’une culture d’une nation.)

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Dans cette querelle, à mon avis, les deux camps ont raison.

C’est effectivement une illusion de croire que la francité se ramène aux principes universels inscrits dans la Déclaration des droits de l’homme. La France est une nation qui n’est pas née de 1789. Elle possède une identité nationale, comme les autres nations. Cette identité est historique, en devenir, comme celle d’un individu. Elle est aussi essentielle. Un vivant qui ne défendrait pas le maintien de son soi au cours de ses échanges avec les autres disparaîtrait, c’est le cas de le dire, corps et âme.

L’attachement à l’identité nationale de la France, à une façon de vivre particulière, à une mémoire particulière, à une sensibilité particulière, à un patrimoine et même à des préférences, n’empêche en rien de reconnaître l’universalité des droits de l’homme et de respecter les autres identités nationales. Mieux vaudrait d’ailleurs admettre, par exemple quand nous critiquons la justice italienne ou américaine, que nos convictions sont souvent des préférences nationales, plutôt que de faire la leçon aux autres pays au nom de l’universalisme.

L’universalité des principes n’implique nullement que les personnes, les nations et les cultures aient la même identité.

Cela paraît même aller de soi.

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André Sénik

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