vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

02 juillet 2009

suspension estivale

reprise en septembre

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13 juin 2009

M comme Modération politique (Du génie anglais)

Depuis le 17e siècle et la  « glorieuse révolution » (1688-1689), l’Angleterre n’a pas connu d’insurrection révolutionnaire. Pas même en 1968, au contraire de nombre d’autres  pays européens.

Comment expliquer cette exception ?

Certainement pas par « le splendide isolement «  de la Grande-Bretagne : depuis plusieurs siècles celle-ci est l’un des pays les plus engagés dans le monde ! 

L’insularité induit sans doute un certain nombre de caractères spécifiques : mais pourquoi celui-ci ?

L’explication est plutôt à rechercher du côté des institutions solides et des contre-pouvoirs dont les Anglais se sont dotés au fil du temps :

- une monarchie puissante, mais aussi dès 1225 une Grande Charte, texte fondateur des liberté publiques, pour prévenir les dérives absolutistes.

- une Eglise officielle, l’Eglise anglicane[1], mais ne jouissant d’aucun monopole depuis le 18e siècle, puisque les autres religions sont reconnues (à l’exception des catholiques, non parce que catholiques toutefois, mais parce que papistes).

- un régime parlementaire qui n’a cessé de se préciser et de se renforcer : d’abord avec la Chambre des Lords, qui a joué un rôle moins conservateur que modérateur (et même plusieurs fois innovateur)[2]; puis la Chambre des Communes[3].

Ainsi l’Angleterre s’est progressivement transformée en une sorte de laboratoire politique, dont l’une des plus grandes réussites réside dans l’équilibre réalisé entre l’exécutif (le gouvernement, plus que le roi dépouillé de son pouvoir effectif depuis le 18e siècle) et le législatif (Chambres des Lords et des Communes).

La pratique de l’alternance au pouvoir à partir du 19e siècle a également contribué à pacifier la vie politique et le pays : d’abord alternance des conservateurs et des libéraux, puis alternance des conservateurs et des travaillistes.

Le scrutin uninominal à un tour, en favorisant les grands partis (deux le plus souvent, trois parfois) a empêché également la formation d’organisations extrémistes puissantes.[4]

Il faudrait encore évoquer la reconnaissance officielle des droits de l’opposition, conséquence pratique du respect envers l’adversaire politique (adversaire justement et non ennemi). Depuis 1960 il existe même le Shadow Cabinet (le premier fut travailliste) dont le leader est régulièrement consulté par le premier ministre.

Ces institutions (Monarchie, Eglise, Parlement) font l’objet d’un très large consensus qui s’est établi progressivement à partir du 18e, et un slogan tel que notre « élections, piège à cons » paraîtrait totalement incongru.

Ce consensus a évité aux Britanniques bien des violences qui ont ravagé le continent :

- sur le plan religieux, s’il n’a pas empêché dans le passé des heurts violents, ceux-ci n’ont pas débouché sur les guerres de religion qui ont ensanglanté la France par exemple ; et cela pour une large part à la faveur de la tolérance religieuse qu’ils proclamaient (Edit de tolérance[5]) et pratiquaient, du moins à l’égard des différents courants protestants.

- la singularité de l’Angleterre s’est aussi manifestée de manière particulièrement nette au 19e siècle : les conflits sociaux liés à l’industrialisation n’on pas pris la forme qui fut la leur sur le continent : celle de la lutte des classes[6]. Non que les classes n’existent pas en Grande Bretagne ; non seulement elles existent mais elles sont reconnues, et, plus encore, la conscience de classe (qui se traduit notamment par des manières de parler distinctes) y est favorisée[7]. Toutefois l’idée de lutte de classes n’a pas structuré la vie politique du pays (elle a même été encore affaiblie après 1945 par l’introduction du Welfare State).

L’accord sur les institutions y est sans doute pour quelque chose. Mais pas simplement ; la faible audience du marxisme doit aussi être prise en compte. Cette faible audience tenant elle-même : 1/ au caractère profondément religieux  du peuple anglais et donc à son hostilité de principe aux doctrines matérialistes ; 2/ à ce que l’Angleterre étant une terre d’émigration massive, les esprits forts et les opposants radicaux durent et purent aller chercher l’aventure ailleurs.

Il est vrai que des traits nouveaux, depuis environ quatre décennies , conduisent à nuancer fortement ce tableau. La monarchie , l'Eglise anglicane sont, pour des raisons différentes, moins vénérées qu'autrefois. La société britannique  connaît de profondes transformations: elle est devenue une société de consommation (la libération sexuelle est prônée par les Beatles dès 1963) et par l'immigration,  elle devient multiculturelle. Le droit de vote est abaissé à 18 ans en 1970. Elle voit aussi la violence réapparaître,notamment sur ses marges (en Irlande ,de 1969 à 1999;dans les villes à forte population immigrée en 1981 et 1985; attentat terroriste à Londres en 2005). Sous l'effet de la concentration de l'information, l'uniformisation de la pensée progresse et le Parlement lui-même perd de son hégémonie dans la production des lois au profit du gouvernement (et ce , indépendamment de la personnalité du Premier Ministre). Toutefois le règne de la loi (rule of law ) est toujours dominant."Il s'agit, selon Jacques Leruez, aussi bien d'une attitude d'esprit que d'un principe juridique et social...C'est un instrument incomparable du régime libéral". On peut donc continuer à louer les institutions britanniques.

L’Angleterre, admirée au 18e siècle par Montesquieu et Voltaire, au 19e par Guizot et Tocqueville et  20e par Siegfried et Aron,  peut aujourd’hui encore, en ce qui concerne le politique, être une source d’inspiration pour tous.

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S.Z (historien) et P.G

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[1] L'Eglise anglicane est dite "établie" parce qu'elle dispose de certains droits reconnus et qu'elle est soumise à des responsabilités légales.

[2] à propos de la Chambre les Lords :

                  "La chambre des Lords incarne à la fois un impératif de continuité , ou même d'immobilité , et aussi un besoin d'équilibre , une allergie à l'encontre de tous les extrémismes "

                  "La chambre des Lords paraît pencher plutôt du côté conservateur; en fait , il s'agit d'un pôle modérateur. Ex: en 1971 , lors du débat sur l'adhésion du Royaume-Uni aux Communautés européennes , la Chambre se mobilise , avec un taux de vote historique ( 509 pairs ) , et se prononce pour l'Europe , confirmant le penchant  pro-européen de l'establishment. Dans les années 80 , elle se pose en défenseur des traditions , des lois établies face au populisme révolutionnaire et centralisateur de Margaret Thatcher, par ex. en 1984 , en s'opposant à la mise en place temporaire d'autorités nommées , à la suite de la suppression du conseil du Grand Londres et des 6 conseils "métropolitains".

                    "La chambre des Lords exprime l'équilibre et la permanence de l'identité britannique. Les Lords se veulent les protecteurs des libertés et de la "Constitution". Ainsi , en 1994 , elle rend un jugement déclarant que les lois britanniques sur le temps partiel , les indemnités de licenciement et les licenciements abusifs sont contraires au droit communautaire. Ici , les Lords agissent à la fois en gardiens du droit (tant européen que britannique) et en protecteur d'équilibres sociopolitiques " (Philippe Moreau Defarges)

[3]  La séparation entre la Chambre des Lords et la Chambre des Communes apparaît au 14e siècle.

[4] Le scrutin uninominal à un tour ne fait pas toujours coïncider majorité parlementaire et majorité légale , mais il est souvent efficace.

[5] L'Edit de tolérance date de 1689 , mais dans un premier temps, il s'applique seulement aux Protestants (autres que les Anglicans) .Ils obtiennent la liberté de culte. Pour les autres cultes , cela viendra plus tard.

[6] les revendications violentes n’ont pas été sociales mais nationales

[7] notamment de la part de l’aristocratie anglaise ; mais celle-ci s’est dans l’ensemble montré plus consciente de ses devoirs que l’aristocratie française.


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09 juin 2009

M comme Maladie psychiatrique (et autisme infantile)

Leibniz soutenait que s’il était possible d’agrandir un cerveau à la taille d’un moulin  et qu’un homme y pénétrât, l’observation des rouages ne lui apprendrait rien sur son fonctionnement intime (conscience, désir, etc…)*.

Le discours moderne des neurosciences semble oublier cette assertion. L'imagerie médicale actuelle entretient l'illusion que nous pénétrons dans le moulin et qu'ainsi tout s'éclaire, comme si la vision superficielle d'un fonctionnement nous permettait de comprendre l'intimité de ce fonctionnement . On croit prouver l'organicité (les rouages du moulin) d'une affection psychiatrique parce que telle ou telle zone cérébrale « s'allume ou ne s'allume pas » sur les images radiologiques.

On entend, donc aujourd'hui, Valérie Létard , Secrétaire d'Etat chargée de la Solidarité, affirmer tranquillement « que l’autisme infantile n’est pas une maladie psychiatrique, mais un trouble d’origine neurobiologique » (discours 28 Mai 2009**).

Toutefois :

1/ Observer que des désordres psychiques sont accompagnés de modifications cérébrales n’autorise nullement à réduire les premiers aux secondes.

2/ Et même s'il était établi que l’autisme infantile est un « trouble d’origine neurobiologique », on ne voit pas au nom de quoi il faudrait nier qu’il est aussi une maladie psychiatrique.

Des déductions aussi désinvoltes sont même étonnantes de la part de gens qui prétendent parler au nom de la science. On peut regretter que les avancées importantes des neurosciences soient exploitées à des fins partisanes.

Aux tenants des neurosciences qui pensent découvrir la vérité du fonctionnement neuronal (gènes, neurotransmetteurs, imagerie), il convient de citer Hugo (sans même solliciter Heidegger) :

« O science! Absolu qui proscrit l'inouï!
L'exact pris pour le vrai! la plus grande méprise »***

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Pierre Grégoire (psychiatre)

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* « Et feignant qu’il y ait une Machine, dont la structure fasse penser, sentir, avoir des perceptions ; on pourra la concevoir agrandie en conservant les mêmes proportions, en sorte qu’on y puisse entrer, comme dans un moulin. Et cela posé, on ne trouvera en la visitant au dedans, que des pièces, qui poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une perception. » (Leibniz, Monadologie, 17)

** « C’est pourquoi nous avons fait de l’autisme un axe prioritaire de la formation des professionnels de santé. Ils ont reçu une plaquette leur rappelant les recommandations de la HAS en matière de diagnostic et insistant sur la nécessité de recourir à la classification de l’OMS, qui dit bien que l’autisme n’est pas une maladie psychiatrique, mais un trouble d’origine neurobiologique » (V.Létard Bilan d’étape du plan autisme 2008-2010 : http://www.legislation-psy.com/spip.php?article2181)

Précision: il faut savoir que, contrairement à ce que dit Valérie Létard, la classification internationale des maladies classe toujours l'autisme infantile dans les maladies mentales et troubles du comportement et inclut la psychose infantile dans l'autisme infantile.

*** Hugo Toute la Lyre LXVII Le calcul, c’est l’abîme.

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04 juin 2009

M comme Mai 68 (entre plus de modernité et références passéistes)

En Occident, Mai 68 a été globalement une crise générationnelle dans la culture.

Les « jeunes » ne voulaient plus vivre dans les normes et les représentations transmises par les années de l’immédiat après-guerre.
Mais ils ne pouvaient penser leur révolte qu’avec le logiciel marxiste, et en se donnant pour ennemi ce dont ils étaient les produits, la société de consommation.

Quand Jean-Luc Godart les baptisa « enfants de Marx et de Coca-Cola » il encapsula magnifiquement leur contradiction.

Au bout d’un petit moment au regard l’histoire, la plupart comprirent que leurs aspirations étaient infiniment plus audibles dans l’Amérika détestée qu’au Viêt-Nam, au Cambodge, ou à Cuba.

Ce fut une crise joyeuse, avec son lot d’échecs et de dérapages plus ou moins contrôlés, et ce fut une crise salutaire qui fit faire un bond considérable vers une vie moderne, une vie d’individus plus autonomes.

Le mauvais côté de cette excellente contestation générale, dont la finalité devrait être d’opérer un tri et une transformation, fut sa transformation en négation systématique.

Il n’est pas un mot, un repère, une norme, qui n’ait été dénoncés comme autant de formes insidieuses et perverses du pouvoir.

Peut-on réfléchir aujourd’hui sans être un peu disciple de Michel Foucault, de Pierre Bourdieu, et je ne mentionne même pas les ouvertement révolutionnaires ou alternatifs systématiques?

Il faut faire le tri, et il faut même tordre parfois le bâton dans l’autre sens. La société moderne n’a pas de tabou, elle n’a pas non plus d’impératif implicite, pas même  celui de s’auto- stigmatiser.

Ce blog nous offre une excellente occasion d’opposer aux critiques une défense sans complexe de certaines normes.

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André Senik

 

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30 mai 2009

M comme « Maîtres et possesseurs de la nature »* (Descartes coupable?)

Cette expression de Descartes ferait-elle de lui le penseur qui a ouvert la voie à la conquête dévastatrice de l'homme sur la nature? Replaçons Descartes dans son temps et dans son contexte. Remarquons d'abord que la citation est incomplète: dans la 6e partie du Discours de la Méthode (1637), Descartes écrit que les sciences et les techniques pourraient nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature »**. Pour Descartes, le Maître de la nature reste bien Dieu dont nous tenons les « vérités éternelles » et qui ne cesse de créer le monde où nous vivons. Mais Dieu ne peut prévoir ni orienter la liberté des hommes. C'est pourquoi, étant « comme » maître et possesseur de la nature, l'homme est aussi responsable de ce qu'il lui fait subir. Pour Descartes, la liberté est si grande qu'il n'envisage pas qu'elle puisse être débordée par la science et la technique. Il n'y a pas pour Descartes d' « essence » de la technique parce qu'elle n'est pas autonome à son époque . Celle dont il parle est celle des artisans et des inventeurs, dont il espère une économie d'effort humain et une victoire sur les maladies.

Quelle est donc  la grande nouveauté de Descartes? La découverte des possibilités ouvertes par la « méthode », qui consiste à appliquer le raisonnement géométrique à l'ensemble du savoir humain. Il faut un fondement à ce savoir. Pour Descartes, il n'est pas en Dieu, mais dans le sujet qui pense. Ce sujet est rationnel et libre à la fois. Mais sa liberté est plus grande que son savoir. C'est pourquoi il peut en faire un usage dévastateur. Il est maître du monde par sa pensée à condition d'être maître de ses pensées. C'est le sens du Traité des passions. A partir de Descartes il faut que l'homme s' impose des limites à lui-même, car ni la nature qu'il domine d'une manière que Descartes ne pouvait pas imaginer, ni Dieu, qui ne peut intervenir sur la liberté, ne nous poussent à le faire. C'est en ce sens que, dépassant son époque et son contexte, Descartes peut encore nous être une leçon.

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Françoise Valon (philosophe)

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* « Mais, sitôt que j'ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j'ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s'est servi jusques à présent, j'ai cru que je ne pouvois les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu'il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m'ont fait voir qu'il est possible de parvenir à des connoissances qui soient fort utiles à la vie; et qu'au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connoissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » (Discours de la Méthode, 6e partie)

** Si on occulte ce « comme », on fait de Descartes le pionnier de ceux qui, voulant imposer à la nature la domination de la raison conduisent à « l'arraisonnement » technique du monde dont nous constatons aujourd'hui les dégâts. Le « comme » n'introduit pas seulement ici une atténuation, mais marque une comparaison. Il s'agit d'être « comme » maître de la nature, comme on est maître de ses passions, en n'ignorant pas leur force, mais en modifiant leurs effets par un acte de volonté. Pas plus que l'artisan (auquel Descartes se réfère explicitement dans ce passage) ne peut modifier le cours des astres ou la chaleur du feu, nous ne pouvons modifier notre nature, qui consiste à trembler de peur en face du danger. Mais de même que nous pouvons utiliser la chaleur du feu pour forger le fer, nous pouvons empêcher notre cheval de tourner le dos au danger. Pour Descartes, en même temps que la philosophie affronte la souffrance des hommes grâce à la science et la technique , elle affronte les passions grâce à la raison. (On peut mettre en relation ce passage du Discours avec le Traité des passions de l'âme.)

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26 mai 2009

M comme Management (et idéologie de l’évaluation)

Un excellent numéro de la revue Cités (printemps 2009) vient d’être consacré à « l’idéologie de l’évaluation ».[1] Comme beaucoup d’idéologies contemporaines, celle-ci est redoutable parce qu’elle est transparente, elle se présente non comme un choix de valeurs mais comme le bon sens et la rationalité mêmes. Une des formules favorites des idéologues d’aujourd’hui est : « qui peut être contre… ? » Qui peut être contre la « culture du résultat », qui peut être contre l’évaluation des effets d’une politique, d’un enseignement ? Il faut donc remonter un courant puissant, ne serait-ce que pour trouver prise à la critique, a fortiori pour l’articuler. La démonstration empirique de l’inefficacité ou de la nocivité de l’évaluation dans tel ou tel domaine est souvent aisée à produire, mais son pouvoir de conviction est faible : nul n’est plus sourd… C’est un peu comme, autrefois, les échecs du socialisme réel, qui appelaient encore plus de « socialisme » : les Soviétiques jouaient petit bras, mais la révolution culturelle va, elle, changer vraiment la société ; et si la révolution culturelle ne tient pas ses promesses, Pol Pot lui saura mettre les moyens d’une vraie révolution, d’une authentique élimination de la « bourgeoisie ». Bien entendu, l’évaluationnisme ne fait pas de morts, ce n’est pas une tragédie, seulement une lugubre comédie. La structure du raisonnement est cependant la même : si l’évaluation produit beaucoup de gâchis et peu de résultat, c’est qu’on n’avait pas les bons indicateurs, que l’instance d’évaluation n’était pas assez indépendante, que les dirigeants ne disposaient pas des informations nécessaires pour « piloter » l’institution, etc.

Ah, le pilotage ! C’est le mot fétiche de l’idéologie de l’évaluation. L’idéal de l’évaluation, c’est : mesurons, mesurons, une mauvaise mesure vaut mieux que pas de mesure du tout. Les indicateurs, vous le noterez, sont volontiers « rustiques », ce qui veut dire : probablement faux mais on s’en moque. Il faut un pilote et des cadrans pour piloter. En fait, il ne faut surtout pas laisser se développer une interrogation critique sur la pertinence et la fiabilité des mesures, car ce serait ébranler l’autorité du pilote. De sorte que, dans toutes les institutions, quand les spécialistes (médecins à l’hôpital, enseignants à l’école et à l’université) critiquent avec des arguments factuels la pertinence de tel ou tel critère d’évaluation, ses effets pervers sur l’activité de l’institution, ces arguments ne portent pas, ils sont absorbés par l’édredon gestionnaire. Chez les zélotes de l’évaluation, « la crainte de l’erreur s’est transformée en crainte de la vérité ».[2]

Ce qu’ils ne veulent pas voir, c’est que l’évaluation tend à détourner la pratique évaluée  de ses fins propres au profit de la recherche des bons indicateurs. Ici, les exemples concrets viennent facilement : à l’université, les « petits malins » les mieux évalués ne seront pas les meilleurs savants ; dans les revues scientifiques et l’édition de savoir en général, la pratique de l’évaluation collective en double aveugle produit du conformisme, de la pseudo-science diafoirienne, avec beaucoup de garde-fous méthodologiques et peu de vérité. Le système est peu accueillant à l’originalité.[3]

De la forêt d’expériences et de jugements qu’évoque l’idéologie de l’évaluation, j’aimerais extraire un argument, sans trop d’illusion sur sa capacité à percer le mur de certitude de ce que Jean-Pierre Le Goff appelle La barbarie douce.[4] Il est que l’évaluation est un instrument de renforcement du pouvoir discrétionnaire des chefs. C’est un paradoxe pour un univers d’action collective qui dévalorise l’autorité et ne jure que par l’autonomie, la « contractualisation ». Les nouveaux managers n’ont à la bouche que la participation, l’écoute (Ah, l’écoute !), le « diagnostic partagé ». Dans les institutions modernes, le pouvoir semble avoir disparu, il n’y a plus de chef mais des animateurs d’équipe, plus de règles qui s’imposent mais des « objectifs » qui « mobilisent » « l’initiative » de chacun. On sait que ce discours de Bisounours dissimule souvent l’arbitraire d’un pouvoir tyrannique, la douleur du harcèlement,  de la double injonction (« Soyez autonomes »), de la manipulation (« de quoi se plaignent-ils, je les ai écoutés »). Mais s’est-on avisé que l’idéologie de l’évaluation est en contradiction avec les articles participatifs du management moderne ? En effet, l’essence de l’évaluation, c’est de donner un ersatz d’expertise au « décideur » qui n’est pas expert, de prise sur ce que font les agents, qui lui donnera un pouvoir accru sur eux.[5]

Je sais bien qu’en écrivant cela, je n’ai pas analysé tous les aspects du problème, par exemple celui de la place de la recherche dans une société moderne, de l’exigence légitime d’un contrôle social sur la recherche, d’autant plus légitime que la science est coûteuse et qu’elle a un impact considérable sur nos vies (ce qu’on appelle l’économie de la connaissance), de l’évaluation des chercheurs selon leur mérite, de la situation nouvelle résultant de la démocratisation et de la fragmentation de la science,  etc. J’insiste seulement sur un point, généralement dissimulé : la quantification et la multiplication des dispositifs d’évaluation est le prélude à la dissociation de l’évaluation et de la connaissance.[6] L’enjeu de l’évaluation aujourd’hui est le pouvoir des administrateurs, il s’agit de donner plus de pouvoir aux administrateurs au détriment du pouvoir scientifique et de l’indépendance des chercheurs. Le pouvoir scientifique n’est certes pas dénué d’inconvénient, il peut être mandarinal, conservateur, ou complaisant, verser dans l’autocongratulation, voire la corruption. Mais il faut être conscient de la brutalité du transfert de pouvoir qu’implique inévitablement l’évaluationnisme, la force redoutable qu’il donne aux ignorants qu’il institue en « pilotes ». Le pire de ce pouvoir, c’est son impuissance : avec tous les cadrans du monde, le « pilote » le plus rusé ne saura jamais ce que sera la découverte de demain, la part proprement créative de la science lui échappera toujours. C’est ce qui donne au pouvoir des managers de la science sa mesquinerie vindicative : le ressentiment.

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Philippe de Lara (philosophe)

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[1] Il faut signaler également le site:  http://evaluation.hypotheses.org/ 

[2] Magnifique formule de Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit, qui vise l’attitude qu’on appellera plus tard le scientisme.

[3] De même, à l’hôpital, la codification budgétaire des actes produit artificiellement des activités « non rentables » ou au contraire rémunératrices : faites des appendicites pas des greffes de moelle osseuse ! Quand le ministère juge les universités ou les lycées en fonction de leur performance en matière de « taux d’échec », il est facile de déduire que les universités qui distribuent les diplômes au plus grand nombre seront jugées « meilleures » (et dotées en conséquence) que celles qui, tenant compte du mérite des étudiants, ont un « taux d’échec trop élevé ». On peut toujours corriger, mais ces biais sont inévitables.

[4] La barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de l’école, Paris, la Découverte, 1999.

[5] C’est particulièrement clair dans le cas de l’évaluation de la recherche et des chercheurs. Les dispositifs de quantification de la recherche ont pour effet de rendre l’évaluation indépendante du contenu scientifique des travaux et du jugement intellectuel sur ces travaux. Du coup, le premier petit chef venu devient un évaluateur aussi compétent et légitime qu’un scientifique. Il peut mesurer votre « facteur H », compter vos articles, pondérer le tout de votre contribution au débat public, de votre participation à l’administration de l’université, bref, calculer l’âge du capitaine de votre travail, sans mettre jamais le nez dans vos travaux, sans prendre le risque de les juger. Pas même besoin de savoir lire, il suffit de connaître les chiffres. C’est par là que l’évaluation corrompt l’institution.

[6] L’évaluation est encore largement administrée par des pairs, par exemple, dans les commissions de l’AERES (l’agence nationale  d’évaluation de la recherche), mais il sera très facile demain de remplacer les experts issus de la communauté scientifique par des professionnels de l’évaluation. Aujourd’hui déjà, le jugement des pairs est entravé et téléguidé par des grilles, des QCM qui obligent les commissions d’évaluation à appliquer des « critères internationaux », qu’elles le veuillent ou non.


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21 mai 2009

M comme Ménécée (lettre d'Epicure à son ami).

                           Un texte ancien, pour affronter le futur.

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, celle-ci est capable d'actions dont les effets dangereux sont de dimension cosmique : effet de serre, atteinte à la couche d'ozone, pluies acides, déforestation tropicale, stockage de déchets nucléaires, menace de disparition de maintes espèces vivantes...

La croissance économique des pays industriellement développés ou émergents, et celle du nombre d'habitants que porte la planète, font que non seulement une catastrophe écologique est probable, mais que celle-ci risque d'être accompagnée de tensions géopolitiques de plus en plus violentes pour l'appropriation des ressources naturelles .Et a fortiori en temps de crise du système comme celle que nous vivons aujourd'hui.

La lettre d'Epicure à son ami Ménécée est une invite à chercher un art de vivre, une éthique pour dépasser le malaise de notre civilisation technologique : passer d'une façon de vivre à une autre.

Certes il s'agit d'un art de vivre individuel et non pas de propositions politiques de réforme ni de réorganisation économique de la société ...

C'est un art de vivre « écologique » .Retenons ses 5 règles:

« ne pas craindre les dieux » mais « vivre comme des dieux parmi les hommes »: développer chez chacun le goût de la non-dépendance et la volonté de maîtriser sa vie.

«  ne pas craindre la mort »: vouloir que nos actions quotidiennes contribuent à augmenter le plaisir de vivre.

«  le plaisir de vivre est le critère du bien  »: examiner chaque question (comment se nourrir?

 habiter? quelles études? quel travail? ) non du point de vue de l'avantage économique mais de celui de l'épanouissement de soi. .

« savoir hiérarchiser les besoins »: que notre consommation, nos actions et nos relations aux choses soient davantage déterminés par nos goûts que par la publicité. Et avons-nous besoin de toujours plus?

« la vie de plaisir se trouve dans la tempérance »: la préoccupation des limites dans la recherche des plaisirs aide à bien vivre.

Certes l'éthique épicurienne ne résout pas le problème tragique des inégalités parmi les hommes, et celui de l'augmentation accélérée des risques de la vie sur la terre que nous habitons.

Mais,comme l'écrit J.M.G.Le Clézio dans sa préface à l'Almanach du Comté des sables -le texte fondateur de l'écologisme, écrit par Aldo Léopold - « le sens révolutionnaire de l'Almanach, ... est simple et clair : que dans notre monde d'abondance de biens et d'appauvrissement de la vie , nous ne pouvons plus ignorer la valeur de l'échange et la nécessité de l'appartenance ... ce qui sera le souci du siècle à venir »

Relisons ce texte ancien (310 avant J.C.)!!Parce que....le sens révolutionnaire de l'éthique épicurienne c'est que dans notre société où règnent la loi du profit et les souffrances et les crises , nous ne pouvons plus ignorer la valeur du partage et la nécessité de la solidarité cosmique.

Sauf à penser : après moi le déluge!

Edith Deléage-Perstunski (philosophe)

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13 mai 2009

M comme Métamorphose... de la métamorphose (Kafka)

La pensée moderne résiste à la métamorphose. Son caractère magique est un défi à la raison. Ses origines divines, son aspect merveilleux, le lien qu'elle conserve avec la mythologie, la réservent au cadre du conte et de la poésie. Dans la réalité, il n'y a pas, croit-on, de « métamorphose », mais des causes qui s'enchaînent. Des transformations, oui. Quand celles-ci sont brutales, quand les causes nous restent inaperçues, la raison forge des concepts limites: on parle d' « effet de seuil », de « saut qualitatif », d'évolution « dialectique ». La « révolution », dirait-on, est dans le champ historique une de ces figurations limites, laïcisées, de la métamorphose.

La pensée moderne ne se résout pas à l'impensable.

Mais nous? Devons-nous nous résoudre à la pensée moderne? Pouvons-nous renoncer à penser l'impensable?

En installant le merveilleux au cœur de son récit, la Métamorphose de Kafka est une charge de dynamite placée dans le derrière de la pensée moderne. La nouvelle en effet n'est pas le Horla (nous ne nous trouvons pas devant une œuvre de la littérature fantastique) : son but n'est pas de nous mettre en face d'une réalité surnaturelle à expliquer. Il est:

1.     de faire un pied de nez à la pensée moderne

2.     de détruire le réel en remplaçant le normal par l'anormal

3.     de montrer que ce qui nous guide, la maîtrise technique, la rationalisation de l'existence, l'arraisonnement de toutes les choses du monde (Gregor est représentant de commerce), que la société moderne, en un mot, doit être rejetée par une réaction organique issue de l'intérieur de l'être. La métamorphose est cette convulsion de l'être, cet « impensable » que la pensée moderne doit maintenant penser avec urgence. Non pas une réalité surnaturelle, mais la vérité devenue réalité = le réel vrai, le Réel en tant qu'il est impensé par la pensée.

Avec Kafka, autrement dit, la métamorphose change de sens: elle n'évoque pas une réalité autre, mais le retour de l'être sous la seule forme – interdite, irréaliste, monstrueuse – que lui laisse l'arraisonnement total du monde au savoir et aux logiques du commerce et de la marchandise. La métamorphose c'est le réel qui fait retour. Non pas métamorphose, mais symptôme et métaphore. Elle est, dans ce récit, la maladie comme métaphore.

Laissons pour un temps la métamorphose de Gregor, qui commence le livre et lui donne son titre, et relisons, pour comprendre où Kafka veut en venir, la nouvelle à l'envers, en commençant par  la dernière phrase. Le héros est mort et nous apercevons la scène à travers les yeux du père qui regarde avec attendrissement sa fille Grete qui s'est assise à l'arrière du tramway. Kafka écrit:

« Et ils crurent voir une confirmation de leurs nouveaux rêves et de leurs beaux projets, quand, au terme du voyage, la jeune fille se leva la première et étira son jeune corps. »

Que voyons-nous? Que la première métamorphose (celle de Gregor) trouve son épilogue et sa raison d'être dans cette deuxième métamorphose par laquelle Grete, sa sœur, découvre la permission de s'accomplir. L'épanouissement de la sœur répond ainsi, à la fin, à l'abâtardissement monstrueux de son frère. La nature après l'anti-nature. Celle-ci s'originant dans l'autre. Gregor est écarté du champ de la nature humaine, puis Grete y fait son entrée, l'extermination de Gregor étant le prix à payer pour la réhumanisation de Grete.

Entendue ainsi, la nouvelle opère une transvaluation des valeurs. Gregor est et n'est plus la victime qu'on doit plaindre. Son élimination rend le bonheur à sa famille.

Était-il véritablement « de trop » ? Ou était-ce son attitude, mais pourquoi?  Gregor disparu, en tout cas, il faut bien le constater: c'est toute la famille qui est objectivement soulagée. Le père, la mère et la sœur sortent de chez eux, ils recommencent à travailler, retrouvent le courage d'affronter l'adversité. On échappe à l'angoisse, aux petits calculs frénétiques. On sort de la claustration, de la surveillance mutuelle. Enfin on respire, on est libre, il y a de l'air. Le corps, du coup, peut s'épanouir.

L'apologue est cruel. Les valeurs sont sens dessus dessous. Comment en effet ne pas voir que la maladie de Gregor est dans la bonté de Gregor, qu'elle est dans son incapacité à dire non, à couper le lien (à assumer la castration), à devenir adulte? À préférer l'existence du cloporte à celle d'un homme, les compensations de l'imaginaire aux satisfactions du réel, la répétition à l'aventure, le dedans au dehors, le semblable au tout autre... À choisir le cafard de préférence à la vie.  Kafka, nous dit Max Brod, lisait ces textes avec une gaieté goulue. Lecteurs sentimentaux, méfions-nous du pathétique, comme Gregor doit se méfier de la morale et de la « bonne pensée ». Nos valeurs ne sont pas « valables ». La bonté n'est pas bonne. Ce que nous appelons notre « moi » est une illusion. L'enfance est un miel qui nous empoisonne.

Ce qu'appelle, par contraste, la métamorphose, c'est le sursaut de l'être contre les calculs du sujet. C'est l'être contre l'avoir, l'insurrection de la libido, la révolte de la nature contre la société, la revanche du corps contre l'esprit, c'est le désir plutôt qui ouvre le corps en deux (« c'est l'âme, dit au même moment Claudel, qui contient le corps »). La métamorphose est le coup de trompe qui sonne l'urgence du réveil. Se réveiller: c'est le sens grec du prénom de Gregor (« egregora ») et le leitmotiv de la nouvelle. Le thème ouvre et ferme le récit. Au début, Gregor « s'éveille d'un rêve agité » - et  se retrouve changé en un monstrueux insecte; à la fin, c'est Grete qui s'étire - et elle est changée en une magnifique jeune femme. Dans le premier cas, c'est comme si le dormeur ne se réveillait pas (Gregor dort toujours, il n'est pas capable de s'extraire des limbes de l'enfance qui le retiennent prisonnier) et la réalité est alors emportée par le rêve. On entre ainsi dans le récit de la Métamorphose qui se présente comme le récit du cauchemar de Gregor; Gregor devient le cloporte qu'il est dans la logique de son désir. L'abcès crève, mais ce n'est pas le réveil, seulement le rêve: le dormeur en réalité dort toujours. Dans le deuxième cas, la jeune fille se réveille, mais ce n'est plus le bon personnage, seulement sa sœur.

Cependant, dans les deux cas, on voit ce que signifie pour nous, modernes, la métamorphose telle que Kafka nous la découvre ici. C'est la réalité culbutée par le rêve, la pensée renversée par ce qu'elle impense; c'est la nécessité de transvaluer nos valeurs. Elle est le Réel du désir. (C'est que Claudel a raison : l'âme réellement contient le corps...)

« Les spectateurs se figent quand le train passe... » Kafka écrit ces mots en tête de son journal. La métaphore, disons-nous, est ce train. Elle est cette chaudière lancée dans notre nuit.

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Bertrand Chauvet, traducteur (dernièrement, Oedipe mis en scène par Philippe Adrien au Théâtre de la Tempête, janvier/février 2009)

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08 mai 2009

M comme Marché (régulateur ou à réguler) (fin)

II  « Pour ou contre le marché ? »

Tous les économistes vont désormais, peu ou prou, se positionner par rapport à cette question centrale du marché et du libéralisme économique.

En simplifiant trois positions sont possibles:

La première voit dans le marché l’alpha et l’oméga de l’économie, le régulateur suprême qui permet l’allocation optimale des ressources rares grâce aux prix qui orientent producteurs et consommateurs de biens et services marchands.

La seconde, ne relevant que les aspects négatifs du marché, voit ses imperfections comme des tares rédhibitoires et le marché, nécessairement « entropique », ne conduisant qu’au désordre. Elle propose donc de remplacer le marché par d’autres formes de régulation, par exemple celle de la collectivisation des moyens de production et d’échange et la fixation des prix et des quantités par le plan.

Entre les deux, et surtout après les expériences historiques tant des « socialismes réels » que des « capitalismes concrets », d’autres penseurs cherchent à « contrôler » le marché. Comment ? Jusqu’où ? C’est là que les divergences existent. On en est même venu à l’invention du « socialisme de marché » s’opposant au « libéralisme du marché » ou à la formule de Lionel Jospin : « oui à l’économie de marché, non à la société de marché »!

Le marché a d’abord été une réalité physique, géographique, parcellaire répondant à des besoins concrets. Devenu une construction théorique, il s’est heurté aux « durs pépins de la réalité » du fonctionnement des économies réelles. Selon Alain Minc « le marché produit à la fois de l’efficacité et de l’inégalité » mais en outre, et c’est encore plus vrai dans nos sociétés modernes, les imperfections classiques persistent : irrationalité des agents, asymétrie tant des forces que des informations, monopoles ou quasi-monopoles, … et de nouvelles imperfections apparaissent : plus forte dé-corrélation, au moins à court terme, entre les différentes sphères de l’économie (économie réelle, immobilier, finances, investissement, monétaire, devises, …), amplification des phénomènes due notamment à la rapidité des transmissions des données, non prise en compte du long terme, notamment des effets sur l’écosystème, …

Vers toujours plus de marché ?

Entamée depuis l’aube de l’humanité, la longue marche de nos sociétés et de nos économies semble aller vers toujours plus de marché voire vers une « marchandisation » totale de la société. Les vestiges de sociétés « socialistes » comme Cuba ou la Corée du Nord et les tentatives du Venezuela ou de la Bolivie ne changent pas la direction générale surtout quand des « mastodontes » comme la Chine et l’Inde sont passés à l’économie de marché.

Ce marché est aujourd’hui :

-          de plus en plus vaste, aux dimensions du monde et de sa globalisation

-          de plus en plus rapide, quasiment en temps réel, en phase avec l’accélération de la transmission des données et des informations

-          de plus en plus complexe, complexité dans le nombre de marchés, dans la multiplication et la multiplicité des acteurs, dans la quantité et la variété des produits échangés, …et dans l’interaction de l’ensemble

-          de plus en plus immatériel dans les « produits » échangés : des biens certes mais surtout des services, de l’information, de la musique, des titres, des contrats, des dérivés, ….

-          de plus en plus virtuel dans sa localisation grâce aux nouvelles technologies qui permettent à des offreurs et des demandeurs de se rencontrer sans se connaître ; le marché est aujourd’hui « utopique », au sens étymologique comme un lieu sans lieu.

En dépit des crises qui lui sont consubstantielles, le marché a gagné sur le terrain et il est devenu la norme. Mais il n’a pas forcément gagné les cœurs et les esprits, car même dans les situations de prospérité son efficacité est moins perçue que sa tendance à produire de l’inégalité et, bien entendu, dans les situations de crise on dénonce son aveuglement. Comme la crise se déroule dans une économie de marché, la tentation est grande d’en rejeter sur le marché la responsabilité, d’en faire la cause de tous nos maux. Pour résoudre la crise supprimons le marché. Cela fait penser à l’album d’Hergé, le lotus bleu, où un malade mental veut absolument couper la tête de Tintin pour lui permettre de trouver la vérité !

- Certains  veulent « jeter le bébé avec l’eau du bain » et les idées néo-marxistes, remises en France au goût du jour à  la sauce anti-capitaliste par la conjonction du charisme d’Olivier Besancenot et du terreau favorable de la crise, rencontrent un écho assez profond.

- Quelques-uns, peu nombreux et surtout peu entendus, sans prétendre que le marché est la solution miracle et qu'il suffit de lui laisser le temps de s’autoréguler, rappellent toutefois ses vertus, ses mérites et ses succès.

- Le courant de la nouvelle régulation appelle à une régulation forte de l’économie, c’est-à-dire en quelque sorte à la suppression du marché en tant que régulateur principal, le marché n’étant plus qu’un instrument entre les mains des régulateurs. Pour tenter une image : le marché peut être un des moteurs de l’économie mais sûrement pas son pilote.

- Enfin il y a un espace, certes étroit et difficile pour inventer, plutôt que de nouvelles régulations, de nouvelles règles ; car aucun marché ne peut fonctionner sans règles et aucune règle n’est efficace sans une autorité pour la faire respecter.

Chaque époque a besoin de règles pour faire en sorte que dans des circonstances données, techniques, sociales, politiques, géostratégiques, le marché produise le plus d’efficacité et le moins d’inégalité. Chaque époque a besoin d’une autorité pour faire respecter des règles contingentes. Dans un monde globalisé mais où les nations jouent encore un rôle majeur, tout l’enjeu consiste à se mettre d’accord pour fixer de nouvelles règles adaptées à ce nouvel « hypermarché utopique ». Rien n’est moins assuré que d’y parvenir facilement. Il sera encore plus ardu de se donner les moyens de faire respecter les nouvelles règles sans l’existence d’un gouvernement mondial, idée chère à Jacques Attali, et sans l’émergence parallèle d’une « hyperdémocratie » planétaire.

Frédérick VAN GAVER

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05 mai 2009

M comme Marché (régulateur ou à réguler)

I  Une brève histoire du marché

« Les symptômes qui précèdent les crises sont les signes d’une grande prospérité ; nous signalerons les entreprises et les spéculations en tout genre ; la hausse des prix de tous les produits, des terres, des maisons ; la demande des ouvriers, la hausse des salaires, la baisse de l’intérêt, la crédulité du public, qui, à la vue d’un premier succès, ne met plus rien en doute ; le goût du jeu en présence d’une hausse continue s’empare des imaginations avec le désir de devenir riche en peu de temps, comme dans une loterie. Un luxe croissant entraîne des dépenses excessives, basées non sur les revenus mais sur l’estimation nominale du capital d’après les cours cotés. »

Ce texte décrit exactement la situation précédant la crise actuelle. Pourtant cette analyse de Clément Juglar, père de la théorie des cycles économiques, date de 1862 ! Il  ajoutait :

« Les crises, comme les maladies, paraissent une des conditions de l’existence des sociétés où le commerce et l’industrie dominent. On peut les prévoir, les adoucir, s’en préserver jusqu’à un certain point, faciliter la reprise des affaires ; mais les supprimer, c’est ce que  jusqu’ici, malgré les combinaisons les plus diverses, il n’a été donné à personne. »

Chaque « accident » de l’économie, et la crise actuelle dite « des marchés » en est un d’une intensité exceptionnelle, conduit à poser la question du rôle du marché et de sa régulation. Or n’y a-t-il pas une contradiction : le marché n’est-il pas lui-même le régulateur suprême de l’économie ?  Ou existe t-il une autre logique de régulation ?

Quelques rappels sur le marché

Les humains ont eu besoin de lieux pour se rencontrer, proposer, marchander et finalement échanger paroles, idées, marchandises, denrées alimentaires, travail, bétail, voire  femmes ou esclaves. Au départ le marché est donc d’abord un lieu -une « topie »- où se rencontrent ceux qui ont quelque chose à vendre ou à acheter. Ce lieu peut être temporaire et souvent périodique comme les grandes foires du Moyen-âge ou permanent dans les plus grandes cités.

Il a fallu des millénaires pour passer d’un économie de cueillette ou de chasse, d’une économie de survie, souvent associée à une économie de « rapt, de pillage, de rapine » à une économie de marché. Si aujourd’hui le marché semble être la forme dominante de l’économie, le mouvement n’a pas été linéaire, soit à cause de contingences historiques comme les guerres, soit pour des raisons idéologiques, notamment les socialismes dont les marxismes réels ont constitué les variantes les plus absolues.

La réalité du marché est bien antérieure à la réflexion sur son rôle. On peut cependant imaginer que les participants, sans le « théoriser », ont compris que le marché, lieu de rencontre entre offre et demande, permettait de réaliser des échanges produit contre produit avec le troc et, plus tard, produit contre l’instrument général de paiement qu’est la monnaie. Le marché permettait surtout de définir des rapports d’échange, c’est-à-dire des prix pouvant orienter les flux de produits demandés (la route de la soie ou celle des épices montrent bien que la mondialisation ne date pas d’aujourd’hui !).

Avec l’apparition de la monnaie et l’accumulation du capital sont apparus de nouveaux marchés déjà plus éloignés de la « sphère de l’économie réelle» : marchés des changes, marchés des capitaux de court ou de long terme et de nouveaux acteurs : prêteurs, banquiers, spéculateurs.

La réflexion sur le rôle du marché

C’est à l’aube de la révolution industrielle que débutent des réflexions sur le rôle du marché jusque là assez embryonnaires et qui se poursuivent de nos jours. On attribue la paternité de la découverte du rôle de l’intérêt individuel et du marché à Adam Smith, père de l’économie politique moderne avec sa fameuse « main invisible ». Même si la pensée de Smith est beaucoup plus subtile que la caricature qui en est souvent donnée, il n’en reste pas moins vrai qu’elle a donné tout son sens à la formule devenue célèbre de Vincent de Gournay "Laissez faire, laissez passer"*, fondant ainsi le libéralisme économique et  le marché comme régulateur automatique et optimal de nos sociétés.

Les fonctions économiques du marché sont claires : permettre la rencontre des vendeurs et des acheteurs, confronter offre et demande pour dégager un prix c’est-à-dire un rapport d’échange, donner une information sur ce rapport qui oriente  production et consommation selon la loi de l’offre et de la demande. La hausse des prix réels a tendance à attirer vendeurs et décourager acheteurs, rétablissant ainsi spontanément l’équilibre sans qu’il soit nécessaire qu’une autorité supérieure détermine les quantités à produire et les prix.

Au cours du 19ème siècle le marché va devenir une construction théorique. Les économistes « classiques » vont introduire les notions essentielles de concurrence pure et parfaite, c’est-à-dire les conditions de son fonctionnement optimal (atomicité, fluidité, transparence, …). Ils vont formaliser les courbes d’offre et de demande, constater les imperfections du marché, essayer de mesurer les influences d’un marché sur un autre, introduire les notions d’élasticité directe ou croisée par rapport aux prix, rechercher les conditions d’un optimum théorique, élaborer des modèles économiques et économétriques, etc.

  (à suivre)

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Frédérick Van Gaver (économiste)

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* cette formule ne signifie nullement pour les fondateurs de la pensée libérale, contrairement à ce quon croit trop souvent, le rejet de tout cadre légal ou de toute intervention de l'Etat dans l'économie. Ainsi selon Smith le "devoir du souverain est d’entretenir ces ouvrages ou ces établissements publics dont une grande société retire d’immenses avantages, mais sont néanmoins de nature à ne pouvoir être entrepris ou entretenus par un ou plusieurs particuliers, attendu que, pour ceux-ci, le profit ne saurait jamais leur en rembourser la dépense..." (Richesse des nations V, 1)

Posté par pierregautier75 à 22:06 - M - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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