vive les sociétés modernes - abécédaire

23 janvier 2012

S comme Self made man


L’expression « self made man » outre le défaut de comporter des mots anglais (ce qui n’est pas très gentil pour nos cousins québécois) comporte trois prétentions abusives. La première consiste à considérer qu’une personne qui n’a pas encore rendu son dernier souffle est déjà « faite » ; la deuxième, consiste à s’imaginer qu’il est possible de se faire soi-même et la troisième consiste à s’imaginer qu’un homme peut s’en sortir seul et sans le secours des femmes. L’expression « self made man » est donc une expression particulièrement idiote et qui mériterait d’être rayée du vocabulaire de tout honnête homme.  Pourtant, il ne manque pas de cuistres pour faire l’apologie du fils de ses propres œuvres, homme libéral par excellence.
Originaire des Etats-Unis, exportée sur tous les continents depuis la seconde guerre mondiale, la littérature des success stories  vante les mérites de ces hommes devenus riches et qui sont des exemples pour tous : négociants, entrepreneurs, innovateurs, artistes, sportifs, politiciens… Des hommes qui ont su mieux que d’autres s’adapter à la société de marché, sortir vainqueur de la lutte concurrentielle et incarner les valeurs fondamentales du rêve américain : liberté d’entreprise et égalité des chances.
Emancipé par rapport à la volonté des autres, propriétaire de sa propre personne et de ses propres facultés, ne devant rien à personne, orienté vers le futur, toujours en quête de prospérité, le self made man incarne l’esprit du capitalisme. Fort de sa réussite statistiquement improbable, il est l’arbre qui cache les deux forêts des loosers à sa gauche et des héritiers à sa droite.  Cependant, quoi que j’écrive dans ce papier, il continuera de faire rêver.  Au siècle des start up et d’internet,  on ne peut le confondre avec le simple  « parvenu » tel  que le dépeignait  Honoré de  Balzac sous les traits de Rastignac : celui-la était encore suspect de troubler l’ordre social, tandis que le self made man du XXIe siècle est l’incarnation exemplaire d’un ordre social fondé sur la quête de l’enrichissement à tout prix. Grâce aux belles histoires de self made man, tout se passe comme si les gens du peuple  qui ne parviennent pas à se hisser à un niveau de richesse enviable étaient des incapables.  La figure embellie du  self made man est la preuve agitée sous nos yeux que ceux qui restent pauvres, c’est de leur faute !
Une analyse, même superficielle, des parcours professionnels des personnes qualifiées de self made man montre tout ce qu’ils doivent à ceux qui les ont aidés.  Ainsi, Sam Walton, fondateur de Wall Mart aux Etats Unis tout comme François Pinault, principal actionnaire du Groupe Pinault Printemps Redoute (PPR) en France, ou Laurent Beaudoin, patron de l’entreprise Bombardier au Canada trouvent le point de départ de leur  fortune dans le mariage : ces pseudo « self made man » doivent presque tout à leur « well established wife ».  Andrew Carnegie, un des plus célèbres Self Made Man des Etats-Unis doit sa réussite à son mentor, Thomas Alexander Scott, qui le considérait comme son propre fils. De même, George Eastman, fondateur de la firme Kodak n’aurait rien pu faire sans le soutien indéfectible  de Henry Alwah Strong.  
A côté des alliés volontaires –souvent oubliés ou trahis en fin de parcours-,  il faut compter aussi avec tous les alliés involontaires, qui contribuent à la réussite du self made man à leurs dépends, à leur insu ou malgré eux.  Lorsqu’un self made man réussit trop bien, trop vite et assez fort pour s’en vanter, c’est souvent que ses entreprises se sont faites au détriment de tiers.   Ainsi, si l’on suit le parcours de François Pinault, self made man Français le plus accompli et 67e fortune mondiale en 2011 selon le classement du magasine américain Forbes,  on apprend qu’entre 1970 et 1975, alors qu’il était encore un simple négociant en bois de l’Ouest de la France, il ouvre une filiale en Suède. Cette filiale achète directement le bois aux forestiers suédois et l’exporte vers la France en réalisant au passage des bénéfices qui sont aussitôt évacués de la Suède vers un compte bancaire suisse. C’est le début d’une organisation systématique d’évasion fiscale et de surfacturation dont les mécanismes sont mis en évidence en 1981, suite à une dénonciation de la Fédération des importateurs de bois du nord auprès des administrations fiscales françaises et suédoises. François Pinault fait alors l’objet d’un redressement fiscal, négocié pour un montant de 2,25 millions de francs, et d’une condamnation au pénal pour surfacturation. Cette condamnation tardive n’enlève pas grand-chose à la rentabilité de ces opérations d’import-export et ne semble pas avoir nui outre mesure à la bonne réputation de l’homme d’affaires auprès des hommes politiques qui joueront un rôle décisif dans la suite de ses opérations de reprise d’entreprises en difficulté.
Bref, bon gré, mal gré, un self made man est un homme que d’autres ont beaucoup aidé.

Michel Villette  (sociologue)



Pour en savoir plus : Michel Villette et Catherine Vuillermot (2005)2007, Portrait de l’Homme d’Affaires en Prédateur, La Découverte Poche, Paris, 292p.

Posté par pierregautier75 à 17:07 - Commentaires [20] - Rétroliens [0]


16 janvier 2012

S comme Schizophrénie (blessure des sociétés modernes).


Quand Pierre Gautier m’a proposé de faire un billet sur ce sujet, je me suis avoué que je n’y avais pas du tout pensé. Son argument, le dérangement que cette maladie mentale impose plus que jamais à nos sociétés modernes,  m’a rapidement convaincu de l’intérêt de cette demande.

La schizophrénie, nommée ainsi par le psychiatre suisse Bleuler, qui en a finement observé les mécanismes à la fin du 19 siècle, est une vraie maladie mentale qui accompagne l’humanité depuis ses origines. Ce qui a donné à penser que les sociétés humaines en portaient l’entière responsabilité. La société pouvait rendre fou, c’est bien possible. Dès sa première structuration, la famille, et au delà, à tous les stades de son organisation. La poursuite de la réflexion sur la maladie  a abouti à en imaginer la prévention par l’invention d’une autre société, ou encore, d’affirmer que les schizophrènes constituaient les sujets sains d’une société malade (anti-psychiatrie) !

On admet plus raisonnablement maintenant que la maladie résulte d’une anomalie de fonctionnement du cerveau, par déficit d’un médiateur, la dopamine, qui participe à la transmission des informations d’un neurone à un autre. Ce déficit provoque des retards, des discordances, et partant, des désordres dans le travail d’intégration des informations dans le cerveau. C’est par ce point faible que la pression sociétale atteint le sujet fragile.  Le malade a un vécu de ce désordre, de ce mélange incompréhensible d’informations qui envahissent sa conscience. Le terme de « passoire » s’est imposé à certains observateurs : sujet-passoire, moi-passoire.  Le vécu de la schizophrénie évoque la défaillance des « limites » : extérieur-intérieur, et à « l’intérieur de l’intérieur ». C’est le spaltung, le clivage, de Bleuler. Le malade se sent pénétré, observé, commenté, deviné, influencé ou empoisonné*. Il peut ressentir, aussi, qu’il perd sa substance dans l’espace qui l’environne.

Comme je l’ai dit, cette maladie accompagne l’humanité depuis longtemps, mais dès l’apparition de la maladie, le fou cessait d’être compris et reconnu par la société, et son exclusion, entrainait rapidement la démence, dégradation globale de ses capacités mentales, et une mort rapide. Son incidence est fixe tout au long de l’histoire : 1% de la population. Et depuis qu’on connaît l’existence d’une prédisposition génétique, composite, à la maladie, on peut évaluer la proportion de sujets prédisposés, qui traversent la vie sans tomber malades, mais sans la vivre bien, à 4% de la population.

Le fait nouveau, qui concerne les sociétés modernes, est que la maladie est maintenant soignable**. Des médicaments, « psychotropes », sont capables de restaurer le fonctionnement normal, auto-contrôlé du cerveau, et de rétablir les liens entre le malade et la société. Le délire, qui constitue la tentative du sujet malade de rétablir l’ordre en lui-même, mais qui est à l’origine des passages à l’acte que commande le trouble du raisonnement, est critiqué.  La rémission permet au malade de réintégrer la société, en premier lieu sa famille, parfois, même, sa profession.  Au regard de l’ancien destin de chronicisation et de démence précoce, dans l’enfermement d’un hôpital psychiatrique, le progrès est immense. Mais il est vite apparu que l’arrêt du traitement était suivi d’une rechute et de la réapparition, parfois plus grave, et plus résistante, de tous les éléments de la maladie, de leur projection sur l’entourage, et du risque de passage à l’acte vengeur. Le schizophrène doit donc bénéficier d’un suivi attentif, régulier, veillant à la bonne observance du traitement, et à l’affut de tout symptôme annonciateur d’une rechute.  Le volet « psychothérapique » de ces contacts réguliers est très important, mais il ne peut dispenser du recours aux médicaments spécifiques, très améliorés en efficacité et en tolérance.  L’absence à un rendez-vous devrait déclencher une démarche de reprise du contact et le rappel du risque. C’était la fonction des équipes extrahospitalières des « secteurs », organisation de la psychiatrie publique, ou des psychiatres privés qui prenaient en charge ces patients attachants, et gratifiants.

Il est naturel que des malades chroniques, astreints à la prise quotidienne de médicaments, ou à une injection mensuelle d’un « neuroleptique-retard » éprouvent un sentiment de révolte, ou s’imaginent guéris, et abandonnent le traitement. Or, l’affaiblissement, en marche depuis des années, des effectifs de psychiatres de secteur, et de psychiatres privés, ne leur permet plus, accablés qu’ils sont par la surcharge de travail, de partir à la recherche de leurs patients en rupture de traitement. C’est pourquoi la société d’aujourd’hui est confrontée à la récidive de passages à l’acte de malades en rechute, parfois plus grave que la première atteinte. Le réflexe de rejet du malade criminel, et des médecins qui ont manqué à leur devoir, est la plus spontanée des réactions de l’opinion. La puissance publique, convoquée par l’événement, n’a pas d’autre solution que de renforcer l’enfermement  et de retirer sa confiance dans la psychiatrie. À chaque stade de cette réaction, c’est l’ignorance du profane qui l’emporte.

Ce phénomène d’une dégradation de l’offre de soins psychiatriques, alors que les rechutes augmentent globalement,  est généralisé à l’ensemble des sociétés modernes. De « coqueluches » des années 50 à 80, la psychiatrie, et son accompagnatrice, la psychanalyse,  ont été condamnées pour leur impuissance à long terme (et leur coût grandissant). Pour autant, les pouvoirs publics ne sont pas revenus à l’unique solution de l’asile. Ils reconnaissent la liberté d’évaluation des soignants, et l’amélioration de la qualité de vie des malades. Mais ils ne répondent pas à leur demande de « moyens ». La santé n’a pas de prix, mais elle a un coût insupportable. De toute façon l’organisation de la pénurie par la réduction de la formation de psychiatres a créé une impossibilité durable de répondre à ces demandes. Le recours au judiciaire et à son équivalent asilaire, la prison, constituent le pis aller qui reste aux sociétés.

Yves Leclercq, Psychiatre, Psychanalyste

*Une représentation visuelle de ces troubles, bien documentée et bien réalisée, est accessible avec le film de Roman Polanski, « Répulsion ».

**À distinguer de « curable »

Posté par pierregautier75 à 11:05 - Commentaires [14] - Rétroliens [0]
05 janvier 2012

S comme Service (incompris)

 

Le service constituerait-il la mamelle du capitalisme tout autant que celle du christianisme ?

Le mot contient (au moins) deux sens intéressants : il peut signifier un secteur d’activité se distinguant du secteur industriel, ce qu’on nomme aussi le « tertiaire », et il peut indiquer le fait de se mettre à la disposition de quelqu’un (le public, le client, l’usager) pour répondre à sa demande.

Mais, si l’on regarde bien, l’automobile, par exemple, pourtant « produit » industriel et non pas service (premier sens), au contraire de la banque ou l’assurance, est aussi service au client – deuxième sens - au moment de la vente, des conseils prodigués par le vendeur, de la phase d’après-vente. Les deux sens d’ailleurs finissent par se rejoindre  pour évoquer ces activités à part entière de post-production de plus en plus décisives (pour le passage à l’acte d’achat du client) dans le secteur industriel. 

Le capitalisme, par nature, « rend service » (prolongement du deuxième sens), même si cela est payant. C’est parce que le capitalisme rend service qu’il perdure sans doute, même si d’aucuns diront qu’il pousse, de manière purement intéressée, le consommateur plus ou moins niais (ou « aliéné », comme aurait dit Marx) à acheter des produits dont il n’a pas besoin et qui ne lui rendent pas service, le macdo par exemple qui le rend obèse, la rolex qui le fait bling-bling ou le dernier  4x4 qui pollue l’atmosphère. 

Mais le capitalisme rencontre aussi allègrement – alléluia ! – les valeurs chrétiennes du service (deuxième sens). Même si ce sont, paradoxalement, les marchands du temple qui le dispensent ! 

On nous a appris, petits, que rendre service était « bien » (certes, sans contreparties) tandis que ne pas le rendre était « mal ». « Aime ton prochain comme toi-même » et tends lui la main !

Pourtant le service (deuxième sens) à autrui peine à servir le capitalisme post-industriel qui est paradoxalement, en tout cas dans les pays développés, celui du service (premier sens) – il n’ y a qu’à entendre les nombreuses protestations des consommateurs contre les banques, les taxis, ou contre les hotlines d’installateurs de télévision par câble – et  la notion d’entraide ne paraît pas au cœur de nos valeurs contemporaines. Il y a ainsi comme une vraie résistance à servir. Il y a une tension dans l’attention à l’autre. On peut parler d’ailleurs, et sans exagérer, d’une crise occidentale de l’attention.

Les professionnels du service ont donc de plus  en plus de mal à rendre service. La cause en serait-elle précisément l’ingérence perverse du capitalisme dans la valeur chrétienne d’entraide ? Les objectifs de vente des professionnels du service dénatureraient-ils leur éventuel réflexe de pure générosité ? Peut-on aider en comptant ? La recherche de la marge (brute) placerait-elle l’altruisme à la marge ? Ou est-ce la faute à l’étymologie  : servus signifiant esclave ? Et notamment, chez nous, dans le pays de Figaro et de la prise  de la Bastille, le service serait-il associé, par ceux qui servent, à la servitude, voire à l’esclavage, d’autant que les métiers qui le composent ne sont pas toujours suffisamment rétribués, comme si rémunérer les serviteurs n’allait (finalement) pas complètement de soi  ?

C’est dire que les managers du service – dans les deux sens - ont un sacré boulot : comment convaincre leurs collaborateurs, qui font du sourire et de l’humilité leur métier, à être serviables sans pour autant se sentir serviles ?

 

 

Jean-Paul GUEDJ (auteur de Service incompris  Éditions d’Organisation - 2006).

 

Posté par pierregautier75 à 23:36 - Commentaires [20] - Rétroliens [0]
24 décembre 2011

R comme Revenus (inégalités de). Suite: note de d'Alembert.

Nous avons pensé que cette note de d'Alembert (extraite de son Essai sur les Eléments de philosophie, 1759) pouvait utilement prolonger et nourrir la discussion suscitée par l'article sur Revenus (inégalités de). Rappelons que d'Alembert est mathématicien, philosophe et coéditeur avec Diderot de l'Encyclopédie.

"Voici un calcul qui peut servir à nous faire entendre. Supposons en France 20 millions d’habitants et 10 mille millions de richesses; c'est environ 500 livres par tête, auxquelles chaque citoyen a également droit et auxquelles même il aurait un droit absolu et rigoureux, si ces 500 livres étaient indispensables pour satisfaire au nécessaire absolu*. Mais supposons que le nécessaire absolu se borne à 300 livres, et qu'il y ait dans la société 10 millions d'hommes dont le bien ne se monte qu'à 200 livres, voilà donc 100 livres qui manquent à chacun de ces citoyens pour le nécessaire absolu, et par conséquent mille millions de richesses dont une portion de la société est redevable à l’autre, dans les règles de la plus exacte justice. Or la partie la plus riche de la société possède 8 mille millions; et comme nous supposons que 300 livres suffisent au nécessaire absolu des 10 millions d'hommes qui composent cette partie opulente, il s'ensuit que cette partie a 3 mille millions de nécessaire, et 5 mille millions de superflu. Sur ce superflu elle doit mille millions à l'autre partie; c'est donc 1/5e de ce superflu qu'elle lui doit nécessairement. Donc dans la supposition suivante, tout citoyen riche de plus de 300 livres doit en rigueur à ses compatriotes le cinquième du restant. L'exemple que nous donnons ici n'est qu'une ébauche légère du calcul moral que tout homme** de bien doit avoir devant les yeux; nous y avons supposé que les citoyens les plus pauvres aient au moins 200 livres de revenu, et cette supposition peut être trop forte si une grande partie languit dans la misère: nous avons supposé d'un autre côté que 300 livres font le nécessaire absolu de chaque particulier, et cette supposition peut être trop peu favorable dans plusieurs cas, eu égard au sexe, à la constitution du corps, à l'éducation qu'on a reçue, et qui augmente nos besoins même malgré nous; mais encore une fois nous ne prétendons ici que donner un exemple du calcul que chaque citoyen est obligé de faire sur des données plus exactes; et nous ajoutons que ce calcul est un des principaux points qu'on doit traiter en morale. Une des conséquences qu'on doit en tirer, et qui parait mériter beaucoup d'attention, est que les charges publiques ne doivent être imposées que sur le nécessaire relatif des citoyens, et jamais sur le nécessaire absolu. Celui qui n'a que du pain ne doit rien à l'Etat, que d'y observer les lois, et d'exposer s'il le faut, sa vie pour le défendre." (Oeuvres complètes, pp 213/214, note 1)

* D'Alembert distingue nécessaire absolu, nécessaire relatif et luxe:

"Pour fixer quelles sont les lois et les bornes du sacrifice que nous devons aux autres, il faut distinguer deux sortes de nécessaire, l'absolu et le relatif. L'absolu est réglé par les besoins indispensables de la vie; le relatif par l'état et les circonstances. Le nécessaire relatif n'est donc pas égal pour tous les hommes; l'absolu même ne l'est pas; la vieillesse a plus de besoins que l'enfance, le mariage que le célibat, la faiblesse que la force, la maladie que la santé." (OC p 214)

"Le luxe est au nécessaire relatif ce que celui-ci est au nécessaire absolu; les lois morales sur le luxe doivent donc être encore plus rigoureuses que les lois sur le nécessaire relatif. On peut les réduire à ce principe sévère, mais vrai, que le luxe est un crime contre l'humanité, toutes les fois qu'un seul membre de la société souffre et qu'on ne l'ignore pas." (OC p 215)

** Cette page appartient au chapitre des Éléments intitulé "Morale de l'homme" dans lequel sont examinés les devoirs que les hommes se doivent comme membres de la société générale. D’Alembert opère une distinction entre deux sortes de lois: d’une part les lois naturelles écrites, "celles dont l’observation est tellement nécessaire au maintien de la société, qu'on a établi des peines contre ceux qui les violeraient"; d’autre part les lois naturelles non écrites, "celles à l'infraction desquelles on n'a point attaché de peines, parce que cette infraction ne porte pas un trouble aussi marqué dans la société". Nos devoirs matériels à l’égard de ceux qui sont privés du nécessaire absolu relèvent de cette deuxième catégorie de lois selon d'Alembert:

"Si la loi qui nous oblige de soulager nos semblables est une des premières dans l’état de nature, elle est subordonnée, dans l’état de société, à la loi qui veut que chacun jouisse tranquillement et en liberté de ce qu’il possède." (OC p 212).

Les seules sanctions prévues contre l’indifférence envers les malheureux sont d'ordre moral: honte et mépris notamment.

Posté par pierregautier75 à 12:50 - - Commentaires [14] - Rétroliens [0]
17 décembre 2011

pause de Noël.

reprise en janvier

Posté par pierregautier75 à 17:03 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]




08 décembre 2011

R comme Revenus (inégalités des)

 

Dans une société démocratique de fortes inégalités de revenus font problème : seule leur éventuelle efficacité économique, c’est-à-dire leur capacité à favoriser l’enrichissement de tous peut, en dernière instance, les rendre dans une certaine mesure légitimes. Certains soutiennent que ces inégalités sont le produit d’efforts et de talents différents ou encore  n’y voient qu’un effet de la liberté d’entreprendre ou de spéculer. Mais même ceux-là reconnaissent, implicitement au moins, que cela ne suffit pas à  légitimer ces inégalités puisqu’ils s’empressent de préciser que  les  richesses des uns sont aussi profitables au plus grand nombre.

Qu’en est-il dans les faits ? Bien que n’étant pas économiste j’ai tenté de le savoir. Quels ont été au cours de la période récente les relations entre  la très forte croissance des très hauts revenus (1) et l’évolution du niveau de vie du reste de la population ? (Les très hauts revenus sont, en partie conventionnellement, les revenus perçus par les 1%  les plus riches.)

Pour les Etats-Unis Paul Krugman(2), dans son livre L’Amérique que nous aimons, en s’appuyant sur les travaux de Piketty et Saez (3), rappelle qu’entre 1973 et 2005 le pays a connu une très forte augmentation des inégalités de revenus : les revenus des 0,1% les plus riches ont été multipliés par 5 et ceux des 0,01 les plus riches par 7. Or pendant le même temps le niveau de vie de l’Américain type ou ordinaire stagnait, comme le manifeste la très faible croissance du revenu médian (celui de la personne qui est plus riche que la moitié et plus pauvre que l’autre moitié) (4). Autrement dit le « ruissellement » de la richesse sur l’ensemble de la population que certains avaient prédit n’a pas eu lieu (4).

Que s’est-il passé en France au cours de la même période ?

A partir des travaux de Piketty et Landais ainsi que de l’étude de l’Insee sur les revenus et le patrimoine des ménages    2004-2007 (5), nous pouvons faire les observations suivantes

Les revenus des plus riches, après une période de progression lente se sont mis à augmenter extrêmement rapidement à la fin des années 90 et au début des années 2000 : entre 1998 et 2005 les 0,01% des foyers les plus riches ont vu leurs revenus croître de 42,6% et entre 2004 et 2008 de 33%.

Pendant ce temps-là, le revenu médian par mois est passé (en euros constants 2009) de  976 euros en 1975 à 1392 euros en 1998, à 1502 euros en 2005 et à 1590 euros en 2009. En bref une progression ininterrompue, là où aux Etats-Unis il y a eu, selon Krugman, stagnation.

 L’Observatoire des inégalités récapitule ces données pour les dernières années dans le tableau suivant :

Hausse des revenus entre 2004 et 2008
Evolution des revenus annuels déclarés par personne

 

2004 (en euros)

2008 (en euros)

Hausse (en %)

Hausse en valeur (en euros)

Les 50 % des personnes les plus riches gagnent au moins

17 400

18 300

+ 5

+ 900

Hausse des plus hauts revenus

Les 10 % les plus riches gagnent au moins

35 300

37 000

+ 5

+ 1 700

Les 1 % les plus riches........

80 500

88 200

+ 16

+ 7 700

Les 0,1 % les plus riches........

201 300

239 300

+ 19

+ 38 000

Les 0,01 % les plus riches........

551 900

732 300

+ 33

+ 180 400

Ces revenus ne prennent pas en compte les impôts et les prestations sociales.

Source : Insee

 

Faut-il en conclure, comme le font certains, que le temps où les bénéfices de la croissance étaient partagés par la quasi-totalité de la population a pris fin et que désormais l’enrichissement de notre pays ne profite plus qu’à une petite minorité ? Je nous pose vraiment la question.

 

Pierre Gautier

 

 (1) Les revenus comprennent le cumul des revenus d’activité salariée ou non salariée, des indemnités de chômage, de maladie, des pensions d’invalidité ou de retraite ainsi que les revenus du patrimoine.

(2) Paul Krugman est un économiste américain (prix Nobel en 2008) ; il appartient au courant libéral au sens américain du terme, c’est-à-dire qu’il se situe à la gauche du parti démocrate.

(3) Income Inequality in the United State, 1913-2002.

(4) Le revenu médian et non le revenu moyen ; celui-ci « ne dit pas nécessairement combien gagne la plupart des gens. Quand Bill Gates entre dans un bar, la richesse moyenne de la clientèle monte en flèche, mais ceux qui étaient dans le bar quand il est entré ne sont pas plus riches qu’avant. C’est pourquoi les économistes qui s’efforcent de cerner la situation du membre type d’un groupe, et non des quelques individus qui réussissent extrêmement bien ou sont extrêmement mal lotis, ne parlent pas en général du revenu moyen ; ils observent le revenu médian. A la différence du revenu moyen le revenu médian ne monte pas en flèche dans le bar où entre Bill Gates ».

(5) Selon la théorie du « ruissellement » (« trickle down economics »), de même que les grains ruissellent au bas d’un tas de sable, l’enrichissement des plus riches entraîne toujours un « ruissellement » des richesses vers les plus démunis.

(6) Les hauts revenus en France au XXe siècle. (T.Piketty) ; Les hauts revenus en France (1998-2005) : une explosion des inégalités ? (C.Landais) ; Les très hauts revenus en France : des différences de plus en plus marquées entre 2004 et 2007 (Julie Solard INSEE)

 

Posté par pierregautier75 à 18:29 - - Commentaires [44] - Rétroliens [0]
28 novembre 2011

R comme Robespierre (Terreur et Déclaration des droits de l'homme)

 

Nous avons hérité d'une représentation de Robespierre essentiellement caractérisée par le sang et la violence de la Terreur, cette dernière étant considérée comme le prodrome du totalitarisme stalinien. Pour ses contemporains, Robespierre est au contraire associé aux principes de la Déclaration des droits dont il est « le commentaire vivant » selon Camille Desmoulins.

Qu'un homme puisse incarner à la fois la Terreur et la Déclaration n'a rien de paradoxal pendant la Révolution française. Ainsi, en 1795, une fois Robespierre éliminé et au moment où ses ennemis construisent la figure du « tyran sanguinaire »,  Jérémy Bentham résume l'opinion dominante en estimant que « le langage de la Terreur » est contenu dans l'article 2 de la Déclaration de 1789 : «  le but de toute association politique est la conservation des droits naturels de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ». C'est là, pour Bentham et les thermidoriens, le langage de l'anarchie avec lequel il convient de rompre si l'on veut fonder un ordre social sur l'intérêt des possédants sans lequel, estiment-ils, il ne peut exister de prospérité.

L'article ainsi incriminé rappelle le principe constitutif des sociétés et fonde la souveraineté populaire. Il est en effet au cœur de la réflexion et de l'action politique de Robespierre qu'il résume au début de son discours sur la Constitution du 10 mai 1793 : « L'homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est esclave et malheureux ! La société a pour but la conservation de ses droits et la perfection de son être, et partout la société le dégrade et l'opprime ! Le temps est arrivé de la rappeler à ses véritables destinées ; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande révolution, et c'est à vous [les législateurs] qu'est spécialement imposé le devoir de l'accélérer ».

Dans ce processus par lequel un peuple conquiert et maintient sa liberté, les législateurs ont un rôle essentiel. Puisque dans une démocratie ou une république – des termes qui selon Robespierre sont synonymes –  le peuple souverain légifère par l'intermédiaire de ses représentants, ces derniers doivent être impérativement vertueux. Comme chez Montesquieu, cette vertu des délégués du peuple « n'est point une vertu morale, ni une vertu chrétienne, c'est la vertu politique » c'est-à-dire « l'amour de l'égalité » (avertissement au lecteur de De l'Esprit des Lois). Cet amour de l'égalité qui doit guider le législateurs consiste à garantir la liberté de tous.

Robespierre, comme tous les républicains de cette époque, estime qu'un être est libre à deux conditions :  s'il n'est dominé par personne et s'il ne domine personne. La liberté est donc réciproque ou elle n'est pas. Cette réciprocité définit l'égalité. Dans une démocratie, les législateurs ne doivent pas favoriser la liberté de quelques-uns au détriment de celle des autres, par exemple s'ils décrètent la liberté du commerce en sachant qu'elle conduit les propriétaires de blé à spéculer à la hausse afin d'augmenter leurs profits. Les spéculateurs attentent alors à la liberté et à l'existence des plus démunis. On ne peut pas s'enrichir aux dépens de la vie de ses semblables : la propriété de la vie est plus importante que celle des choses. Pour cette raison, Robespierre combat la liberté illimitée du propriétaire, l'esclavage et la guerre de conquête par laquelle un peuple en soumet un autre. Or, de la Constituante à la Convention girondine, la majorité des représentants du peuple choisissent la guerre, la liberté du commerce et le maintien de l'esclavage.

 Ainsi, souligne Robespierre, les délégués du peuple oublient-ils trop souvent que les magistratures qu'ils occupent ne sont pas des honneurs ou des prérogatives mais des charges. Ils doivent en effet fournir un effort politique pour être vertueux et ainsi préférer l'intérêt public à leur intérêt particulier. Être citoyen, c'est donc exercer un contrôle systématique sur ses représentants afin de leur rappeler les obligations de leur charge. Tous les actes politiques doivent être visibles dans l'espace public et la résistance à l'oppression doit être garantie comme un attribut de la souveraineté.  Ceux qui, en 1795, dénoncent le « tyran Robespierre » et la France «  inondée de sang » soulignent simultanément l'anarchie du « système de la Terreur », une politique  qui enflamme la multitude avec des principes et génère le désordre en instituant l'insurrection d'un « peuple constamment délibérant ». « Le monstre» est alors accusé d'avoir fomenté une «  sans-culottisation générale, par l'extinction des richesses et la ruine du commerce ».

L'intérêt que suscite toujours Robespierre est  à la mesure des enjeux de la Révolution française qu'il incarne, des espoirs immenses et des peurs qu'elle a générés. Il nous remémore les principes dont nous sommes les héritiers, l'écart qui sépare ce qui est de ce qui devrait être et la dimension subversive des valeurs républicaines.

 

 

Yannick Bosc, Historien, Université de Rouen

 

Posté par pierregautier75 à 09:23 - - Commentaires [21] - Rétroliens [0]
19 novembre 2011

R comme Rousseau (l'un des pères fondateurs des sociétés modernes)

 

La société est moderne quand elle repose sur le droit naturel de chacun de conduire sa vie selon sa propre volonté.

Dans la pensée politique de Rousseau, ce droit naturel s’enracine dans l’idée que l’homme a existé avant la société, dans l’état de nature, où il était libre parce qu’il y était solitaire et indépendant. Les hommes ont à un moment donné été contraints de vivre en société pour affronter des obstacles naturels que l’individu ne peut surmonter seul. Contrairement à ce qu’on dit souvent, Rousseau ne prône pas le retour à l’état de nature. Il veut que l’homme retrouve sa liberté dans la société, une liberté sous une autre forme que la solitude et l’indépendance.

Le problème politique posé à tous les partisans du droit naturel avant Rousseau est de savoir comment concilier la liberté naturelle de chacun et la soumission à une autorité commune, indispensable à la sécurité de tous.

À qui et à quoi l’individu doit-il obéir puisque rien ni personne n’a d’autorité naturelle sur lui ?

Les libéraux (Locke) répondent qu’il faut le moins d’État possible et que le dernier mot doit revenir aux individus; les étatistes (Hobbes) qu’il faut accorder le plus de pouvoir à l’État, qui doit être souverain en dernier ressort.

Mais Rousseau refuse que les hommes renoncent ne serait-ce qu’à une part de leur liberté au profit d’autres hommes. Il veut que les hommes retrouvent l’équivalent de leur liberté naturelle sous une forme nouvelle.

Un individu ne doit pas être soumis à un autre. C’est la dépendance personnelle qui est sa bête noire.

Pour échapper à la dépendance personnelle, et fonder une société, le remède qu’il préconise est le règne de la loi. Votée également par tous, à égalité, et s’appliquant également à tous, la loi exprime la volonté générale, c’est-à-dire la volonté de la personne morale qu’est la société, autrement dit la Cité, ou le peuple.

Au moment du contrat par lequel des individus libres instaurent entre eux la société, chacun abandonne à la collectivité qu’il institue et qui devient souveraine, tout ce qu’il est et tout ce qu’il a. Cette même société l’accueille en tant que membre du souverain, égal politiquement aux autres.

Mais ajoute Rousseau, le souverain (le peuple en tant que personne morale) doit restituer ensuite aux particuliers la part de liberté dont la collectivité n’a pas besoin. 

D’un côté, la liberté naturelle, individuelle, s’est transformée en liberté collective, liberté d’hommes politiquement égaux qui obéissent à la loi qu’ils se sont donnée ; d’un autre côté, demeure une part de liberté naturelle, celle de l’individu privé.

Le peuple est le souverain, il est seul habilité à voter les lois fondamentales, et il charge des exécutants (qu’il appelle Le prince) de les appliquer. 

En effet  Rousseau est hostile au gouvernement du peuple par le peuple : « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.» Il est aussi hostile à la délégation de pouvoir qui prive le peuple de sa souveraineté, ainsi qu’à la séparation des pouvoirs juridique, politique et exécutif, contrairement à Montesquieu.

Il prévoit et prévient que les gouvernants tendront inévitablement à abuser de leur fonction d’exécutants, et à confisquer le pouvoir. Dans ce cas, le contrat social est dissous et chacun recouvre sa liberté individuelle de départ.

On peut estimer que la Déclaration des droits de l’homme est partiellement d’inspiration rousseauiste quand elle affirme que les hommes naissent libres et égaux en droits.

Il importe peu qu’on croie ou non à l’existence historique d’un état de nature ou à la procédure du contrat social tel que Rousseau le décrit. Mais, mis à part le fait que chacun commence par renoncer à tout ce qu’il est et à tout ce qu’il a pour faire société à égalité avec les autres, le vote d’une Constitution par référendum au suffrage universel est bien l’établissement volontaire d’une société par des hommes libres d’y entrer, ou de ne pas y entrer, ou d’en sortir. S’ils y restent, c’est qu’ils veulent la société et ses règles.

L’important de l’héritage rousseauiste est que la société moderne soit conçue comme un contrat libre et volontaire entre des hommes libres et égaux en droits, et que tous les pouvoirs physiques et moraux auxquels ils se soumettent ne proviennent en définitive que de leur propre volonté. 

Après ce résumé compact, et discutable, il reste bien des aspects de la pensée politique de Rousseau à élucider. D’autre part, les principes de Rousseau, qui imprègnent tellement notre culture politique sont à discuter, par définition.

 

André Senik

 

 

 

 

 

 

Posté par pierregautier75 à 14:43 - - Commentaires [17] - Rétroliens [0]
15 novembre 2011

R comme Repose en paix, Hubert Nyssen!



On l'a appris hier par la radio, l'écrivain et éditeur Hubert Nyssen est mort. Certains, parmi nous, le connaissaient personnellement. Pour tous, son nom est lié à la création des Editions Actes Sud. Beaucoup, vont en apprendre un peu plus, par les journaux, sur les engagements et les passions d'un grand monsieur... sur les diverses facettes de l'oeuvre d'un auteur. Pour nous, sur "l'abécédaire des sociétés modernes", il avait proposé deux articles: en novembre 2007 sur "Edition", en décembre 2008 sur "Littérature". Articles dont les titres liés nous font penser à lui avec regret, respect et reconnaissance. Il avait écrit dans le deuxième :" La littérature est mon jardin et son  indicible nature une source d'émerveillement autour de laquelle je retrouve ceux que j'aime". Pour retrouver Hubert Nyssen en son jardin et auprès de cette source, ouvrons les livres auxquels il nous a donné accès.

 

abécédaire des sociétés modernes

Posté par pierregautier75 à 19:49 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
10 novembre 2011

R comme Richesse

 

Qu’est-ce que la richesse d’une nation ? Est-ce la quantité de monnaie qu’elle détient ? Les talents dont ses ressortissants sont dotés ? La beauté de ses paysages et la qualité de son air et de son sol ? La capacité de ses citoyens à vivre ensemble en paix ? La quantité de biens produite ? A ces questions essentielles, ce sont principalement les économistes qui ont apporté des réponses, tout au long du 18ème et du 19ème siècle. Posant la question de savoir en quoi consiste la richesse, à la suite d’Adam Smith, Malthus oppose en 1820 deux positions extrêmes : il y a, dit-il, ceux qui pensent que la richesse est « tout ce que l’homme désire comme lui pouvant être utile et agréable » et ceux qui n’admettent d’autre richesse que celle qui vient du produit net de la terre pour finir par trancher : la richesse c’est l’ensemble des biens matériels produits. Plus d’un siècle après, la comptabilité nationale reprendra cette idée que la richesse d’une nation est principalement représentée par la quantité des biens et services produits, marchands seulement dans un premier temps puis également non marchands ensuite. Nous avons accepté sans la discuter cette convention et, de fait, la transformation d’une décision technique en nouvelle norme sociale : la richesse d’un pays, c’est la grosseur de son PIB; sa vitalité se mesure au taux de croissance de celui-ci, en négligeant le fait que cette représentation fait l’impasse sur l’évolution des différents patrimoines utilisés au cours des opérations de production : patrimoine naturel, mais aussi « patrimoine » de santé et de cohésion sociale dont les transformations (en plus ou en moins) ne sont marquées nulle part et en tout cas rarement défalquées de la valeur ajoutée ou imputées à la production de celle-ci. Or la condition de l’inscription dans le temps d’une société – plutôt que de sa « durabilité » - est peut-être une importante production de biens et services mais aussi une planète habitable et une cohésion sociale solide. Et le PIB ne dit rien de celle-ci, puisqu’il n’est pas affecté par les inégalités dans la production ou la consommation des biens,  qu’il laisse de côté des temps et des activités essentielles au bien-être individuel et social et qu’il néglige ce qu’il advient des « fonds » sur lesquels nous puisons. Si au contraire, nous pensons qu’une société riche est avant toute chose une société dont la cohésion sociale sera suffisamment forte pour résister aux chocs externes et internes de toute nature et dont le patrimoine naturel n’est pas dégradé, alors, au moins autant que le PIB, devront être scrutés les évolutions d’indicateurs complémentaires mettant en évidence la manière dont les principaux droits, biens premiers et biens collectifs sont répartis et assurés.

 

 

D. Méda, auteur notamment de Qu’est-ce que la richesse ? Aubier, 1999 réédité en partie sous le titre Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, Champs Essais, 2008

Posté par pierregautier75 à 16:13 - - Commentaires [9] - Rétroliens [0]