Après l’attentat contre Charlie Hebdo, on a souvent entendu dire que la liberté “d’expression” avait été attaquée. Cette manière de parler semble confondre deux libertés très différentes qu’il convient de distinguer.

La première estla liberté de ton dont Charlie Hebdo est un magnifique spécimen. Elle comporte le droit de se moquer de tout et de parler avec insolence et humour sans craindre d’être puni. C’est un des droits les plus estimables parmi ceux qui ont pour but de rendre la vie joyeuse et agréable. Mais c’est une erreur de confondre ce droit avec la liberté d’expression dont parlaient les grands théoriciens de la liberté, comme John Stuart Mill et Benjamin Constant.

La liberté d’expression, dont ces auteurs sont les théoriciens, est moins relative au droit de rire et de s’amuser qu’au droit que le peuple possède de connaître la vérité, surtout à propos des décisions qui affectent les aspects les plus importants de sa vie et son bien-être. Le droit de connaître, par exemple, les véritables raisons pour lesquels ses représentants élus l’engagent dans une guerre.

Un exemple pris au Royaume-Uni permet de mieux saisir la différence entre ces deux libertés. Après plus de dix ans de doutes et quatre investigations parlementaires (ainsi qu’une cinquième en cours)[1], le peuple britannique n’a pas réussi à connaître la vérité sur l’enchainement d’erreurs et mensonges qui a conduit son gouvernement élu à l’engager dans la guerre d’Irak. Il est, en revanche, parfaitement libre de faire toutes les caricatures qu’il veut de Tony Blair, y compris de se moquer de sa conversion à la religion catholique.

Si, en suivant Samuel Pufendorf, un des fondateurs de la doctrine des droits de l’homme, on classe les libertés en deux catégories, celles qui sont « absolument nécessaires pour la conservation de la société » et celles qui servent « à la rendre plus commode et plus agréable »[2], il semblerait que la liberté d’expression – dont parlent Mill et Constant – appartient surtout à la première catégorie ; la liberté de ton surtout à la deuxième.

 

Des principes excessifs

Après le crime contre Charlie Hebdo, on a affirmé aussi que la liberté d’expression n’est pas « négociable ». Cette formule n’appartient cependant pas à la doctrine des droits de l’homme défendue en France par Turgot et Condorcet au XVIIIème siècle, Benjamin Constant au XIXème et, plus récemment, Jacques Maritain, Emmanuel Mounier et les autres inspirateurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948[3].

D’après ces auteurs, les hommes possèdent plusieurs ‘droits’ inséparables de leur nature. Parmi ceux-ci, il y a la vie, la liberté, la sécurité, la dignité, la poursuite du bonheur, etc.

Chacun de ces droits, qu’il soit absolument nécessaire ou simplement récréatif, peut entrer en conflit avec les autres droits. L’innocente liberté de jouer de la musique, par exemple, peut heurter le ‘droit de propriété’, si on ne remplit pas certaines conditions[4]. Elle peut aussi porter atteinte au ‘droit à la tranquillité’ lorsqu’elle est exercée à n’importe quelle heure de la journée, avec n’importe quelle intensité ou de manière répétitive. Il en est de même pour le droit de ‘porter plainte’, qui peut, par sa durée ou sa répétitivité, devenir ‘harcèlement judiciaire’ contre la partie faible dans un différend.

Puisque la raison et l’expérience montrent que l’exercice de tous ces droits a des limites, on comprend mal pourquoi la liberté de ton aurait un statut à part et n’en admettrait aucune, même lorsqu’elle produit des effets nuisibles. N’oublions pas que la liberté de ton a probablement contribué plus à exacerber les antipathies ethniques et religieuses qui ont conduit à la décomposition de la Yougoslavie (et aujourd’hui de l’Ukraine) que la liberté d’expression, qui n’a probablement été que très peu exercée dans ces pays.

En quoi consiste la « justice » ?

Lorsque les antipathies communautaires ou religieuses s’emballent, la liberté de ton prend des ailes toute seule ; elle n’a pas besoin d’encouragement public. Celle d’expression devient, en revanche, plus difficile. Ce n’est donc pas irrationnel, dans de tels cas, d’appliquer temporairement une règlementation un peu plus stricte à la première liberté ou de lui imposer une pause ou trêve, comme on fait avec la liberté de circuler en automobile lorsque la pollution augmente. Il ne faut surtout pas l’encourager, en la confondant, par exemple, avec la liberté d’expression (qui elle a vraiment besoin d’être soutenue, comme on a pu le voir dans notre presse lorsque la France et le Royaume Uni ont décidé de bombarder la Libye).

Les deux libertés doivent, bien sûr, être protégées. Mais, comme elles sont différentes, elles ne sont pas menacées par les mêmes dangers. Si la liberté d’expression traverse des difficultés dans les démocraties occidentales, ce n’est pas (ou très peu) parce que nos journalistes ont peur d’être assassinés par des fanatiques religieux. Nous savons tous que des mécanismes plus subtils empêchent la liberté d’expression. Cela vient beaucoup plus de la concentration des media, de leurs difficultés financières, du non respect du secret des sources, de la « proximité entre les pouvoirs politiques, économiques et médiatiques »[5], etc..

 

La doctrine que nous exposons ici n’a rien à voir ni avec le dirigisme étatique ni avec la sensiblerie bienpensante. Il s’agit de la plus pure doctrine libérale. Ainsi Turgot écrivait :

 « La liberté de nuire n'a jamais existé devant la conscience. La loi doit l'interdire … La liberté d'agir sans nuire ne peut, au contraire, être restreinte »[6].

Et Adam Smith écrit:

« lorsque l’exercice de leur liberté naturelle, par quelques individus, met en danger la sûreté de toute la société, il est, et doit être, restreint par les lois de tous les gouvernements, les plus libres comme les plus despotiques »[7].

On peut, bien sûr, utiliser une expression offensante, et dire que ce que nous proposons consiste à « négocier » la liberté d’expression ; mais on peut aussi penser qu’il s’agit simplement d’assurer ‘la justice’, qui consiste – rappelons le – à garantir que tous les droits sont respectés, pas seulement la liberté de ton.

 

Francesco Vergara, auteur de Les fondements du libéralisme, La Découverte/poche, 2002. D'autres écrits de l'auteur peuvent être trouvés sur le site http://fvergara.com


 


 

[1] BBC News, « Sir John Chilcot's Iraq war inquiry », 16 juillet 2012.

[2] Pufendorf, Le Droit de la nature..., Amsterdam (Paris), Briasson : 1734, vol. I, p. 145.

[3] Jacques Maritain, Gandhi, Harold Laski, Teilhard de Chardin, Benedetto Croce, Aldous Huxley, Salvador de Madariaga,  Emmanuel Mounier, E. H. Carr, etc. Problèmes et aspects de droits de l’homme, UNESCO, Paris, 1948.

[4] Comme le montre le récent procès que vient de perdre Pharrel Williams, contre les héritiers de Marvin Gaye, Le monde, 12 mars 2015.

[5] « Régression brutale de la liberté de la presse en 2014 », Lemonde.fr, 12 février 2015.

[6] Turgot, « Deuxième lettre à un grand vicaire » (1754), Œuvres, tome I, ed. Schelle, 1913, p. 424.

[7] Smith, Adam, The Wealth of Nations (1776), The Glasgow Edition, Oxford University Press, 1976, tome I, p. 324, § 94.