J’écris ce billet une semaine avant la « panthéonisation » (en même temps que trois autres « figures de la Résistance » : Geneviève Anthonioz-De Gaulle, Pierre Brossolette et Germaine Tillion) de Jean Zay… le dernier des quatre, du moins selon l’ordre alphabétique. Heureuse coïncidence de l’actualité et de l’ordre qui mène à la lettre Z sur cet abécédaire des sociétés modernes !

J’écris ce billet au surlendemain de l’adieu des Orléanais à Jean Zay, dont la dépouille a quitté sa ville lundi 19 mai. J’écris ce billet le jour de la publication au JO du projet de réforme des collèges, projet d’une ministre aussi jeune et résolue que le fut, au même ministère, Jean Zay… dont elle a choisi de reprendre pour elle-même le bureau, récupéré au Mobilier National. Certes la jeunesse, l’ambition et le bureau ne suffisent pas à faire les bons ministres, mais quand même…

J’écris ce billet sans avoir la moindre autorité en la matière… sinon que j’ai appris à connaître par les travaux des historiens et les témoignages de Catherine Martin-Zay et Hélène Mouchard-Zay, ses filles, un personnage qui mérite particulièrement l’attention et le respect. Et pour avoir entendu comment pouvaient en parler Mitterrand et Hollande, Peillon et Fillon, et des élus orléanais comme Jean-Pierre Sueur (sénateur PS), Olivier Carré (Député UMP) et Serge Grouard (Député et maire UMP d’Orléans) et Robert Badinter (1), qui en a sans doute le mieux parlé, je me suis dit que mon admiration sincère était partagée par tant d’autres qu’elle devait peut-être, quelque part, être fondée…

Sur Jean Zay, les lecteurs de ce blog, auront eu, actualité oblige, la possibilité de lire tant d’articles et de recueillir tant d’informations qu’il n’est sans doute ni nécessaire ni possible d’en dire plus ici. Mais un certain nombre de points peuvent nourrir la réflexion.

Comment ne pas être frappé par le décalage entre la grandeur de l’œuvre ministérielle et l’oubli dans lequel est longtemps resté celui qui fut à l’origine de tant de choses dont nous avons hérité et auxquelles nous nous sommes tellement habitué qu’elles semblent aller de soi ? Je vais citer, dans le désordre et en en laissant de côté :

*la création du CNRS (en octobre 39) et la pérennisation du Palais de la Découverte,

*le projet de loi, en 36, créant pour démocratiser le recrutement des cadres administratifs et moderniser leur formation,  l’ENA, projet bloqué par le Sénat et qui verra le jour en 1945, la création de ce qui est aujourd’hui le CROUS et le système de médecine préventive pour les étudiants,

*le lancement d’un festival de cinéma (2) qui devait se tenir, tout était prêt, à Cannes en septembre 1939,

*le réseau du bibliobus dans le cadre de ce qu’on appelle la lecture publique, la réglementation du droit d’auteur et des contrats d’édition,

*la création de grands musées : musée d’Art moderne, musée des Arts et traditions populaires, musée de l’Homme, musée de la Marine,

*la radio scolaire et le cinéma éducatif, le soutien à la création de la Cinémathèque française

*la prolongation (à 14 ans) de la scolarité obligatoire, le Brevet sportif populaire, l’USEP,

*l’unification des structures d’un système scolaire jusque-là éclaté en filières séparées et socialement ségrégatives (Les Ecoles Primaires supérieures… ça n’était pas le lycée…) par la mise en place, au ministère, de directions unifiant la scolarité selon les âges et les étapes (Direction du Premier degré, Direction du Second Degré). Tout cela non pas par « la » réforme (il n’y eut pas de « réforme Zay ») mais par la démarche de l’expérimentation, le pragmatisme, l’appel à l’initiative des enseignants. Qu’on en juge par cette remarque : « Si nous avions, dans l’histoire de l’évolution scolaire française, quelques lustres aussi riches en innovations hardies que ces deux dernières années, il y aurait quelque chose de changé dans l’éducation française. » C’est Célestin Freinet qui s’exprimait ainsi…

Et combien de mesures peut-être moins prestigieuses ou emblématiques mais tout aussi décisives (3) telles que le doublement du montant des bourses, dès 1936, un programme ambitieux de constructions scolaires, des créations de postes… Des locaux et des moyens à la hauteur des ambitions, certes, mais aussi des nouveautés pédagogiques comme les activités dirigées, les classes promenades, les sorties scolaires pour travaux d’observation active, toute cette modernité pédagogique qui s’illustre dans les Instructions officielles de 1938 (4).

Et la circulaire (5) donnant le cadre légal aux mesures prises pour maintenir les établissements scolaires hors des activités de propagande politique et religieuse qu’il aurait été sage d’appliquer sans s’enferrer dans des querelles byzantines sur « le voile », les signes ostentatoires ou la longueur des jupes !

Et l’élan donné à la Comédie Française par la mission confiée à un auteur, Edouard Bourdet, assisté de metteurs en scène extérieurs à la vieille maison, trois du Cartel, Gaston Baty, Charles Dullin, Louis Jouvet, ainsi que Jacques Copeau… Et la création de la Réunion des théâtres lyriques nationaux, les bases pour la création des ATP !

Et la décoration du musée de l’Air confiée à Robert et Sonia Delaunay… Et la politique de commandes publiques aux plus grands créateurs confirmés (La Fée Electricité de Dufy) ou appartenant à des courants jusque-là moins reconnus (par exemple le Groupe des Six, Darius Milhaud…), l’acquisition par les musées des premiers Kandinsky, Tanguy, des maquettes de Le Corbusier…(6)

Derrière tout cela, un ministère dont les compétences couvrent celles qui sont aujourd’hui celles de l’Education nationale, mais aussi, de la Recherche, de l’Université, de la Culture, de la Jeunesse et des Sports ! Un ministère et donc aussi un ministre et celles et ceux avec qui il travaille : Marcel Abraham, Irène Joliot-Curie, Jean Perrin, Cécile Brunschwig, Jean Cassou, George Huisman,  Paul Rivet, Michel Leiris, Léo Lagrange… Et je mentionne aussi, parmi ceux dont particulièrement il est si proche, un autre député, Pierre Mendès-France, un autre ministre, Pierre Cot avec lesquels il a redonné du souffle au radicalisme et contribué à la création du Front populaire (7).

Tout cela fait ou amorcé en trois années de responsabilité ministérielle… en un temps où dans les Conseils, Jean Zay, tôt conscient des dangers fascistes et nazis, bataille pour une intervention en Espagne et s’oppose aux partisans des accords de Munich. Une telle activité laisse songeur… Il est vrai que le ministère ne gérait pas d’effectifs comparables à ceux d’aujourd’hui : les 150 000 instituteurs étaient gérés par les inspecteurs d’académie, il y avait 260 000 élèves dans le secondaire (moins d’un tiers étant des filles) et dans les 15 000 professeurs, et dans le supérieur… 2000 professeurs dispensaient leur savoir à 75 000 étudiants. Quant au privé, il était totalement indépendant du ministère. La tâche du ministre était donc moins lourde qu’elle ne l’est actuellement.

 

Malgré le nombre d’établissements (5 lycées, 21 collèges, 66 écoles primaires…) auquel son nom a été donné,  la question de l’oubli dont l’action de Jean Zay a été frappée reste posée. Une hypothèse explicative est proposée. A la Libération, deux récits sont construits : celui qui est lié à l’homme de l’appel du 18 juin, au rôle des Français libres et des Compagnons de la Libération… et Jean Zay n’a pas de place, alors, dans ce récit gaulliste, celui qui est lié à l’action du PCF (le « parti des fusillés »…), des FTP, du peuple résistant… et là non plus, Jean Zay n’a pas de rôle. De plus, le discrédit jeté sur la Troisième République par les ennemis de la République subsiste, même après l’effondrement du régime de Vichy et ce discrédit affecte aussi le parti de Jean Zay, le parti radical et radical-socialiste. Aucun courant politique ou médiatique fortement constitué ne portera la mémoire de Jean Zay.

Enfin, si la réhabilitation de Jean Zay après la condamnation inique prononcée par un tribunal militaire aux ordres des partisans de la collaboration est vite prononcée (citation à l’ordre de la nation, statut de Résistant reconnu à celui qui de sa prison communique avec l’OCM Organisation civile et militaire (8), mention « Mort pour la France »), les conditions atroces de son exécution par des miliciens en juin 1944 seront tardivement connues et les procès engagés dans les années 50 ne mèneront qu’à des condamnations d’exécutants à des peines finalement légères en regard du crime commis. L’assassinat de Jean Zay est, dans la période de la guerre froide et de la réconciliation nationale, de ces affaires qui embarrassent… comme l’est la participation de « malgré nous » au crime d’Oradour.

L’effacement de Jean Zay dans la mémoire française des années 50-60 (9) a fait place peu à peu, à une reconnaissance qui a fini par dépasser dans les années 70, l’intérêt maintenu par quelques militants laïques et d’anciens responsables de l’Education nationale(10). Longtemps seule, l’étude biographique de Marcel Ruby (11) a été depuis rejointe par une quantité d’ouvrages, comme, venu d’un responsable politique UMP, le livre un peu inclassable de Roger Karoutchi (12) et l’étude foisonnante de Gérard Boulanger, l’avocat bordelais dont le nom est lié à « l’affaire Papon » et qui étudie minutieusement les procès  ainsi que les origines et les composantes de la haine antisémite dont Jean Zay fut l’objet (13).

Jean Zay, brillant élève boursier, journaliste et avocat, issu de familles juive (par son père) et protestante (par sa mère) fut marqué par ses engagements laïques et son adhésion à la Franc maçonnerie. On peine à mesurer aujourd’hui de quelles attaques moqueuses (le ministre de la « récréation nationale ») et plus encore haineuses il fut l’objet. On lira avec effarement l’article de Lucien Rebatet dans l’action française du 22 avril 1938 (14). Une citation, juste pour donner une idée : « Je suis de ceux qui n’admettront jamais  de voir accolés aussi indécemment le nom d’un Juif tel que Zay et le nom de la France ». Les publicistes de Gringoire et aussi LF Céline (hélas) ne furent pas en reste.

                Le courageux choix de Jean Zay, quittant à la déclaration de guerre le ministère sans autre obligation que sa conscience, n’y fit rien. « Agé de 35 ans, je désire partager le sort de cette jeunesse française pour laquelle j’ai travaillé de mon mieux au gouvernement, depuis 40 mois : je demande donc à suivre le sort normal de ma classe », écrit-il le 3 septembre 1939 au Président du Conseil.

                Pour qui la connaîtrait encore mal, je rappelle la suite dans ses grandes lignes : le sous-lieutenant Zay est affecté en Lorraine… tout en maintenant son activité de député. Il est « volontaire pour les missions les plus périlleuses et les plus délicates » témoigneront ses chefs. Répondant  le 19 juin 1940 à une convocation des parlementaires à Bordeaux, il comprend que certains avec Pétain préparent un armistice qu’il désapprouve et que d’autres entendent continuer la lutte depuis l’Afrique du Nord où le Président de la République a prévu de se rendre aussi et où se reconstituerait un gouvernement. Jean Zay s’embarque sur le Massilia le 20 juin : La signature de l’armistice sous la pression de Laval transforme en « fuyards » les parlementaires officiers du Massilia, qui n’obtiennent pas le retour du navire. Le piège se referme, le gouverneur militaire du Maroc choisit l’allégeance à Vichy. Jean Zay est arrêté le 16 août 1940, condamné le 4 octobre à la déportation et à la dégradation militaire (comme naguère Dreyfus…), peine de fait inapplicable (15).

Il se refuse à tout recours en grâce, ne doute jamais de son bon droit, écarte l’idée de l’évasion, lit, écrit, travaille à des projets pour la reconstruction d’une république après une libération de la France dont il ne doute pas. Pendant ce temps les attaques de la presse collaborationniste sont incessantes. Civilement mort du fait de sa condamnation, il apprend que l’Ordre des avocats l’a radié en anticipant sur les mesures du « Statut des Juifs », que son appartement est pillé, ses meubles et documents volés… Il peut parfois recevoir des visites, voit, par périodes sa famille (et fait passer des documents sous le matelas du landau de sa fille cadette) crée une sorte de jardin dans un coin de cour devant sa cellule à Riom, ne cesse pratiquement pas d’écrire : celui que les miliciens viennent chercher pour l’abattre était en passe de s’accomplir en écrivain, il n’est qu’à lire aujourd’hui Souvenirs et Solitude (16) pour s’en convaincre.

On ne peut refaire l’histoire avec des si… mais on peut imaginer de quel poids aurait été Jean Zay auprès du général de Gaulle s’il avait pu prendre le chemin de Londres plutôt que celui du Maroc, on peut mesurer, comme l’a fait Mendès-France, à quel point un ministre et responsable politique de l’envergure de Jean Zay aurait pu contribuer à la reconstruction de la France et de la République…

Il y a quelque chose de grand et de tragique dans le destin de Jean Zay. Que le corps jeté dans un ravin près de Cusset, corps pendant longtemps disparu et retrouvé par hasard, deux ans après le meurtre, et identifié plus tard encore d’après les aveux d’un des assassins, que ce corps ait pris ces jours-ci le chemin du Panthéon, qui pourrait ne pas trouver juste et riche de sens un tel épilogue ?

 

Jean-Christophe Haglund

Ancien professeur au lycée Jean Zay d’Orléans

Ancien président du Cercle Jean Zay d’Orléans

 

 

1 Jean Zay, le républicain Discours prononcé le 23 novembre pour l’inauguration de l’amphi Jean Zay à l’Université d’Orléans, diffusé par le Cercle Jean Zay d’Orléans

2 Jean Zay, ministre du cinéma, 1936-1939 Documentaire d’Alain Tyr, Francis Gendron et Alain Braun 2015 disponible en DVD

3 I.O. commentées par Antoine Prost Presses de Sciences po Paris 2003

4 Zay Jean (1904-2004) Notice de Claude Lelièvre dans l’Histoire biographique de l’enseignement en France Paris Retz 1990

5 L’interdiction des propagandes politique et confessionnelle dans les établissements scolaires Deux circulaires de Jean Zay en 1936 et 1937 Article d’Olivier Loubes dans Vingtième siècle, revue d’histoire n° 81 janvier-mars 2004

6 La belle illusion. Culture et Politique sous le signe du Front populaire  Pascal Ory Paris Plon 1994

7 Jean Zay entre Jeunes Turcs et jeunes radicaux par Pierre Girard dans Jean Zay et la gauche du radicalisme Presses de Sciences po Paris 2003 Ouvrage collectif sous la direction d’Antoine Prost

8 Jean Zay et la Résistance par Benoît Verny in Jean Zay et la gauche du radicalisme

9 Jean Zay : l’inconnu de la République  Olivier Loubes Paris Armand Colin 2012

10 Jean Zay, un ministre éducateur Maurice Chavardès Paris IPN 1965

11 La vie et l’œuvre de Jean Zay Marcel Ruby Paris Gedalge 1969, repris et enrichi aux éditions Corsaire en 1994

12 Jean Zay, ministre du Front populaire, résistant, martyr Roger Karoutchi et Olivier Babeau Paris Ramsay 2006

13 L’affaire Jean Zay. La République assassinée Paris Calmann-Lévy 2013

14 Le Juif Zay et la musique française reproduit dans Jean Zay, le ministre assassiné 1904-1944 par Antoine Prost et Pascal Ory Paris Tallandier/Canopé/Cuip  2015

15  Jean Zay : le premier procès politique de Vichy Olivier Loubes L’Histoire n°359 décembre 2010

16 Souvenirs et Solitude  Jean Zay Paris Belin 2010