Ce n’est pas innocemment que j’ai choisi ce mot en Z, parmi les quelques mots commençant par la dernière lettre de notre alphabet. Mon choix professionnel a fait de moi un zététicien qui s’ignorait, mais m’a confronté à d’autres zététiciens, dont la zététique est faite de certitudes.

Le terme vient de l’adjectif grec « zetetikos », « qui aime chercher ». Il a été repris récemment et a reçu le sens de « l’art du doute ». Mais l’objet de ses adeptes est de pourfendre les « pseudo-sciences », non réfutables selon la classification de Karl Popper, constituant l’ensemble des sciences « humaines. »

Après la séquence scientifique,  seule admise à l’hôpital, symptômes, signes, diagnostic et traitement, j’ai fait la rencontre, par l’exercice de la médecine générale, des symptômes sans signes, de l’absence de diagnostic, des traitements…symptomatiques, et des « réactions thérapeutiques négatives ».

Grâce à l’expérience de confrères chevronnés, j’ai été initié à ce qu’on osait encore nommer « hystérie », et découvert, incidemment, le bien que faisait une écoute « tout venant », sortant du dictionnaire médical.

J’ai entendu parler de Balint, de ses critiques positives de l’exercice de la médecine générale, et de son aphorisme : « La façon de donner fait mieux que ce qu’on donne. »

D’autres circonstances, non spécifiques, comme le grand bordel de Mai 1968, ses germes de doutes, mais aussi ses ouvertures dans les cloisons de la société, m’ont ouvert la voie d’une spécialisation. La psychiatrie était compatible avec la poursuite de l’activité professionnelle en cours. Va pour la psychiatrie, l’intendance suivrait.

À cette époque, la psychiatrie et la psychanalyse n’étaient pas dissociables, les deux formations allaient de pair, ça m’est apparu comme évident, et je m’y suis conformé.

J’ai donc rencontré la souffrance psychique, celle de la vraie maladie mentale, de la schizophrénie, de la psychose bipolaire, de leurs combinaisons et de leurs variantes. Et celle que créent le doute*, l’échec, le sentiment de non-valeur, les « difficultés relationnelles ». Avec ou sans symptômes névrotiques, angoisses, phobies, obsessions. Et, bien sûr, les somatisations.

Le couple psychiatrie-psychanalyse avait agrandi son domaine en prenant en charge des maladies que la médecine scientifique ne parvenait pas à décrypter. Elles furent décrétées « psycho-somatiques », le sujet malade étant supposé agresser son corps pour éviter d’aborder une problématique explosive, dissimulée dans l’inconscient.

Quelques années plus tard, la découverte des phénomènes de l’auto-immunité remit en selle la médecine scientifique et fit de ces maladies un territoire contesté. La  médecine eut le dernier mot.

Elle l’eut encore, dans le champ psychiatrique, pour les psychoses, dont les psychopathologies « psychogènes » n’étaient pas vérifiables, alors que les progrès de la neuro-physiologie et de la génétique leur donnaient des bases biologiques, accessibles au traitement médical étiologique, et non plus simplement symptomatique. Ainsi, de nos jours, l’autisme , ex faux-témoin de la malfaisance des mères, est éclaté en divers syndromes, dont certains sont améliorés par des médicaments de toute autre destination que psychotrope, mais dont l’efficacité symptomatique est découverte fortuitement., ce qui ouvre un champ de recherche pour ces cas particuliers.

De là à conclure que l’homme n’était que neuronal, qu’il n’était malade que de son cerveau, et pas du tout des péripéties de son existence, pour certains observateurs extérieurs, savants, mais non compétents, le chemin fut court. Dans leur esprit, l’édifice freudien fut rasé, tout simplement.

Ses praticiens les plus en vue jugèrent indispensable de prendre publiquement la défense de leur théorie et de leur pratique. C’était humain. Mais inutile.

L’actualité, faite de drames divers, que des médias abondants diffusent dans le monde entier en temps réel, met à l’épreuve l’émotivité des humains, contraints de savoir, quelle que soit la distance qui les sépare du lieu du drame. Il en résulte aussi que ceux qui en ont été proches ne peuvent qu’être gravement affectés par ce qui vient de se passer sous leurs yeux, ou à portée de leurs oreilles. L’émotion, son effet traumatisant sur le système qui la transporte, la diffuse, est présumée inversement proportionnelle à la distance. Elle ne peut être que pathogène pour les victimes. Les responsables du bon équilibre des esprits s’empressent d’envoyer sur les lieux des escouades de soignants en psychologie, pour écouter et réconforter les témoins. Ce qui prouve la reconnaissance des « états d’âme », même si l’existence d’une âme est contestée. Le droit est reconnu à l’homme de souffrir par son esprit, et se prolonge par le droit d’être écouté et aidé.  Il n’est plus nécessaire qu’il le demande.

J’y vois « une extension du domaine de la psychanalyse », ce qui prouve la place de l’œuvre freudienne dans la culture des sociétés modernes. Mais aussi, son dévoiement.

J’imagine, cependant, que cette banalisation de la psychothérapie ne doit pas plaire aux zététiciens qui se sont attribués la mission de lutter contre toutes les dérives magiques de l’homme, s’écartant de la rigueur scientifique, qui exige la reproductibilité des effets, et la mise à l’écart de la personnalité de l’utilisateur.

Balayant l’effet « placebo »** dont la réalité est pourtant attestée, au point d’être gênante, ces puristes pourfendent les méthodes empiriques que sont l’homéopathie*** et l’acupuncture, et, bien sûr, la psychanalyse et ses clones, mettant en jeu une relation interhumaine, vouée à l’obtention d’une amélioration des symptômes et du mal de vivre, par ce seul moyen.

Il est probable que le centrage d’une écoute sur la souffrance intime d’un sujet mobilise une autre forme d’intérêt pour lui-même. Que le déballage du passé, de l’enfance, des relations familiales, des échecs sentimentaux, des difficultés de la vie sociale, soit contingent.  Mais une opération de rangement ne remet pas tous les objets à la même place, et certains sont jetés !

Depuis quelques décennies les psychiatres, plus rares, et avalés par les besoins des hôpitaux, sont remplacés par les psychologues, qui ne dédaignent pas les formations parallèles aux diverses méthodes de psychothérapie. La psychanalyse a conservé une place majeure, malgré toutes les critiques qui lui sont adressées.

La médecine, et la psychiatrie, qui en est une partie, prennent acte de la dépendance, à un médicament correcteur, ou substitutif, créée par une maladie, ou une défaillance d’un mécanisme biologique essentiel.

Les psychothérapies, faisant intervenir un témoin, un accompagnateur, et non un guide, visent au contraire le rétablissement de la liberté perdue, ou inutilisable par le sujet lui-même. La durée n’est jamais une éternité.

Le destin d’un psychothérapeute, disait un de mes enseignants, est d’être un déchet, laissé au bord de la route.

 

Yves Leclercq  (psychiatre, psychanalyste)

 

*Le doute de soi-même

**L’effet « placebo » est attribué à la sécrétion d’endorphines cérébrales, au pouvoir antalgique et euphorisant, comme l’alcaloïde du pavot. Les études pharmacologiques s’efforcent de l’écarter par la technique du double-aveugle. Le médecin expérimentateur ne sait pas ce qu’il donne, le patient qui participe à l’expérimentation ne sait pas ce qu’il prend.

*** L’homéopathie est particulièrement attaquée, car la présence de la substance active est  improbable. Ce n’est qu’un placebo.