Vacuité. Le mot fait peur. C'est une insulte, une sanction, un diagnostic. Il évoque le pire : pire que la pauvreté, l'exclusion et autres aléas du consumérisme. Pire, c'est-à-dire que la vacuité rédhibitoire est celle de la réussite, du bonheur et des jours d'euphorie de la fête éternelle du Marché. Si rien avait une forme[1] : non pas l'absence des formes, des plaisirs, mais la révélation, l'apocalypse du néant qu'ils sont, que toutes les formes désirées sont. Le sous-développement cache la vacuité, l'abondance la met à nu. Ennui des extases garanties, faillite essentielle des divertissements, vent et poursuite de vent... La vacuité, c'est d'abord cela, semble t-il : le choc du bonheur, la misère de la prospérité[2]. Peu paraissent devoir y survivre : perte du sens, des repères, la conscience du vide ruine tout[3]. Mais nous, postmodernes, n'y sommes certes pas les premiers. A l'époque de Socrate, un fils bien né du nord de l'Inde quittait son harem au milieu de la nuit, dégoûté par la vacuité des formes qui débordaient pour ainsi dire de son Disneyland attitré. Et pourtant, cet homme lucide finit par enseigner une thérapie du vide par le vide : on l'appela l'Eveillé, le Bouddha[4].

De même aujourd'hui encore, on fuit le vide comme la dernière des pestes, tout en désirant les vacances, l'espace disponible, le temps retrouvé, les rythmes d'antan. La vacuité et autres "formules zen" n'ont jamais été aussi présentes, en même temps que la conscience aigüe de la vanité des plaisirs que les vacances - extérieures ou intérieures - pourraient nous offrir.

Comment donc la vacuité peut elle être à la fois source de dégoût et de désir ? Comment le vide peut-il être symptôme de mal-être et promesse de bien-être tout à la fois ? Y aurait-il plusieurs vacuités ? Ou bien est-ce la même, mais vécue différemment ? Mais comment expliquer ce paradoxe ? Enfin, peut-on repérer des manières de passer de l'une à l'autre ? Y aurait-il une parenté secrète entre vacuité et plénitude ?

D'une part, nous connaissons la vacuité comme vanité. Les affaires des hommes sont vaines car elles sont vides. Les basses comme les plus nobles. D'ailleurs, plus elles sont enflées, plus elles sont creuses. De la vaniteuse enflure d'Augustin aux bulles spéculatives, les aphorismes ne manquent pas sur cette vérité[5].

De l'autre, des mystiques et des sages de tous horizons ont célébré la vacuité comme plénitude[6]. On distingue ainsi deux vides, comme Platon distingue deux infinis, l'un mauvais et stérile, l'autre bon et fécond[7]. Proclus, interprète de Platon, distingue aussi un vide par défaut, celui de la matière, chaos ineffable car absolument dépourvu d'unité, d'un vide par excès, ineffable car absolument simple[8]. Nos vies se déploient entre ces deux vides, ces deux absences : celle de la substance vide de toute forme, et celle de la Forme donatrice, vide de toute forme prédéterminée. Dans un cas, le vide est passif, réceptacle de tous les possibles. Dans l'autre, il est actif, source de tous les possibles. L'un est source de mal-être, l'autre d'accomplissement.

Comment passe-t-on de l'un à l'autre ? L'homme ordinaire cherche le plein, mais il ne se remplit que de vide : son réel est vide de sens. Le sage se vide et trouve le plein : son réel, vidé de toute recherche, reçoit spontanément la plénitude. C'est sans doute Maître Eckhart qui a le mieux thématisé cette loi des deux vides. L'homme ordinaire est plein de lui-même, vide de Dieu. L'homme humble est vide de lui-même, plein de Dieu. De même que la nature a le vide en horreur, Dieu ne peut résister à une âme vide : il ne peut que la remplir. Plus on est vide d'imagination, plus on est plein du réel. A la limite, l'homme qui parviendrait à se laisser entièrement vider serait rempli de Dieu au point d'être Dieu.

Mais comment le réel vide d'imagination peut-il être source de sens, de plénitude ? C'est que, en l'absence de projections, il s'avère que personne ne naît, personne ne meurt. Le réel n'est ni violent, ni insupportable : pour qui le serait-il ? Un monde vraiment désenchanté, c'est un monde sans moi, donc sans problèmes. Rien ne disparait. Mais, délivré de l'obsession de soi, le réel - les apparences - s'élance sans limites.

Le bouddhisme pointe le même mécanisme, mais dans un langage athée. La vanité du monde, pleinement comprise, débouche directement et sans rupture sur la plénitude du corps et de l'esprit, sur une vacuité absolument simple, mais d'une richesse inépuisable. Ce qui apparaît, vide de tout jugement, est plein. L'apparence vide de réalité (forcément imaginée) est la réalité pleine, non pas d'un sens transcendant, mais de bien-être. Le vide comme vanité débouche tout naturellement sur le vide comme plénitude.  Le phénomène est, en vérité, vécu par tous : quand nous comprenons que le rêve est un rêve, vide de réalité, la réalité se vide du rêve. Ou même, rêve et réalité s'accordent. Le rêve, vidé de la croyance en sa réalité, s'accomplit, se déploie, comme un homme libéré de vaines angoisses recouvre ses pleines capacités. L'apparence est toujours vide, mais comme rendue à ses possibilités[9].

Tout est vide. Mais ce vide est vécu comme absurdité par le demi-éveillé, le tiède qui cherche sans aller au bout de son scepticisme. Il n'y a qu'une différence de degré d'intensité entre l'homme postmoderne désespéré (mais pas assez) et le sage. Aller au bout d'un vide, c'est déboucher sur l'autre. Ce même vide en effet - absence de réalité, de substance, de valeur, de repère, de fin, de sens, de sacré - se révèle comme plénitude du sens quand il est pleinement reconnu, sans fuite ni substitut[10].

Shen Hui, un poète chinois, disait :

"L'illusion et l'absolu ne sont point différents.

Tant qu'on est dans l'erreur, l'absolu est illusion ;

Pour qui s'est éveillé, l'illusion devient l'absolu."[11]

 

La vacuité du miroir n'efface pas les reflets. Au contraire, plus le miroir est vide de formes, plus sa capacité de réflexion est grande.

 

David Dubois (Collège international de philosophie, auteur de Guide de la spiritualté, Almora 2012)

 

 

 



[1] Si rien avait une forme, ce serait cela, Annie Le Brun.

[2] Misère de la prospérité, La religion marchande et ses ennemis, Pascal Bruckner.

[3] Le Désenchantement du monde : une histoire politique de la religion, Marcle gauchet.

[4] Lalitavistara : Vie et doctrine du Bouddha tibétain, Guy Rachet.

[5] Voir, en partuiculier, L'Ecclésiaste, dans la Bible, et Les Pensées de Pascal. Aussi La Bruyère, La Rochefoucauld, Chamfort, Baltasar Gracian, et tant d'autres, en tous temps et en tous lieux.

[6] Voir Le Vide, numéro spécial d'Hermès, Les Deux Océans.

[7] Voir Le Philèbe.

[8] Voir l'In Parmenidem ou Les Éléments de théologie.

[9] Voir Le Chant d'illusion et autres poèmes, Nyoshul Khenpo. Et aussi, pour l'approche grecque, Pyrrhon ou l'apparence de Marcel Conche.

[10] Voir Le Réel et son double par Clément Rosset.

[11] "Le T'chan et la poésie chinoise" in Zen, racines et floraisons, Hermes 4, p. 317.