Il y a eu une pensée sur la ville bien avant qu' on parle d’Urbanisme et d’Urbanistes ! Pas  de ville dans l’histoire sans « imaginaire bâtisseur » en amont de l’architecture : les établissements humains ont été fondés sur une triple logique inscrite dans l’espace :

- logique d’explication du monde, (pierres dressées pour communiquer avec le ciel et les ancêtres, Ziggourat, cathédrales...)

- logique de cohésion sociale où la place des gens est liée à leur statut social ;

- logique économique et fonctionnelle pour tirer parti d’un site, organiser production et  échanges et faire face aux nécessaires transformations sans avoir à tout reprendre, grâce à un système de trame et d’îlots aptes à accueillir différents usages.

 

Cette pensée sur la ville se repère au fil du temps...

A Athènes, les citoyens (hors les femmes, les métèques et les esclaves) débattent de la ville à faire sur l’Agora...

La visite de Pompéi ou de Rome nous permet d’admirer les villas, les temples, la géométrie des espaces publics et la fonctionnalité des thermes et des voiries (avec passages piétons et égouts…)…

La cité médiévale, loin d'être « une construction impensée de l’activité humaine » (1), s’est bâtie à l’initiative des seigneurs et des évêques. Même si on a souvent affaire à un plan « en escargot » et à un entassement des constructions, aboutissant sur la cathédrale ou le château. Cette cité produite « à l’avancement » s’est faite selon une vision de l’œuvre collective en cours, portée par les artisans et les corporations.

La Renaissance, grâce à la perspective, dissocie le projet et sa réalisation et développe une pensée du plaisir de ville, avec des édifices pensés dans leur rapport à l’espace public…

A l’âge classique, l’Architecte dessine et planifie, pour les Rois et les  princes, des villes  qui les mettent en scène… mais  la ville ordinaire continue peu ou prou à se faire comme avant…

Au XIXè siècle, la révolution industrielle a bouleversé les villes, et les modernisateurs (Haussmann, et bien d’autres) les ont restructurées, tandis que le développement des périphéries industrielles et ouvrières s’est poursuivi dans l’anarchie, contrairement au mythe de « l’immeuble Haussmannien , outil de mixité sociale », accueillant, selon les étages, toutes les classes sociales. En réalité, Haussmann, cela a été d’abord un embourgeoisement massif de la capitale, et un départ massif des ouvriers vers la périphérie…

Les socialistes utopiques ont réfléchi à un nouvel ordre idéal, une cité future parfaite… parfois concrétisée comme au Familistère de Guise, où  Godin a développé une forme d’association coopérative capital/travail. Les marxistes ont critiqué vigoureusement la ville industrielle et ses injustices… Sans s’intéresser véritablement à la cité future.

 

Mais le terme d'urbanisme est récent...

Il apparaît au début du XXè siècle, et ceux qui portent alors  la notion sont issus du « Musée Social » : venus du  christianisme social, du marxisme et du socialisme  utopique, tous épris d’hygiénisme, de lutte contre les taudis, ils veulent ordonner et embellir la cité au profit du bien commun.

En 1911, est créée la Société française des Urbanistes (SFU). Les premiers urbanistes,  comme Henri Sellier, promoteur des cités-jardins, mettent en pratique une pensée « socio-spatiale » pragmatique, intermédiaire entre une pensée culturaliste (tournée vers la culture accumulée qui rassure habitants et décideurs avec des références connues) et une pensée fonctionnaliste (en rupture avec le passé, la ville fonctionnelle et rationnelle libère les gens… s'ils veulent bien apprendre à habiter l’espace pensé pour eux par les spécialistes). Portée par de nombreux concepteurs soucieux de rupture, la pensée fonctionnaliste, élaborée dans les années 30 et  traduite par Le Corbusier dans la Charte d’Athènes en 1941-1942 l’emporte pour presque 50 ans…

 

Après la guerre, les urbanistes ont été partie prenante de l’idéal « planiste-modernisateur » issu du programme du CNR, depuis la reconstruction jusqu’aux « grands ensembles », et  jusqu’à la grande ambition des villes nouvelles, creuset où se sont rejoints, confrontés, affrontés grands commis de l’Etat, promoteurs publics et privés, et sociologues critiques du « capitalisme monopoliste d’Etat » ou spécialistes de la vie quotidienne (P. H. Chombart de Laüwe, Manuel Castells, Henri Lefebvre…). L’Etat portait tous ces projets, et les Français acceptaient, globalement, de ne pas construire là ou le ministère de l’Equipement, organisé en directions départementales et en subdivisions territoriales, leur enjoignait de ne pas le faire...

La décentralisation de 1983 a promu une logique de « déplanification » : les permis de construire étant délivrés par les élus locaux, et les plans d’urbanisme conçus sous leur responsabilité, les schémas intercommunaux ou régionaux (SDAU, Schémas directeurs d’aménagement et d’urbanisme, ou les schémas d’aménagement régionaux  (Basse Seine, Loire moyenne etc.) portés par l’Etat, sont devenus des documents d’orientation moins précis et finalement moins contraignants. Ce passage est souvent présenté comme le passage d’une planification bureaucratique (d’Etat) à une planification stratégique où les acteurs locaux s’entendent pour orienter le développement de leur territoire. Mais on a plutôt le sentiment, au vu des résultats, d’un foisonnement simultané d’ordonnancements et de désordres  à toutes les échelles des villes et territoires, donc d'une déplanification .

 

Vers un urbanisme durable et participatif !

Notre XXIème n’est pas seulement celui du réchauffement climatique, c’est aussi celui de l’urbanisation massive : la part de la population urbaine mondiale est passée de 29% en 1950 à 51% en 2010, devrait dépasser les 60% en 2030 et sans doute atteindre 65% en 2050. En 2010, la population des bidonvilles représente 30% de la population urbaine. En 2050, elle pourrait en représenter 40%, soit environ 1,6 milliards d’habitants (Source : ONU). Cette « démesurbanisation » a-t-elle des limites ? Certainement oui. Les évolutions à long terme (après 2050) vont dépendre de 3 grands domaines où l’on peut s’attendre à devoir gérer des transitions :

- la raréfaction des énergies fossiles : pétrole cher = transports chers = étalement urbain cher = cartes du commerce mondial rebattues ;

- la transition alimentaire : rareté alimentaire = hausse des prix agricoles = redéveloppement à terme d’une paysannerie périurbaine au statut social plus élevé ;

- la transition culturelle et démographique : scolarisation et développement de l’information =  ralentissement à terme de la croissance démographique.

Une réorganisation des villes et des territoires est donc nécessaire et possible, et les urbanistes, dont le cœur de métier est l’aide à la décision, doivent y contribuer. Ils proposent,  par exemple (2) :

- Une gouvernance mondiale des territoires pour empêcher les spoliations que sont l’accaparement des terres agricoles aboutissant à la perte de l’autonomie alimentaire, et l’appropriation abusive des ressources énergétiques, de l’eau et du foncier, aboutissant de fait à une perte d’autonomie économique.

- La recherche d’une autonomie alimentaire et énergétique des villes et de leurs territoires devant garantir la pérennité de territoires agricoles, maraîchers et d’espaces de nature autour des villes.

- La fin des logiques de zonage et des fractures urbaines  par la « réurbanisation » des zones commerciales et industrielles (appelées à devenir des quartiers de ville et non plus des zones monofonctionnelles), la recomposition des quartiers en difficulté, selon la même logique d’urbanité croissante impliquant qu' on y trouve à la fois de l’économique, du politique, des services à la population, de la mémoire collective, des espaces publics vraiment partagés.

Les urbanistes ont donc le devoir d’apporter un savoir faire stratégique et prospectif de long terme, y compris en reformulant la commande que leur font les décideurs…

 

L’expérience y compris récente (par exemple Medellin en Colombie) montre qu’il est plus intéressant de « recomposer » des bidonvilles que de vouloir les « éradiquer ». Aujourd’hui, on ne peut plus faire les villes ni les recomposer  sans impliquer les habitants, et pour cela il convient au minimum :

- D’intervenir en amont des processus de projet urbain, au stade des études préalables et de la programmation, plutôt que d’attendre d’avoir quelque chose à « montrer », ce qui ramène inévitablement la « participation » vers une action de simple communication inefficace,

- De prendre en compte les attentes en profondeur et pas seulement les désirs de ville et les désirs d’objets « marchandisés » … ce qui implique de redonner toute sa place à la sociologie.

- D’intégrer les actions de formation des habitants comme préalable nécessaire à leur implication efficace dans le processus de fabrication de la ville.

 

Les urbanistes ont un rôle clé pour contribuer aux politiques d’urbanisation durable. Leurs responsabilités spécifiques sont :

- l’indépendance du diagnostic et le recoupement des sources,

- la reformulation éventuelle de la commande,

- la traçabilité du processus décisionnel,

- la responsabilité administrative, civile et pénale relative aux dispositions prises par les décideurs avec leur concours (cf, par exemple, le cas des inondations en Vendée).

Mais les urbanistes n’ont pas et ne doivent pas avoir le monopole de l’urbanisme, car la ville est un univers de vie trop complexe pour qu’une profession puisse s’en emparer !

 

 

Philippe VERDIER

Urbaniste et sociologue, auteur de  Le projet urbain participatif, apprendre à faire la ville avec ses habitants éd. ADELS-Yves Michel 2009.

 

Lectures conseillées :

-          Onze leçons sur la composition urbaine. Pierre Riboulet . Presses de l’ENPC 1998 (approche historique des modes de composition urbaine en relation avec les modes de production et les systèmes de pouvoir) .

-          Le projet local . Alberto Magnaghi éd. Mardaga, 2003 (le projet urbain comme création permanente et conflictuelle, avec l’ambition de modifier le global par le local, en pensant la globalisation comme une donnée transitoire à écourter au profit d’une vision de développement local participatif) .

-          L’urbanisation du monde.Jacques Véron, la découverte, 2006 (brève approche prospective sur le devenir de l’urbanisation au XXIè siècle, par un démographe soucieux de développement durable.

-          Terre urbaine-Cinq défis pour le devenir urbain de la planète. Thierry Paquot, la découverte, 2006. (les 5 défis sont le foncier, les mobilités, le changement climatique, la démocratie et « l’urbanité » comme « rapport ouvert à l’autre ». Riche bibliographie ; par un philosophe-urbaniste qui est un puits de science).

 

 

 

(1) Hélène Noizet   La fabrique de la ville. Espaces et sociétés à Tours (IXè - XIIIè siècles) Publications de la Sorbonne, 2007.

(2) réflexions adaptées de : Délégation sénatoriale à la prospective sur  « les villes du futur : rêves ou cauchemars » audition par M. Jean Pierre Sueur, sénateur, de Jean Pierre Gautry, Président de la Société française des urbanistes, et Philippe Verdier, urbaniste qualifié OPQU, délégué régional SFU « Centre », le 19 Avril 2011.