On bat les enfants depuis 5000 ans, c'est-à-dire au moins depuis l'invention de l'écriture. Les multiples proverbes que celle-ci nous permet de connaître témoignent que partout dans le monde il était vivemenrecommandé aux parents de battre leur progéniture. Cette méthode d'éducation s'est maintenue inchangée pendant des millénaires dans la plupart des pays du monde. Dans les pays où aucune évolution ne s'est produite, des enquêtes réalisées à la fin du XXe siècle ont montré que cette méthode était appliquée, sous la forme de coups de bâton, de fouet, de ceinture ou d'autres instruments par 80 à 90% des parents (i). Autrement dit, pendant 5000 ans au moins, la quasi-totalité de l'humanité a subi ce que nous considérons aujourd'hui comme une forme violente de maltraitance.

Aujourd'hui, en France, au terme d'une lente évolution entamée au XVIe siècle on considère comme des formes de maltraitance les coups de bâton ou de ceinture (ce qui ne signifie pas, loin de là, que l'usage de ces punitions ait entièrement cessé). Mais la majorité de l'opinion publique continue à trouver tout à fait normal de gifler, fesser et frapper les enfants, à condition que les coups ne laissent pas de traces. Et on considère la question de la fessée comme tout à fait dérisoire et indigne de l'attention que lui accordent le Conseil de l'Europe et toutes les organisations internationales qui veulent abolir cet usage. Mais on ignore en général que les enfants subissent bien d'autres formes de violences selon les coutumes des familles : coups de toutes sortes donnés à main nue ou au moyen d'ustensiles divers, pincements, tirages de cheveux ou d'oreilles, poivre dans les yeux, savon dans la bouche, positions douloureuses dans
lesquelles on maintient les enfants, menaces, insultes, jugements dépréciatifs, etc.

Il est pourtant paradoxal de conserver l'usage de frapper les enfants alors que, depuis le XIXe siècle et au cours du XXe, on a successivement interdit de frapper les prisonniers, les domestiques, les hommes d'équipage et, plus récemment, les femmes, même si cette dernière interdiction est loin d'être respectée. D'autant plus que de nombreuses études récentes ont montré que la violence, même de faible intensité, infligée aux enfants a des conséquences nocives sur leur santé physique et mentale, notamment par le biais du stress, et sur leurs comportements.

Il serait d'autant plus souhaitable de s'en rendre compte que les recherches sur le développement des enfants effectuées au cours des dernières décennies ont aussi montré qu'ils portent en eux de façon innée de remarquables capacités relationnelles qui peuvent être altérées, voire perverties, par la violence physique, verbale et psychologique, si faible soit-elle. Ces capacités relationnelles sont l'attachement (ii), l'imitation (iii), l'empathie (iv) et l'altruisme. Elles n'ont rien d'étonnant chez l'animal social que nous sommes. Mais, la confrontation entre l'attachement de l'enfant et la violence parentale peut créer dans l'esprit de l'enfant une dangereuse alliance entre amour et violence qui risque de ressurgir plus tard sous la forme de la violence conjugale. Frapper un être qui apprend presque tout par imitation, c'est d'abord, avant de lui apprendre à être sage, lui apprendre à frapper (la découverte récente des neurones-miroirs conforte particulièrement cette hypothèse). Frapper un enfant doté d'empathie, c'est l'obliger à s'endurcir, à se blinder, à se couper de ses propres émotions au risque de ne plus ressentir celles des autres et de devenir capable de leur infliger les pires souffrances sans états d'âme.

Quant à l'altruisme dont de récentes recherches en Allemagne (v) ont montré que des bébés de 18 mois sont déjà capables spontanément, une autre étude effectuée en vue d'en dégager les conditions a porté sur les Justes (vi), ces femmes et ces hommes qui, sous l'occupation allemande, ont sauvé, au risque de leur vie, des Juifs menacés de déportation. Or, le couple d'Américains qui a entrepris cette enquête a eu l'idée de demander aux quatre cents Justes qu'ils ont pu retrouver comment ils avaient été élevés. Les quatre réponses qui sont revenues le plus souvent ont été les suivantes :
- ils ont eu des parents affectueux ;
- ils ont eu des parents qui leur ont enseigné l'altruisme ;
- leurs parents leur ont fait confiance ;
- ils ont eu une éducation non autoritaire et non répressive.
Les deux premières conditions sont en général remplies par la plupart des parents. Mais les deux dernières, surtout à la fin du XIXe siècle et au début du XXe où ces Justes ont vécu leur enfance, devaient être bien moins fréquentes et expliquentpeut-être le petit nombre de ces Justes. Cet exemple semble montrer que lorsqu'on permet aux enfants d'épanouir leur personnalité, tout en leur donnant des exemples structurants (ici l'altruisme), et sans intervenir par la violence et l'autoritarisme dans leur développement, on obtient des personnalités exceptionnelles par leur générosité et leur courage, tout simplement sans doute parce que les enfants portent en eux dès leur naissance les bases émotionnelles de l'humanité, au sens le plus fort de ce terme.

 

Olivier Maurel (auteur du livre La violence éducative, un trou noir dans les sciences humaines, éditions l'Instant Présent, 2012, et président fondateur de l'Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO, www.oveo.org))

 

 i Pour plus de précisions, voir mon livre Oui, la nature humaine est bonne, Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires (Robert Laffont, 2009), pp. 43 à 45.

ii L'attachement a été étudié en particulier par John Bowlby et Mary Ainsworth au cours des années cinquante du XXe siècle. En France, Nicole et Antoine Guédeney ont consacré plusieurs ouvrages à ce sujet.

iii L'étude de cette capacité des enfants a particulièrement progressé avec la découverte par Giaccomo Rizzolatti des neurones-miroirs en 1996.

iv Elle a été particulièrement étudiée par Jean Decéty. Lire également sur ce sujet Gérard Jorland et Alain Berthoz, L'Empathie, Odile Jacob, 2004.

v Recherches menées par Felix Warneken et Michael Tomasello à l'Institut Max-Planck de Leipzig. On peut voir leurs expériences sur Internet : http://www.youtube.com/watch?v=Z-eU5xZW7cU

vi Samuel P. Oliner, The Altruistic Personality: Rescuers of Jews in Nazi Europe (New York: Free Press 1988, coauthor, Pearl M. Oliner).