Musset lui trouvait un « sourire hideux », et Mme de Staël en sortait désespérée. Quant aux curés – bons connaisseurs -, ils ne supportaient pas son « fanatisme » et ses autres vilains vices ! Mais, selon toute apparence et à lire les informations toutes fraîches, notre meilleur anticlérical, car drôle dans ses haines, avait quelques raisons de vouloir écraser l’Infâme toujours renaissant de ses cendres tièdes ou carrément embrasées. Ce combat n’est certes pas le seul qui nous attende, mais qui dira de bonne foi qu’il a disparu de notre univers, sur les ailes du progrès et de la sociabilité moderne ? Écrelinf ! le mot d’ordre abrégé conserve hélas son actualité militante, à condition, comme il l’entendait bien, de ne pas brûler les têtes et les bras des zélés dévots qui nous veulent trop de bien pour nous laisser en paix. Que faire alors des enragés, de tous ceux qui ne supportent pas qu’on ne pense pas comme eux et sollicitent le pouvoir pour anéantir ou museler les dissidents, les hérétiques, les mal-pensants ?

Il proposait l’alliance active des honnêtes gens et le renforcement des autorités civiles autour d’un programme qu’il appelait « philosophique », et nous « républicain ». Il espérait que la coexistence concurrentielle des cultes adoucirait les passions, en faisant apparaître la multiplicité des croyances en un Dieu forcément unique, et même géomètre. Or un bon géomètre se moque de savoir comment les autres mathématiciens mangent, prient et s’habillent. Là où règne la loi des chiffres, principe de la science moderne, on ne connaît point de sectes. Mais n’en faisons pas, en toute maladresse anachronique, un philosophe scientiste ! Il n’attend rien du progrès infini des connaissances, car il croit qu’on en connaît bien assez pour mener des politiques enfin raisonnables.

Elles consistent à cultiver notre jardin. Nul besoin pour cela, d’après lui, que le Prince soit un génie sublime, le plus grand savant, le plus grand philosophe, ou le peuple un peuple supérieurement doué. Nul besoin même de république, régime d’après lui excellent, mais trop bon pour les hommes tels qu’ils sont. Il suffit, pour cultiver le jardin, d’installer la tolérance et de favoriser l’essor de l’agriculture, du commerce, des techniques et des arts. S’agit-il, comme on le dit trop souvent en lisant mal la « Conclusion » de Candide, de fuir la politique ? Nullement. Ce serait confondre avec quelque étourderie la politique politicienne (celle qui étrangle périodiquement certains vizirs et ministres de Constantinople) et l’économie politique, qui fonde le « jardin » sur la coexistence pacifique des croyances et la division du travail : même très défraîchie, voire acariâtre, Cunégonde peut faire une excellente pâtissière, nous le savons de science certaine, et frère Giroflée un efficace jardinier. Faire plus, et parler moins : recette simple, mais ô combien délicate, la démocratie réduite à l’élection télévisée nous l’a appris à nos dépens, avec une belle constance.

Pour savoir si Voltaire a quelque chose à nous dire, il faut d’abord le débarrasser de quelques légendes qui lui collent à la peau comme une lèpre. Non, il n’est pas athée, mais déiste. Non, il n’est ni républicain, ni démocrate, car fermement persuadé que la masse des hommes se doit de rester pauvre, puisqu’attachée au travail manuel, qui n’exige pas d’instruction scolaire soutenue. C’est une nécessité sociale contre laquelle on ne peut rien : il faut rendre philosophique la mince élite riche et instruite, sans s’aventurer bêtement à diffuser les Lumières dans le reste de la population, qui a d’autres chats à fouetter pour survivre. L’industrie moderne et l’armée de masse nationale changeront la donne, il n’était pas obligé de le prévoir. Non, il ne croit pas plus au Progrès que Montesquieu ou Rousseau, car cette conception finalisée de l’Histoire n’est pas la sienne, qui met l’accent sur les circonstances et les grands hommes, plus nombreux que les grands rois. Son déisme n’implique aucune intervention de Dieu dans l’Histoire, nulle finalité transcendante s’activant dans le dos des hommes. On peut agir, partout et toujours, à condition de le vouloir avec énergie et constance. Mais non, il n’est pas pour autant un partisan du « despotisme éclairé », car cette formule brillamment oxymorique fut inventée au XIXe siècle par un historien allemand. Voltaire ne considérait pas Louis XIV, Frédéric II ou Catherine de Russie comme des despotes, mais des rois énergiquement éclairés, ce qui ne veut pas dire parfaits.

Que nous manque-t-il d’abord, par les temps qui courent et les préjugés journalistiques qui galopent ? Un Voltaire, voire deux, capables de pourfendre en riant nos sottises, carences et ignominies. Qu’avons-nous fait pour ne pas le mériter ? Je donne ma langue au chat.

 

Jean Goldzink (auteur de Voltaire: la légende de Saint Arouet, Gallimard, et de nombreux articles et préfaces sur les penseurs du 18e siècle)