1. Universitas signifie initialement association. La première universitas d’enseignants et d’étudiants est datée de la fin du XIe siècle européen ; plus précisément : 1088, à Bologne. C’est l’embryon de l’université occidentale. Le repère officiel date, lui, de la Constitution Habita promulguée par Frédéric Barberousse en 1158, laquelle institue l’universitas de Bologne en lui reconnaissant l’indépendance de la recherche et de l’enseignement à l’égard du pouvoir, et tout d’abord du pouvoir ecclésiastique.

            Que depuis lors, et jusqu’à nos jours, la « libertas academica » soit toujours à reconquérir — depuis les ruptures avec les écoles cathédrales et les bulles du Saint-Siège, jusqu’aux décrets de l’État moderne — cela importe peu ici. Le décisif est qu’un principe d’indépendance, d’autonomia de la recherche et de l’enseignement, est inscrit dès le commencement, historiquement et constitutivement, dans l’institution de l’universitas. Ce qui vérifie l’axiome qui est au principe du Principe d’Université : « Il n’y a pas d’Université sans une référence première, fondamentale, à un principe d’indépendance. »    

 

            2. L’Université n’est pas un concept de l’entendement, c’est plutôt une idée de la raison (comme l’eussent dit Kant et John H. Newman), laquelle a pour fondement constitutif le principe d’autonomia : que l’esprit se donne à lui-même sa propre loi. C’est la condition absolue, inconditionnelle, pour que soit possible aux hommes et aux femmes d’élaborer la manière dont il convient d’agir et de conduire leur vie.   

            On reconnaît dans ce principe l’héritage des écoles philosophiques de l’Antiquité. Le fil rouge, assurant la transmission de cet héritage à travers les siècles, est éminemment donné par l’exercice de ce qu’il fut convenu d’appeler les « arts libéraux » (ceux du langage : grammaire, rhétorique, dialectique ; ceux du nombre : arithmétique, géométrie, astronomie, musique). Nous en avons une préfiguration dans le programme de formation qu’expose Socrate dans le livre VI de La République, avec la série échelonnée des sciences : de l’arithmétique et la géométrie jusqu’à la dialectique. Philon d’Alexandrie le reprendra, en le remaniant dans le contexte du christianisme naissant du Ier siècle, pour en faire des arts libéraux servant de propédeutique à la philosophie grecque et, par celle-ci, à ladite philosophie révélée.

            Le fil des reprises des arts libéraux et de leurs multiples avatars sera très instructif : d’Augustin jusqu’à leur intégration dans le cycle des études des écoles cathédrales (XIe-XIIe siècles), en passant par Alcuin d’York au VIIIe siècle, précepteur de Charlemagne et initiateur de la « renaissance carolingienne » (chez qui Jacques Lacan voyait la naissance de la structure du « discours universitaire », trois siècles avant l’institution de l’universitas). Ce sont précisément les maîtres des arts libéraux et leurs étudiants, engagés alors dans le commentaire du corpus de droit civil justinien, qui sont à l’origine de l’universitas et de son exigence principielle d’autonomie, en rompant avec les écoles cathédrales. Les villes connaîtront par la suite l'éclosion des Universitates studiorum au cours du XIIIe siècle européen. 

            Le point capital, ce fut l’apparition des studia humanitatis sur la base des arts libéraux, à partir du XIVe siècle. Les études « humanistes » redécouvrent alors, dans les textes de l’Antiquité grecque et latine, un modèle tout à la fois de pensée, d’écriture et de vie. C’est ainsi que Pétrarque, se souvenant de Sénèque, peut s’attaquer alors aux « professeurs assis dans la chaire » (entendez : dont la manière de vivre est séparée d’avec ce qu’ils enseignent). Ce qui constitue une première critique de l’Université et des professeurs d’Université, voire du « discours universitaire », d’après le principe d’Université. C’est que les « études d’humanités » sont conçues justement dans le droit fil des écoles philosophiques de l’Antiquité : elles engagent une pratique de soi, exigent une ascèse, un travail sur son êthos, l’élaboration d’une manière d’agir et de vivre. Lorsque Érasme déclare dans cet esprit, au siècle suivant : on ne naît pas humain, on le devient (« homo fit, non nascitur »), il énonce la première mission de l’Université moderne. Elle se doit de s’occuper de ce devenir.

            Il n’y a pas beaucoup à ajouter à ces observations pour étayer la thèse que les Humanités, dérivées des studia humanitatis, constituent l’essence de ce qu’on appelle Université.

 

            3. Trois observations, tout simplement.

            1/ La première Université moderne voit le jour à Berlin, en 1810, à l’issue du Siècle des Lumières et de la Révolution, appelé aussi Siècle de la Critique. Laïcisée, scientifique, critique et spéculative, l’université Humboldt se fonde (au sens institutionnel et philosophique du terme) sur le principe d’autonomie (Selbständigkeit) : « indépendance et liberté » de la recherche et de l’enseignement. Ce principe sous-tend la double mission propre à toute Université digne de ce nom : l’« investigation de la Science pour elle-même » et la « formation (Bildung) morale et spirituelle de la nation » ; soit : la recherche de la vérité et l’élaboration des justes fins de l’être-ensemble.

            L’Université s’institue ainsi en faisant fond sur une philosophie de l’histoire. Celle-ci, par-delà ses variantes, se présente toujours comme le récit de la marche d’un Sujet vers son accomplissement (quelque nom qu’on donne à celui-ci, esprit, nation, peuple, prolétariat, humanité). L’Université apparaît comme l’opérateur par excellence de ce processus, y trouvant sa raison d’être. Le projet érasmien y trouve également sa place : se soucier du devenir de l’humanitas, c’est travailler au processus de son émancipation (de l’ignorance, de la pauvreté, du despotisme, de la réification).

            2/ Toujours est-il que, en fait, la première Université moderne a été loin de tenir les promesses contenues dans son concept. Elle fut dès le milieu du XIXe siècle la cible des attaques virulentes de Schopenhauer et est finalement allée jusqu’à s’abîmer au XXe siècle dans le désastre du national-socialisme.

            La naissance de l’Université moderne est contemporaine du décrochage opéré par les Lumières entre l’ascèse des spirituels (à laquelle se rattachaient encore les studia humanitatis) et le savoir d’une science moderne objectivante et conquérante. C’est de cette dissociation, de ce désengagement (au cœur du « discours universitaire » selon Lacan), que désespère le Faust de Goethe, et dont on peut suivre le fil des modulations critiques, de Schopenhauer et Nietzsche à la « pensée française », Lacan, Foucault, Derrida, Barthes, Lyotard, en passant par Heidegger, Wittgenstein, Horkheimer et Adorno. Nombre de ces critiques ont donné lieu à des expériences institutionnelles qui ont jalonné tout le XXe siècle (l’Institut pour la recherche sociale, dit « École de Francfort » ; le contre-projet de l’Université libre de Berlin en 1948 ; le Centre expérimental de Vincennes, puis Université de Paris VIII, en 1968). Le point décisif ici est que toutes ces réflexions critiques, ces déplacements, refondations, ruptures, refus, subversions, supposent, affirment et accomplissent, par là même, le principe d’Université.

            3/ Les années 60 sonneront le glas de l’horizon d’émancipation d’un sujet à vocation universelle et des philosophies de l’histoire qui le sous-tendaient. S’ouvre alors l’ère de « la réduction du savoir à l’office du marché » (Lacan). L’année de 1989 scelle emblématiquement ce processus.

            La conférence ministérielle à Bologna, en 1999, à l’occasion du 900e anniversaire de l’universitas de Bologna, inaugure le processus de « la grande économie de la connaissance ». C’est l’avènement des étudiants-clients et des enseignants-fournisseurs de services, à l’âge du libéralisme cognitif. C’est-à-dire : la fin de l’Université occidentale, pour autant que celle-ci se sera toujours déterminée, constitutivement, selon le principe d’autonomia au sens dit. Une contradictio in adjecto sert le plus souvent de nom de cette destruction : université-entreprise.

            Pour l’instant, toutefois, en cette seconde décennie du XXIe siècle, l’Université semble demeurer, de par son principe, le dernier lieu où il est possible encore de poser et d’élaborer la question des fins. Y compris celle de sa propre fin. Dans le double sens du mot « fin » : but, finalité, objectif, visée (les fins de l’humain, sa destination) ; mais aussi : bout, terme, mort, limite, point d’arrêt.

 

Plínio PRADO (philosophe)

 

--

Plínio W. PRADO Jr

Université de Paris VIII - Vincennes à Saint-Denis 

Département de Philosophie

Laboratoire Logiques Contemporaines de la Philosophie - EA 4008

Website de PW PRADO : http://www.atelier-philosophie.org