Le contr'Un : voici le premier manifeste « indigné » de l'histoire politique française. Le « discours de la servitude volontaire » fut écrit par un jeune homme de 18 ans, Etienne de la Boetie indigné de la répression qui s'abattit en 1548 sur La Guyenne révoltée par une augmentation d'impôts insoutenable. Le texte fut ensuite utilisé par la résistance huguenote sous le nom du « contr'Un » parce qu'il semblait un instrument de lutte contre la monarchie catholique. On pense que ce fut pour cette raison que son ami Montaigne, à qui La Boetie avait légué ses écrits à sa mort en 1563, ne le publia pas de son vivant. Mais le texte va bien au delà d'une critique « monarchomaque ». Marat le redécouvre en 1787, Lamennais en 1835: résurrections du texte en contexte de révolutions. Mais le texte va plus loin encore. D'abord Simone Weil, puis Pierre Clastres et Claude Lefort montrent qu'il opère un véritable renversement de perspective. Il ne se contente pas de dénoncer le leurre du pouvoir, d'analyser ses conséquences (dénaturation de l'homme en régime de servilité), de proposer l'alternative du compagnonnage des amis, mais il inverse les causalités : on pense communément que le pouvoir produit la servilité, que le tyran exerce le despotisme, que la caste des puissants corrompt la volonté des peuples, c'est pourquoi l'on songe à abattre ou à amender le prince, selon que l'on est radical ou réformateur. Mais pour La Boetie c'est la servitude qui soutient le pouvoir, qui suscite le tyran, qui étend la corruption.
Le pouvoir n'existe que par l'obéissance qui le désire en creux.
En ce sens La Boetie fonde le principe de la désobéissance civile.
Ayant découvert le principe du pouvoir, il en décrypte le fonctionnement : le pouvoir s'exerce en « filets », en réseaux superposés : les proches du pouvoir sont peu nombreux, mais ils exercent un pouvoir délégué sur de plus nombreux qui l'exercent à leur tour sur de plus nombreux encore. De proche en proche le mécanisme devient exponentiel, et tous en sont les agents. Comme une pyramide de Ponzi, l'existence de la place d'exception et la consistance de l'ensemble reposent sur du semblant. Mais ce semblant atteint chacun. La pyramide des dépendances corrompt « larroneaux et essorillés ». Tous s'amassent autour du tyran et le soutiennent pour avoir leur part de butin et être « tyranneaux » eux-mêmes. Tant que la vénération de la force et la conviction que certains valent plus que d'autres subsistent chez les subordonnés, ils mettront eux-mêmes en oeuvre les « chaînes de la servitude ». En résumé, La Boetie fait d'un scandale un sujet d'étonnement : « Comment le pouvoir oserait-il vous assaillir s'il n'avait aucune complicité chez vous ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous que par vous ?».
Le « contr'Un » dénonce l'UN : Non seulement nous voulons l'UN du pouvoir parce qu'il nous fascine (fasciner et fascisme résonnent ensemble) mais nous voulons aussi être UN tous ensemble pour être les plus forts. Le secret du pouvoir est l'amour de la force. La tentation d'être tous du côté du plus fort est appelé par Simone Weil: «le délicieux accord». Elle nomme ainsi « la fabrique du consentement », le leurre majeur du consentement unanime (la démission de la pensée et de ses singularités) qui produit la prétendue légitimité du pouvoir quand il se dit démocratique. On peut juger à quel point l'analyse de La Boetie est actuelle même quand le pouvoir n'est plus comme en son temps celui d'UN seul.

 

Françoise Valon (philosophie, Toulouse)

 


Lectures conseillées
Discours de la servitude volontaire La Boetie (Petite bibliothèque Payot ) préface Clastres et Lefort
ou Folio plus philo n°137
Les Essais Montaigne « De la cruauté » II (Folio classique n°290)
Le Prince Machiavel (Folio plus n°138)
La désobéissance civile Henri David Thoreau (mille et une nuits)
Réflexion sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale Simone Weil (livre de poche)
Surveiller et punir Michel Foucault TEL n°225
La critique des nouvelles servitudes Yves Charles Zarka (PUF interventions philo)
L'art de l'amitié David Munnich (Sens et Tonka 2011)
Servitude et simulacre Jordi Vida (Allia 2007)

 

Lecture déconseillée
Discours sur la servitude volontaire Editions GF avec présentation contestable de G Goyard Fabre