Quel serait l’angle d’attaque pour un billet sur l’usure?

Celui du « technicien » donnant la définition légale de l’usure, c’est-à-dire d’un taux d’intérêt considéré comme excessif et illégal. Est-il utile de donner les différentes manières de calculer les seuils qui déterminent ce qu’on appelle un taux usuraire ou le détail de la réglementation en France qui a d’ailleurs beaucoup évolué ? Non, mais peut-être dire un mot sur la notion de TEG, taux effectif global, qui permet de déterminer le coût réel en intégrant  tous les frais d’un emprunt : frais de dossier notamment et pas seulement les intérêts. Si on avait le temps il faudrait évoquer les « astuces » des prêteurs pour contourner les règles et la jurisprudence sur le sujet.

Angle d’attaque de l’historien montrant l’évolution de l’usure à travers les âges ; s’interrogeant sur la permanence de la figure de l’usurier et de sa condamnation morale voire de son exécration. Faut-il penser que nous sommes probablement passés de la représentation d’une personne, l’usurier, dont les caricatures abondent, à une représentation plus abstraite, une figure plus « impersonnelle », celle de « l’usure », comme un attribut de la « finance ». Autre figure haïe ?

Derrière tout cela faudrait-il évoquer les éternelles questions de la légitimité du prêt à intérêt, de son interdiction dans les religions dites monothéistes et de sa réprobation générale ? Est-ce une des raisons pour laquelle l’activité bancaire et financière s’est largement  « socialisée » ou « mutualisée » ? Une banque sociétaire et à fortiori coopérative ou  mutualiste suscite une vindicte moins personnalisée.  Les opposants peuvent se battre sur un terrain plus institutionnel par exemple en édictant une limitation générale des taux d’intérêt c’est-à-dire de la rémunération du prêteur

Mais pour l’économiste faut-il limiter les taux ? Pourquoi  et comment le faire ? Dans le cadre d’une économie concurrentielle c’est d’abord au marché de réguler le loyer de l’argent comme d’ailleurs l’ensemble des prix.

Cependant le problème de l’usure est autant -voire plus- une question politique, de société et de morale qu’un simple problème économique et financier. C’est d’ailleurs une question au goût du jour, en France notamment. Limitation des salaires, des revenus, des gains, des loyers, des prix…

Au passage on peut tenter d’ouvrir la question.

D’abord en élargissant la notion d’usure et  en la définissant non seulement comme un taux ou un coût excessif mais comme un ensemble de conditions excessives dans le cadre d’une relation déséquilibrée entre un « emprunteur » plutôt en situation d’urgence et de contrainte et un « prêteur » plutôt en situation de pouvoir et même de domination.

Ensuite en élargissant la notion d’usurier. La caricature de l’usurier court toujours, Juif, les doigts crochus, pressurant le bon chrétien. Aujourd’hui ce sont les banques et institutions financières certes mais on oublie que les mafias sont aussi de gros usuriers au sens strict et encore plus au sens large. Plus que les banques elles ont des moyens de pression sur leurs débiteurs ! Les entreprises peuvent avoir des comportements d’usuriers, c’est-à-dire faire payer le prix fort à certains de leurs partenaires. Sans citer des noms, une grande entreprise française, une des toutes premières dans le monde dans le bâtiment et les travaux publics, ne s’est-elle pas  construite en grande partie en étranglant ses sous-traitants dans un jeu de commandes, de négociations léonines, de délais de paiement, de délais de livraison, de pénalités de retard, etc. ? Les États aussi bien sûr peuvent avoir des comportements d’usuriers…

En effet le but de l’usurier (au sens large) n’est pas forcément seulement de gagner de l’argent avec les intérêts générés par un taux très élevé. Le haut niveau d’un taux d’intérêt traduit presque nécessairement une couverture d’un risque lui-même élevé. La réalisation fréquente de ce risque fait que le débiteur ne pouvant remplir les conditions de remboursement abandonne quelque chose (un bien mobilier gagé, un fonds de commerce nanti, un immeuble hypothéqué, un portefeuille de valeurs, etc.). Cela permet à son créancier de récupérer la totalité de sa créance (principal, intérêts et frais) voire plus.

Pour finir une conclusion en forme de provocation. En matière de taux, l’usure n’est pas le danger principal qui guette nos économies. On est en droit de considérer l’usure comme moralement condamnable. On peut l’analyser comme économiquement absurde car exiger un remboursement avec un prix très au-dessus de la rentabilité moyenne de l’économie est macro-économiquement intenable. Mais l’usure reste un phénomène « marginal ». Elle est contrôlée, par plus ou moins de règles et/ou plus ou moins de marché selon l’idéologie dominante et surtout selon les contraintes du moment. En revanche l’endettement à des taux « normaux », avec des PTZ*, des prêts abondés, des taux variables, etc. peut présenter des risques et des défauts Citons notamment le surendettement, l’illusion monétaire et ses conséquences, la mauvaise sélection des investissements donc le gaspillage des ressources par allocation non optimale des capitaux, etc.  C’est moins l’usure qui est l’origine de la crise financière que le contraire : les prêts à bas taux d’intérêt, les fameux sub-prime et tout le mécanisme démentiel mis en place derrière.

 

 

Frédérick van Gaver (économiste)

 

* Prêt à taux zéro