« Le sport je m’en moque, ça ne m’intéresse pas ». La sentence tombe souvent aussi hautaine que dérisoire. Les esprits « supérieurs » pensent naïvement qu’il suffit de prononcer la phrase magique pour échapper au sport. Or, consciemment ou non, il est dans toutes les têtes.  Comme somme de minuscules événements sans grande conséquence sur la collectivité, le sport est omniprésent. Comme institution aux multiples fonctions politiques, économiques, idéologiques, culturelles, mythologiques digne d’un important travail intellectuel, il reste un sujet méconnu voire inconnu. Le sport est à la fois partout dans les esprits et nulle part dans le débat public.

   Personne ne peut le nier : le sport sature notre espace et notre temps. Malgré ses centaines de millions de licenciés sur la planète (15 millions en France), ses milliards de téléspectateurs, son intégration totale à « l'économie-monde », sa puissance idéologique, son pouvoir sur les corps, il reste un sujet tabou. On peut mettre en question la Famille, l'Éducation, la Santé, l’Église, l’Art, la Justice, la Télévision, la Prison mais ce qui apparaît possible dans presque tous les domaines, à savoir le démantèlement du consensus, ne l'est pas en sport.

    Sportifs et non-sportifs, hommes politiques, intellectuels et militants dits progressistes « glissent » sur l'institution soit par amour aveugle, soit par dangereux désintérêt de connaissance, avec souvent la peur de se désolidariser d'activités populaires et festives. Serait-ce donc mépriser le peuple que de tenter de lui faire prendre conscience des enjeux du phénomène sportif ? Que de chercher à désenchanter ce monde en se posant un certain nombre de questions : pourquoi le sport a-t-il pris une place aussi considérable dans la société ? Qu'est-ce qui fait courir les foules derrière des équipes ? Comment expliquer que tant de salariés s'identifient à des champions qui gagnent en un ou deux mois ce qu'eux-mêmes ne gagneront pas durant toute leur vie ? Pourquoi les inégalités colossales, les tricheries et la corruption violemment condamnées ailleurs sont-elles si facilement tolérées dans le sport ? Qu’en est-il de l’idéal sportif quand s’étalent en permanence l’argent fou, les faits de violence, de casse, de dopage, de racisme, de sexisme ? Quelles valeurs véhicule réellement le sport ? Quel sens donné à ces mots extraits de la Charte olympique : « L’Olympisme est une philosophie de la vie » ?

   Le miroir ne se brise pas pour plusieurs raisons. La première est que le sport est présenté comme un jeu neutre, anodin, porteur de mille vertus alors qu’il est un « fait social total » (Marcel Mauss), une « vision du monde », qu’il s’agit de dévoiler. S’interroger sur ce qu’il cache c'est inévitablement semer le trouble.

   La seconde raison est que le sport est le seul champ qui fonctionne à ce point selon une opposition d’extrêmes. D’un côté, les adorateurs qui ne souhaitent pas qu’on décortique leur plaisir, et de l’autre ceux qui n’aiment pas le sport et négligent totalement cet immense domaine de l'activité sociale, soit par mépris pour les choses du corps, soit par refus de penser la société dans la totalité de ses manifestations. La « ghettoïsation » du sport, principalement dans la presse mais aussi dans la plupart des librairies et des bibliothèques, accentue l’aspect négligeable du phénomène.

   La troisième raison tient au fait que toute discussion sur le sport repose sur un malentendu volontairement entretenu. Sport est l’un de ces mots d’usage courant qui rendent la pensée confuse, chacun mettant sous ce terme ce qu’il veut bien entendre, ce qui correspond à son expérience et à ses préjugés. Aller faire une balade au bord de l’eau, taper dans un ballon sur une plage ou skier entre amis, bref marcher, courir, sauter, grimper, exécuter des mouvements dans le milieu naturel, c’est s’adonner à une activité physique de détente ; ce n’est pas faire du sport. Tout sport est une activité physique mais toute activité physique n’est pas du sport. Si le facteur qui fait sa tournée à bicyclette fait du sport au même titre que les coureurs du Tour de France, alors le débat est impossible.

   Seule la définition préalable permet d’échapper à l’arbitraire. Il s’agit donc de savoir d’entrée de jeu quels sont les faits qui méritent d’être appelés « sport » et de ne considérer qu'eux. Le sport est un ensemble de situations motrices, compétitives (c’est-à-dire avec un dispositif désignant vainqueur et vaincu), codifiées (avec des règles) et institutionnalisées (avec ses fédérations, ses clubs).

    Le sport n’est pas un jeu mais une pratique corporelle de compétition où le corps, scientifiquement préparé, est saisi comme un objet de performance individuelle ou collective, et où l’esprit est totalement et perpétuellement tourné vers des objectifs à atteindre : la victoire, le record. À partir du moment où un individu franchit les portes d’un club, il accepte, à quelque niveau que ce soit, la logique et les normes d’une institution centralisée, hiérarchisée.   

   Hier, on parlait de militarisation pour rendre compte de tous les phénomènes qui s'ajoutent à la fonction de protection de la nation. De la même façon, on peut parler aujourd'hui de sportivisation : le sport ajoute de multiples fonctions à sa fonction traditionnelle de recherche physique de la performance et du résultat.    Le système sportif façonne durablement les corps et les esprits.

   Il faut étudier ce qu’Umberto Eco appelle le sport élevé au cube : la pratique (les compétitions), le voyeurisme (le spectacle) et le bavardage (les discours permanents). Et ne pas se limiter au sport vu par les médias et l’opinion publique où seuls comptent les exploits, les médailles et les émotions sans pensée.

   L’Histoire du sport est celle d'un échafaudage idéologique, qu’on appelle aujourd’hui encore l'idéal olympique ou l'esprit sportif. Il semble urgent de dénoncer l'extraordinaire mystification qui consiste à clamer haut et fort la valeur culturelle et humaniste du sport et de l'olympisme. Le sport dit ce qu’il n’est pas (un univers enchanteur) et ne dit pas ce qu’il est (un outil de domination). Il  prêche des valeurs qu’il ne porte pas (qu’il n’a jamais portées) et porte des valeurs qui ont toujours servi les pouvoirs les plus autoritaires.

   Pourquoi faudrait-il laisser hors de la réflexion politique un domaine entier de la pratique sociale, un champ social majeur, le champ sportif ? L’enjeu n’est pas d’aimer ou de ne pas aimer le sport mais de construire des concepts qui permettent d’en faire une analyse et de se libérer de son emprise. Analyser le sport c'est aussi analyser la société.

 

Michel Caillat

Auteur de « Le Sport », Editions Le Cavalier Bleu , Collection Idées reçues, 2008.

Responsable du Centre d’Analyse critique du Sport (CACS)

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