La croissance ne rend pas heureux, mais la décroissance nous rendrait malheureux

 

« Mieux vaut être riche et en bonne santé... » rappelle l’adage populaire. Et de fait, les deux vont de pair. Depuis le 18è siècle, le progrès technique qui est au coeur de la croissance économique ne cesse de réduire la mortalité infantile et d’allonger l’espérance de vie, notamment l’espérance de vie en bonne santé. D’autres indicateurs fondamentaux de la « qualité de la vie », mesurant le niveau d’éducation et les libertés politiques, suivent fidèlement au cours du temps l’élévation du revenu par tête des pays en croissance. Sans même parler de l’émancipation des femmes permise par le contrôle des naissances.

Pourtant de nombreux « économistes du bonheur » contestent l’idée que la croissance économique puisse élever le bien-être subjectif, celui que déclarent les individus eux-mêmes dans les grandes enquêtes internationales, « sur une échelle de bonheur allant de 0 à 10 ». L’économie du bonheur, cette discipline nouvelle en économie, s’attache à analyser les corrélats et si possible les causes des variations de bien-être déclarés par les individus. L’un des grands paradoxe de ce champ de recherche est dû à l’économiste californien Richard Easterlin : depuis l’après-guerre, malgré l’augmentation spectaculaire du revenu moyen dans les pays développés, on n’observe pas de tendance de long terme à l’augmentation du bien-être subjectif. Pourtant, au sein d’un pays donné, les riches se déclarent toujours plus heureux que les pauvres ; les habitants des pays riches se disent également plus heureux que ceux des pays pauvres. Qui plus est, le bonheur moyen déclaré par les habitants d’un pays suit de près les fluctuations économiques de court terme du pays. Mais sur le long terme, en tendance, le bonheur moyen reste à peu près insensible à la croissance.

On explique généralement cette stabilité du niveau de bien-être déclaré par deux facteurs psychologiques: l’adaptation et les comparaisons à autrui. Au lieu de jouir de son niveau de vie, l’homme s’y habitue, n’en ressent plus la satisfaction, et aspire à mieux. Il se compare également à ses collègues, à ses amis, à ses voisins, et évalue son revenu à l’aune de celui de ses pairs. Finalement, la course au revenu est une illusion car la satisfaction que l’on en retire est relative à une aune qui elle-même se déplace. Le fait est que nous ne réjouissons plus de la disparition des maux qui accablaient nos ancêtres.

Même si cela est vrai, faut-il pour autant en appeler à la décroissance ? Je pense que non, pour deux raisons. D’une part, même si elle est vaine, la course est en soi une source de bonheur. Psychologues, économistes et même neurologues ont mis en évidence le goût des individus pour la progression en tant que telle et surtout l’effet bénéfique d’anticiper une progression, de tendre vers un objectif. La poursuite de la croissance comporte peut-être une part d’illusion, mais elle est constitutive de l’action humaine. D’autre part, le processus d’adaptation milite contre la décroissance qui imposerait aux individus une frustration continue par la baisse de leur niveau de vie relativement à leurs aspirations. En ces temps de crise, on observe effectivement, grâce aux enquêtes disponibles, que le bien-être subjectif est extrêmement cyclique, c’est-à-dire sensible à la récession et au chômage. L’idée de la décroissance est contradictoire avec « l’aversion à la perte » mise en évidence par la psychologie et l’économie comportementale.

Quels sont les arguments en faveur de la décroissance ? On le sait, à côtés des bienfaits qu’elle engendre, la croissance génère aussi de nombreuses « externalités » négatives, pollution et destruction de la nature au premier chef. Cela dit, puisque la croissance moderne repose sur l’innovation technologique, rien n’interdit de penser que les hommes puissent inventer une manière écologique de produire, une croissance verte.

Certes, le respect de l’environnement soulève de sérieux problèmes de coordination au niveau mondial. Le problème écologique ne vient pas de la croissance mais de la difficulté des hommes et des pays à affronter ensemble une situation nouvelle, à s’entendre et à s’organiser pour produire en respectant l’environnement.

Du reste, un projet de décroissance au niveau mondial poserait les mêmes problèmes de coordination, et même peut-être de manière encore plus aigüe… si l’intérêt de la richesse consiste précisément à dépasser les autres.

 

 

Claudia Senik  (Professeur à l’université Paris-Sorbonne et à l’Ecole d’économie de Paris)