« Question : Même la révolution ? Elle aussi, il faudrait s'en passer ?

Réponse de Michel Foucault : En tout cas, il s'agit de ne pas la tenir pour une évidence et d'interroger cette idée qui nous paraît s'imposer si aisément. Il faut se demander : après tout, la révolution, qu'est-ce que c'est ? Quelle est cette étrange notion pour laquelle on s'est entre-tué depuis des siècles ? Est-ce qu'on veut vraiment la révolution ? » (Entretien inédit de 1976, Le Point) (1)

 

 

« Faire la révolution ». L’expression a deux sens distincts. Elle peut désigner en premier lieu le projet de conquérir le pouvoir politique pour instaurer un nouveau régime par la voie de l’insurrection (insurrection révolutionnaire). Elle peut aussi se rapporter au projet de transformation radicale et immédiate de l’ordre économique et social institué, au projet donc de révolutionner la société (révolution tout court).

 Les deux projets peuvent être liés (mais ce n’est pas nécessaire) comme les deux moments d’une entreprise unique : la conquête insurrectionnelle a souvent (mais pas toujours) pour finalité une action révolutionnaire sur la société elle-même. Il n’en reste pas moins que si l’idée d’insurrection révolutionnaire est claire, celle de révolution est, à l’examen, problématique.

 On peut être opposé à tout projet d’insurrection révolutionnaire, l’idée n’en est pas moins claire dans la mesure où elle renvoie à une entreprise concevable puisque réalisable. Qu’un peuple ou un groupe d’hommes entreprenne de se soulever, de renverser les détenteurs du pouvoir et de prendre leur place, une telle entreprise peut être éventuellement critiquée comme illégitime ou inopportune mais pas comme impossible en soi. L’idée n’en est pas contradictoire et l’histoire nous fournit de nombreux exemples d’insurrections victorieuses (pour le meilleur et pour le pire).

 Il n’en va pas de même avec l’idée de révolution. On peut d’ailleurs s’étonner qu’une idée aussi problématique à la réflexion ait pu passer pendant si longtemps pour claire et distincte.

 Il pourrait être légitime et souhaitable de vouloir transformer radicalement et immédiatement une société, mais est-ce réalisable ? Le doute s’impose : ce n’est pas parce que les sociétés sont des constructions humaines qu’elles peuvent être changées à volonté. Comment pourrait-on faire table rase du passé ? Comment le rapport des forces en place dans une société pourrait-il être renversé brutalement, ce qui est pourtant ce qu’on entend ordinairement par révolution ? Comment les forces économiques et sociales dominées pourraient-elles devenir soudainement dominantes ? N’est-ce pas aussi inconcevable, pour reprendre une image de Simone Weil, qu’une balance dont le plateau le plus lourd se relèverait sous l’action du plus léger ? (2)  Une révolution peut-elle faire autre chose, au mieux, que consacrer ou achever un renversement déjà en grande partie réalisé ?

 Aussi n’est-ce pas un hasard si en fait de révolutions l’histoire nous présente si souvent le spectacle de contradictions dramatiques entre les objectifs poursuivis initialement et les effets produits (les bolchéviks n’avaient sans doute pas pour projet à l’origine de plonger la Russie dans la catastrophe économique et le goulag ; et il n’est pas croyable que les Khmers rouges aient projeté dès le départ d’éliminer physiquement au moins le tiers des Cambodgiens). Ces ruptures de continuité libératrices que sont censées être les révolutions sont inconnues dans l’histoire : au-delà des soubresauts révolutionnaires, apparaissent au mieux de lentes transformations des régimes  et des sociétés. Ces quelques lignes de François Furet ne s’appliquent-elles qu’àla Révolution française ? « C’est assez troublant de voir comment les Français ont cru tout changer alors que d’une certaine façon ils ont tout consolidé. En ce sens la Révolution qui voulait briser en deux l’histoire du monde – c’est la première fois qu’un évènement qualifie ce qui précède d’ « ancien régime » - ne fut peut-être que la continuation d’une histoire ancienne (…) Evidemment cela donne à méditer sur le destin de la – ou des ? – Révolution ».

 

 Des changements partiels et des réformes graduelles peuvent transformer (en profondeur) les sociétés humaines et les faire progresser. Douter de la révolution n’est donc pas pour autant douter de l’action, ni même d’une action capable de transformer les choses radicalement mais progressivement.


Pierre Gautier


  (I)    On peut lire sur internet l’ensemble de l’entretien en tapant : Foucault et la révolution, Le Point

 (2) C'est la raison pour laquelle Simone Weil écrit encore : « le premier devoir que nous impose la période présente est d'avoir assez de courage intellectuel pour nous demander si le terme de révolution est autre chose qu'un mot, s'il a un contenu précis, s'il n'est pas simplement un des nombreux mensonges qu'a suscités le régime capitaliste dans son essor et que la crise actuelle nous rend le service de dissiper. Cette question semble impie, à cause de tous les êtres nobles et purs qui ont tout sacrifié, y compris leur vie, à ce mot. Mais seuls des prêtres peuvent prétendre mesurer la valeur d'une idée à la quantité de sang qu'elle a fait répandre. Qui sait si les révolutionnaires n'ont pas versé leur sang aussi vainement que ces Grecs et ces Troyens du poète qui, dupés par une fausse apparence, se battirent dix ans autour de l'ombre d'Hélène ? » (Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale)