Le risque, sous toutes ses formes, jusqu’à la  mort, n’épargne aucune espèce vivante, mais notre espèce l’a nommé, en a décrit les particularités dans les divers champs de l’activité humaine, et a multiplié les stratégies et les artefacts pour le tenir à l’écart, dans chaque domaine concerné.

Le sujet est tellement vaste, et certains de ses aspects paraissent si peu intéressants pour les sociétés modernes, qu’il me semble justifié de limiter ce billet à ce qui aboutit à faire douter ces mêmes sociétés modernes de l’acceptabilité d’un risque. La société vraiment moderne devrait être celle dont tout risque serait réellement exclu. Le « principe de précaution », inscrit dans notre Constitution rappelle à chaque acteur de la vie collective son obligation de réduire…le risque de risques*.

Car il n’y a plus de risque certain, simplement en relation avec le fait de la vie. Vieillir et mourir sont eux mêmes de plus en plus considérés comme les conséquences d’une prise de risque, indépendante du phénomène de la vie, à situer dans l’hygiène, l’alimentation, le manque ou l’excès de sport, les addictions diverses dont certaines ont une gravité prouvée (alcool, tabac, drogues) et les autres une gravité potentielle restant à évaluer (quantité, qualité, équilibre, de l’alimentation, du travail et des loisirs, du sexe et de l’abstinence, de la veille et du sommeil.) La maladie et la mort sanctionnent les erreurs commises dans l’exécution des prescriptions idéales données par les experts, dont la science couvre tous les moments et toutes les expressions de la vie. Les effets de la canicule d’Août 2003 ont éliminé le concept de mort naturelle, couverture d’une ignorance séculaire. À tout effet il y a une cause. À toute mort il y a une cause théoriquement évitable**.

L’obsession du risque évitable, développée par les sociétés modernes, commence dès la conception des enfants, accompagne avec vigilance leur séjour utérin, leur façon d’être couchés, nourris, portés dans les bras, tenus par la main. Elle se poursuit avec les normes des équipements des aires de jeux, des équipements sportifs, des transports scolaires, des activités extra-scolaires. Le suivi préventif de la santé des enfants, le contrôle de leurs vaccinations, est prévu jusqu’à leur adolescence. Sur ce point particulier, l’existence de complications vaccinales, prouvées ou supposées, introduit un doute, car le remplacement d’un risque par un autre risque, pour la seule raison que le premier est plus probable que le second, autorise un débat, que d’aucuns concluent par le refus de vacciner, ou la négation de toute justification de cette méthode. Leur opposer qu’il serait prudent de faire un choix comparatif entre deux niveaux de risque est en contradiction avec le principe général de l’exclusion du risque.

Tout accident est automatiquement analysé, et contraint d’ajouter de nouvelles normes aux matériels et aux procédures d’emploi. Il n’y a pas de phénomène de civilisation lié au développement des technologies, comme le téléphone portable, dernier exemple, qui n’éveille des soupçons de dangers théoriques, justifiant des enquêtes, des mesures, et des recommandations d’usage.

Non seulement les techniques éprouvées sont freinées, mais la recherche de nouvelles, évaluées comme pouvant constituer un progrès, est systématiquement combattue, au nom de risques pouvant apparaître en même temps qu’elles. Victimes présumées de ces technologies à venir, les citoyens sont appelés à les combattre.

 

*Si la société ne peut restreindre la liberté individuelle de prendre des risques, elle se doit de prévenir chaque citoyen des dangers qu’il court, et de réprimer les conduites à risque qui peuvent mettre en danger d’autres que l’auteur… de la conduite à risque.

 

**Dans les années 1970, divers éminents spécialistes furent appelés au chevet d’un Président se mourant d’une maladie alors incurable. L’un d’eux livra à un journaliste la réflexion suivante : » organe par organe, le Président aurait pu être sauvé. »

 

Yves Leclercq