Le mot désigne communément en France l’opposé de la monarchie, et il peut être rapproché de la démocratie. Dans le Contrat social, Rousseau écrit : « Cette personne publique, qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres, prenait autrefois le nom de Cité, et prend maintenant celui de République ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. »

« J’appelle donc République tout Etat régi par des lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être : car alors seulement l’intérêt public gouverne, & la chose publique est quelque chose. Tout Gouvernement légitime est républicain [1] : Je n’entends pas seulement par ce mot une Aristocratie ou une Démocratie, mais en général tout gouvernement guidé par la volonté générale, qui est la loi. Pour être légitime il ne faut pas que le Gouvernement se confonde avec le Souverain, mais qu’il en soit le ministre : alors la monarchie elle-même est république ».

Le mot République désigne donc toute forme de société formée par l’association volontaire en une personne morale des membres qui la composent.

Dans un écrit qui fit du bruit il y a pas mal d’années déjà, Régis Debray opposait la tradition républicaine, française, qui privilégie ce qui est commun, et la tradition démocratique, américaine, qui donne à l’État la mission première de protéger les droits et les intérêts des diverses composantes de la société.

Si on admet ce clivage, entre un modèle républicain plutôt homogène, et un modèle démocrate plutôt pluraliste, il n’y a pas plus « républicain » en ce sens du mot que Jean-Jacques Rousseau, du moins en ce qui concerne le moment où le peuple souverain exprime sa volonté, celle-la seule qui fait loi. Il bannit de ce moment l’expression d’intérêts particuliers. Chacun doit voter pour ce qu’il pense que l’ensemble du peuple veut. Car c’est la volonté du peuple qui est souveraine, lui seul peut dire ce qu’est l’intérêt général commun à tous.

Mais il affirmait en même temps deux poins essentiels :

-         les mêmes individus qui forment une personne morale unique en tant que citoyens, conservent de façon légitime dans la sphère privée des droits individuels et des intérêts particuliers et qui peuvent être différents de l’intérêt général qui leur est commun.

-         l’intérêt commun n’exige pas le sacrifice ou l’éradication des intérêts individuels particuliers.

« La volonté générale peut seule diriger les forces de l’Etat selon la fin de son institution, qui est le bien commun : car si l’opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l’établissement des sociétés, c’est l’accord de ces mêmes intérêts qui l’a rendu possible. C’est ce qu’il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme le lien social, & s’il n’y avait pas quelque point dans lequel tous les intérêts s’accordent, nulle société ne saurait exister. Or c’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée. »

« s’il n’est pas impossible qu’une volonté particulière s’accorde sur quelque point avec la volonté générale ; il est impossible au moins que cet accord soit durable & constant ; car la volonté particulière tend par sa nature aux préférences, & la volonté générale à l’égalité. »

Tout l’art politique dans une démocratie qui admet l’existence des intérêts particuliers consiste à concilier les intérêts particuliers et l’intérêt général.

 « S’il n’y avait point d’intérêts différents, à peine sentirait-on l’intérêt commun qui ne trouverait jamais d’obstacle : tout irait de lui-même, & la politique cesserait d’être un art. »

Il n’y a donc lieu ni de s’indigner de ce que chacun recherche son intérêt particulier, ni de laisser faire les intérêts particuliers quand ils sont contraires à l’intérêt général et aux lois.

La dérive possible du modèle « démocrate » est l’absence d’une communauté d’intérêts matériels et moraux, et la déliquescence de l’État de droit. 

Celle du modèle républicain est le refus d’admettre la pluralité et la diversité des individus et des groupes au sein de la société, au profit de l’assimilation culturelle et de la réglementation étatiste sans bornes en matière de mœurs, de rapports sociaux et d’économie.

 

André Sénik