En anglais, étrange, curieux, bizarre (souvent utilisé comme insulte envers les gays) (1). Pour l’essentiel la théorie queer revient à contester la pertinence de la séparation des êtres humains en deux genres distincts, sinon opposés : le masculin et le féminin ; chacun d’entre nous étant invité à se conformer au genre auquel il serait destiné par son anatomie sexuelle. (2)

Mais pourquoi  le sexe dicterait-il le genre ? (Judith Butler se réclame de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ») Et surtout pourquoi uniquement deux genres ? Pourquoi  pas plus ? Comme si il n’y avait que deux couleurs ! Pourquoi  pas autant de genres que de couleurs ? Pourquoi pas autant de genres que d’individus ? (3)

Certains partisans du queer vont même jusqu’à demander la suppression de la mention du sexe (homme/femme) sur les documents officiels et au-delà la fin d’une pratique aussi ancienne et universelle que la division des êtres humains en hommes et en femmes. Et pourquoi pas ?

Pour l’instant ces revendications sont trop minoritaires pour être prises au sérieux. Mais supposons qu’un jour leur audience s’élargisse ? (4)  Que pourrions-nous en dire ? Ce sont là des questions qui se posent et ne peuvent se poser que dans des sociétés modernes. Elles n’ont aucune place dans des sociétés traditionnelles organisées selon des principes a priori, religieux notamment. Reste à savoir si ces sociétés modernes qui peuvent se poser ces questions ont aussi des moyens d’y apporter des réponses.

Ainsi concernant le queer que pourrions-nous éventuellement opposer à sa dénonciation du clivage binaire entre les humains fondé sur la différence sexuelle ? Nous ne pourrions pas nous y opposer au nom de la nature (ou du naturel) puisque nous ne croyons plus que celle-ci (pour autant qu’elle existe) puisse servir de norme indépassable ; ni au nom de la morale puisqu’on ne voit guère à quel  principe moral attenterait le désassignation de chacun de nous à un genre unique. Pourrions-nous alors disposer d’autre chose que de nos préjugés pour refuser cette évolution ? Et qui aujourd’hui oserait se réclamer du préjugé ? (5)

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Pierre Gautier

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(1) « Comment le dire, ce curieux vocable ? Cou-iiiiir ?
À peu près.
Et comment  l’ouïr ? Comme un cri de guerre, ou d’effroi, comme un crissement, comme un glissement ?
L’enquête étymologique révèle qu’ici ou là queer et ses proches (twerkw, quer, torquere) signifient « travers ». Un « travers » qui, en anglais depuis le début du XXe siècle, répond au « straight » [droit] désignant les « hétérosexuel-le-s ». Queer, donc : une injure anglo-saxonne cousine de l’hexagonal pédé. Quelque chose du « travers » queer  résonne, d’ailleurs, sans doute dans « folle tordue ». L’injure fut réappropriée et resignifiée par les gays anglophones, un peu comme « nigger » par les Noirs états-uniens. Maisqueerpeut aussi se traduire par : bizarre, insolite, étrange, excentrique, louche, singulier, drôle, loufoque. » (Robert Harvey & Pascal Le Brun-Cordier, Queer: repenser les identités)

(2) « Ce que l’on pourrait nommer une « pensée » queer paraît assez disparate. S’il fallait toutefois identifier quelques-unes de ses idées-forces, nous pourrions avancer : une critique déconstructive de tous les essentialismes, des assignations identitaires normalisantes, des binarismes réducteurs (homo/hétéro, masculin/féminin) et de l’alignement génétique rigide sexe/genre/sexualité/identité ; une théorisation renouvelée des processus de subjectivation ; un intérêt pour toutes les dissidences et distorsions identitaires et pour l’invention de nouvelles configurations érotiques, sexuelles, relationnelles, de filiation, de savoir, de pouvoir... ; une volonté de queeriser les modes de pensée déterminés par un paradigme andro et hétéro-centré ; une relecture soupçonneuse de l’histoire littéraire, du cinéma, de la culture populaire. » (ibid)

(3) « Là où s'érigent la norme, la Nature, l'ordre, les périphéries se peuplent d'individu-e-s insolent-e-s et peu recommandables. Gynandres, andromorphes, gender-fuckers, mu-tantes… Créatures chimériques de la postmodernité, de la « postmodernitude » branchée ? Peut-« on » d'un simple discours rationaliste « les » renvoyer aux placards — à pharmacie ? Certain-e-s acquiescent vivement, bible, seringues et camisoles sous le bras. Malheureusement pour eux / elles, il est trop tard : les queersse sont déjà emparé-e-s de la parole ! Mais qui sont-els ? » (Sylvie Tomolillo, « Queer : ce n’est pas normal »)   

(4) Les choses peuvent aller très vite : il y a trente ans le mariage gay, les mères-porteuses…apparaissaient comme des absurdités.

(5) Qui souscrirait à ces lignes d’Edmund Burke : « Vous voyez, Monsieur, que dans ce siècle de lumières, je ne crains pas d'avouer que chez la plupart d'entre nous les sentiments sont restés à l'état de nature; qu'au lieu de secouer tous les vieux préjugés, nous y tenons au contraire tendrement et j'ajouterai même, pour notre plus grande honte, que nous les chérissons parce que ce sont des préjugés – et que plus longtemps ces préjugés ont régné, plus ils se sont répandus, plus nous les aimons. C'est que nous craignons d'exposer l'homme à vivre et à commercer avec ses semblables en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu'en chacun ce fonds est petit, et que les hommes feraient mieux d'avoir recours, pour les guider, à la banque générale et au capital constitué des nations et des siècles. » (Burke,  Réflexions sur la révolution de France, p 110, coll. Pluriel) ?

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Q comme Queer : Dir. Marie hélène Bourcier (ZOO). Cahiers Gai Kitsch Camp, 1998
Une alternative aux savoirs et pouvoirs en place par une approche différente des genres et des sexes.
Un manifeste de l'association le Zoo : Pop Queer, Queer made in France, Queer Politiks.