Je laisse délibérément de côté la question juive des antisémites pour m’intéresser à la question juive posée par les sociétés modernes.

Plusieurs ouvrages récents prouvent que cette question continue de faire débat1.

Il ne serait pas sérieux de laisser Israël hors de cette mise au point.

En principe, la société moderne, au sens de société ouverte, accorde aux Juifs les mêmes droits qu’aux autres membres de la société. Soit en tant qu’individus (Clermont-Tonnerre « il faut tout refuser aux juifs en tant que nation, et tout leur accorder en tant qu’individus ») soit également en tant que communauté, dans des sociétés démocratiques multicommunautaires (La Pologne d’avant la IIe guerre mondiale).

Pourtant, la singularité des Juifs a longtemps posé un problème réel aux sociétés modernes.

Pour le dire d’un mot, les Juifs, - du moins ceux qui décident de se considérer comme tels - semblent « inassimilables ». Autres, et à part.

C’est ce qu’explique en 1842, Bruno Bauer, athée militant et fervent partisan de l’émancipation politique. Il s’oppose au projet de redonner leurs droits aux Juifs d’Allemagne. Argument : du fait de leur religion, et de la nationalité chimérique qu’ils lui associent, ils se placent nécessairement en dehors de la société et en dehors de l’Histoire. Ce particularisme les rend inaptes à bénéficier des droits de l’homme et du citoyen, car ceux-ci impliquent qu’en retour leurs bénéficiaires se comportent sans particularisme, en universalistes, c’est-à-dire en hommes et en citoyens. Marx lui répond dans son article Sur la question juive.2 Bien qu’il récuse l’existence de la question juive dans le cadre d’une société fondée sur les droits de l’homme, Marx rejoint Bauer pour souligner l’incompatibilité entre l’universalisme et le fait juif.

Or cet universalisme semble définir l’exigence des sociétés démocratiques. Les hommes qui les composent sont censés être guidés par la raison, qui est universelle, se déterminer en fonction de l’intérêt général des sociétés auxquelles ils appartiennent, et, à la limite, en citoyens du monde. Leurs origines particulières, leurs appartenances particulières, et, par conséquent, leurs identités particulières, seraient disqualifiées et vouées à disparition.

Au regard de cet universalisme anthropologique, le Juif maintenu (celui qui se veut juif) n’est pas démocratico-compatible.

A. Badiou soutient la légitimité de cette dissolution du Juif, tandis que J.C. Milner la dénonce. La volonté de faire disparaître le Juif lui paraît même constituer « le penchant criminel de l’Europe démocratique ».

Il existe, heureusement, une autre lecture de l’universalisme démocratique.

Ce qui est déclaré universel, c’est le droit égal pour chacun de vivre et de penser à sa guise. Le communautarisme est incompatible avec la démocratie quand, et seulement quand, il exclut le désir de vivre avec les autres, quand il interdit de se sentir responsable de l’intérêt général. Les Juifs maintenus des sociétés modernes, par exemple aux Etats-Unis ou en France, ne sont pas tenus de renoncer à leur judéité, ni de la confiner dans la sphère privée. Il en va de même pour les Français issus de Chinois, d’Arméniens, ou d’Arabes. Si un cercle ne peut pas être un peu carré, l’identité d’un être humain ne connaît pas cette exclusivité, et les sociétés démocratiques sont composées d’individus différents, relativement divergents, des individus intrinsèquement composites, et qui ne sont identiques en rien.

Dès qu’un pays reconnaît la diversité de ses composantes, qu’elles soient religieuses, ethniques, sexuelles, ou sociales, et qu’il ne les relègue pas de force dans la sphère privée, il peut ne pas les enfermer dans l’alternative assimilation ou repli communautariste. La façon dont la France a réglé sa question juive, en « reconnaissant » le CRIF d’une part et le Consistoire d’autre part est un modèle qu’il serait bon d’appliquer à d’autres composantes: par exemple aux Arabes d’un côté et aux musulmans de l’autre. À condition que nul ne soit assigné de force à une appartenance particulière en raison de sa seule origine.

L’attachement d’une grande majorité des Juifs de France à I’existence d’un État étranger, l’État d’Israël, pose-t-il problème ? Ce serait le cas s’il existait un conflit entre les deux pays. Et si les Juifs de France votent en tenant compte de la position des candidats envers Israël, ne se mettent-ils pas hors jeu de la citoyenneté? Pas plus, dirais-je, que les électeurs qui voient l’intérêt général de leur pays au travers de leurs priorités particulières, et qui votent politiquement en partie en ouvriers, en femmes, en homosexuels, en jeunes.

Un mot sur Israël. Sa définition comme État des Juifs, ou État juif, pose problème au regard des principes des sociétés démocratiques. Car y vivent des non-Juifs, qui sont des citoyens, mais qui ne peuvent pas devenir juifs. Cette anomalie est-elle une entorse aux principes des sociétés démocratiques ? Indéniablement. Mais voilà, cette entorse est la condition sans laquelle les Juifs ne seraient pas chez eux en Israël, ne seraient pas protégés par un État à eux. La Shoah n’a été que la preuve ultime d’une démonstration tragique longue de nombreux siècles : sans un État à eux, les Juifs ont été voués aux pires persécutions, sans moyen de se défendre. S’ils se sentent actuellement bien, hors d’Israël, c’est aussi qu’ils ne sont plus perçus comme un peuple d’intrus.

Et maintenant, bonjour les commentaires.

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André Sénik (qui vient de publier Marx, les Juifs et les droits de l'homme. A l'origine de la catastrophe communiste, Denoël février 2011)

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1Par exemple autour des livres d’Alain Badiou Circonstances 3 Portées du mot « juif », et de J.C Milner Les penchants criminels de l’Europe démocratique.

 

 

2 En quelques mots : oui les Juifs sont enfermés dans leur particularisme qui les rend incapables de se comporter de façon universaliste, en hommes ; non, ce n’est pas à cause de leur religion, c’est à cause de la pratique sociale (le commerce sordide et l’argent)  qui les constitue entièrement comme Juifs ; non, les Juifs ne sont pas incompatibles avec les droits de l’homme, car ceux-ci sont justement faits pour protéger le particularisme, social d’abord (la propriété privée), et accessoirement religieux. Conclusion de Marx : puisque l’émancipation politique apportée par les droits de l’homme convient si bien aux Juifs qui incarnent l’aliénation humaine produite par la propriété privée, il faut « dépasser » l’émancipation politique et changer l’homme par une « émancipation humaine ». Celle-ci consistera à désenjuiver l’humanité en supprimant la propriété privée, le commerce et l’argent… et les droits de l’homme.