« Il faut choisir la guerre par amour de la paix » (Aristote, Les politiques)

Le but ne saurait être qu’un monde non violent. Mais il n’est pas certain que le choix systématique de la non-violence soit le moyen le plus sûr pour progresser vers ce but. En effet tant que des violents existeront dans le monde, la non-violence sera problématique : pas simplement en raison de l’impuissance probable de la non violence confrontée à une agression violente mais surtout parce que la non-violence risque d'être elle-même une source de violence; parce que certains ne manqueront pas d'y voir une invitation à la violence : comment un pays d’hommes non-violents (c’est-à-dire qui ont renoncé, par choix ou par peur, de recourir aux armes pour assurer leur défense), ne susciterait-il pas la convoitise d'hommes armés et entrainés?

« Le 19 novembre 1835  un bateau aborda les îles Chatham transportant 500 Maoris armés de fusils, de gourdins et de haches, suivis le 5 décembre d'un nouveau contingent de 400 Maoris. Des groupes de Maoris commencèrent à traverser les colonies de peuplement Moriori, annonçant à leurs habitants qu'ils étaient désormais leurs esclaves et tuant ceux qui se rebellaient. Une résistance organisée des Morioris aurait encore pu venir à bout des Maoris, deux fois moins nombreux. Mais les Morioris avaient une longue tradition de résolution pacifique des conflits. Ils décidèrent en conseil de ne pas se battre mais de faire une offre de paix et d'amitié et de partager leurs ressources.

Sans leur laisser le temps de faire cette offre, les Maoris décidèrent de passer à l'attaque. En l'espace de quelques jours, ils tuèrent des centaines de Morioris, grillèrent et mangèrent nombre de leurs victimes, et réduisirent les autres en esclavage. Dans les années suivantes, ils devaient tuer la plupart des survivants au gré de leurs caprices. » (Jared Diamond, De l'inégalité parmi les sociétés)

Cette histoire remonte certes au 19e siècle et concerne des populations appelées « sauvages » à l’époque ; mais serait-elle inconcevable aujourd’hui ?

Les habitants d’un pays jouissant d’une paix durable, sans s’être pourtant doté d’une véritable défense nationale, peuvent facilement croire que cette paix est l’effet de leur seul pacifisme ; qu’ils regardent toutefois autour d’eux pour voir s’ils ne bénéficient pas aussi de la protection de quelque voisin armé !

Pour progresser vers un monde non violent il faut à la fois faire avancer l’idée de non violence en dénonçant la banalisation de la violence comme sa sacralisation ("morale de guerrier") et faire reculer les violents, en leur faisant comprendre que leurs agressions ne resteront pas impunies. Le chemin est certes étroit.

pierre gautier