Mais dans la reproduction par la numérisation, il y a bien une transformation, une dégradation. Pour les textes, la langue, le sens demeurent – si l’on est sûr qu’il n’y a pas eu de manipulation intermédiaire. Mais disparaissent (en partie dans le mode « image », totalement dans le mode « texte ») d’autres éléments signifiants, ceux qui sont liés à la matérialité du support initial et aux méthodes d’écriture ou de reproduction imprimée : choix du caractère, de l’encre, du papier ; éléments tactiles ou olfactifs initiaux ou liés à l’histoire du support, etc. La numérisation peut donc être une garantie de conservation du texte, mais pas de l’objet livre avec ses qualités propres. Dans la lecture courante, peu m’importe cette perte, pas quand il s’git du patrimoine : ainsi, la numérisation dans « Gallica » des manuscrits de Proust, en mode image, consultable par tous mais illisible, n’a qu’un intérêt très secondaire. La numérisation ne se substitue pas à l’original.

 

     Mais si la durée de conservation du papier est connue, et longue (sauf pour les papiers industriels à base de bois utilisés en gros à partir du milieu du 19ème jusque dans les années 1980), la durée de conservation et de lisibilité des archives électroniques l’est beaucoup moins, l’expérience ne dépassant pas deux ou trois décennies. La numérisation n’est pas encore une garantie d’éternité.

 

    Mais les coûts de la numérisation du patrimoine, et donc… de la conservation de la numérisation sont beaucoup plus élevés que prévus, et le recours à l’action privée, qui peut numériser et rentabiliser, est tentant. Google « négocie » la numérisation du patrimoine d’un grand nombre de bibliothèques : à terme, c’est la privatisation de celui-ci qui est en jeu. La numérisation réintroduit des enjeux commerciaux là où ils ont disparus.

 

          Mais la diffusion mondialisée des textes fait fi des droits d’auteur et d’éditeur propres à chaque pays. Un texte contemporain numérisé par une firme américaine pourrait ainsi faire l’objet d’une diffusion mondiale sans respect des droits d’auteurs tels qu’ils sont conçus en Europe.

 

          Mais dans cette phase de numérisation et de diffusion par le privé, aucune garantie n’existe quant à la qualité : choix d’une édition fautive, numérisation partielle non signalée, disparition d’éléments de langue (les accents par exemple), utilisation de traductions mauvaises ou automatiques pour des raisons de coût, etc.

 

     Mais l’expérience montre déjà comment grâce à la diffusion numérique, le contrôle complet des lectures individuelles est possible, par les Etats comme par les firmes privées, qui peuvent même enlever des ordinateurs des textes préalablement achetés, sous des prétextes divers : c’est arrivé l’été dernier avec les titres … de Georges Orwell !

 

     Mais la lecture d’un document numérisé est liée à un appareil personnel : il ne peut donc pas « circuler » en famille, entre amis, faire l’objet de lectures collectives. On peut faire circuler un livre, pas son « e-book ». Le commerce a tout intérêt à ce que les lectures gratuites d’un même texte par une personne autre que son acheteur ne soit pas possibles : l’électronique le permet.

La numérisation est donc une technique, un outil, mais pas une alternative définitive à la conservation du patrimoine, ni à la diffusion de l’écrit. Une technique qui peut apporter beaucoup à la connaissance des textes et à leur diffusion, à la conservation de contenus pour lesquels le support n’est pas signifiant, à la diffusion des informations en constante évolution, mais beaucoup moins à la conservation du patrimoine culturel, ni à la lecture courante de la fiction. On peut apprécier hautement la commodité du procédé, on peut l’utiliser au point qu’il se rend vite indispensable pour bon nombre de travaux, on peut se laisser séduire par la modernité des appareils indispensables. Masi on n’a jamais inventé mieux que le livre du point de vue de la commodité de la lecture, de l’universalité du procédé, de sa convivialité et de son indépendance énergétique. A quoi sert de disposer d’un appareil dépendant d’une source d’énergie extérieure, plus fragile et plus coûteux qu’un livre, sensible à la lumière ambiante, capable de stocker plusieurs décennies de lectures d’un lecteur moyen, très « égoïste » enfin, quand on peut être grand lecteur et très cultivé en ne lisant jamais que des livres de poche ? Une vie entière d’un fort lecteur selon les dernières statistiques « Pratiques culturelles des français » (2009), soit 15 livres par an et plus, c’est 700 à 1000 livres…

JF Jacques