L’un des progrès majeurs et incontestables de nos sociétés modernes occidentales est la quasi disparition de la faim depuis quelques décennies (condition sine qua non de développement véritable d’ailleurs) dans le cadre de la naissance de notre société d’abondance [1].

Cet exploit de l’histoire agricole depuis le néolithique s’est accompli dans le sillage immédiat de la révolution industrielle qui en a fourni les moyens matériels (mécanisation, utilisation massive d’intrants) et rationalisé la production (spécialisations régionales grâce aux moyens de transport afin d’exploiter au mieux les potentiels physiques de chaque milieu ; remembrements parcellaires pour d’obtenir des exploitations rentables et productives comme en Bretagne dans les années 1950-1970). La naissance de l’agro-industrie enfin marque la presque symbiose des secteurs primaire et secondaire par le traitement industriel qui est fait des matières premières agricoles [2]. L’Occident s’est alors débarrassé des oripeaux de l’agriculture de subsistance pour entrer dans l’ère de celle commerciale, et l’homme s’est ainsi plus largement dégagé des contraintes naturelles qui pesaient sur son régime alimentaire en pouvant manger « hors-saison » [3] et en voyant les disettes et famines climatiques disparaître.  

Ceci ne s’est pas fait sans de profonds bouleversements :

-         Une « révolution silencieuse », car accomplie dans l’indifférence générale, s’est ainsi déroulée faisant disparaître le monde rural traditionnel, la culture paysanne ainsi que les terroirs [4].

-         Notre agriculture actuelle a par ailleurs provoqué (ou accompagné ?) une autre révolution, anthropologique, par le changement de notre rapport à la mort et au vivant via les relations hommes/animaux [5], notre seuil de tolérance à la proximité de la violence s’étant considérablement abaissé [6]. Des historiens ont été jusqu’à voir dans notre nouveau mode de production alimentaire l’une des racines techniques de la réalisation du génocide juif [7].

Au-delà de ces aspects, quel est le revers de la médaille de notre satiété ?

-         Un problème socio-économique : Nos agricultures ultra-productives produisent trop, au grand dam des agriculteurs qui voient leurs revenus fondre à l’ombre des stocks invendus. Sans débouchés suffisamment solvables chez les affamés du Sud, nous détruisons sur l’autel de la rationalité économique ces denrées ailleurs nécessaires. La CEE encourage désormais à limiter les productions et à les réorienter vers davantage de qualité : primes à l’arrachage des pieds de vigne ou des arbres, retour des jachères [8]…

-         Un problème environnemental : Les sur-labourages et la disparition des haies vives provoquent un lessivage des sols ; l’utilisation massive d’intrants pollue les nappes phréatiques, les cours d’eau, les plages ; la salinisation des sols par irrigation intensive les stérilise ; l’empreinte écologique des consommateurs est considérablement accrue par les transports... Le seul cas particulier de l’industrie de la viande est bien représentatif de ces abus environnementaux [9].

-         Un problème sanitaire ? : Les peurs anciennes liées aux aliments refont paradoxalement surface à l’heure de l’extrême traçabilité et de la garantie qualitative jamais égalée jusqu’alors [10], conséquence des crises sanitaires liées aux excès de la quête de rentabilité [11].

-         Un problème moral ? : Bien que ce billet porte sur l’alimentation du « Nord », il me semble que ne pas évoquer le milliard d’affamés du « Sud » serait indécent mais aussi une lacune. Nous ne sommes ni entièrement ni uniquement responsables de cette situation mais il est impossible de nous en dédouaner. Nous imposons grâce à un rapport géopolitique qui nous est aujourd’hui favorable une libéralisation des marchés agricoles dans lesquels les agricultures peu productives du Sud ne peuvent soutenir la comparaison [12], d’autant plus que dans le même temps nous subventionnons [13], contre ces mêmes règles libérales, nos agriculteurs [14]. De ce fait nous ruinons les agriculteurs locaux des PED [15]. La recrudescence actuelle de la faim dans le monde s’explique selon le FAO par la hausse des prix et également la crise financière mondiale (de notre responsabilité). Il me semble que nous sommes face aux limites d’une logique de profit sans considérations morales lorsque nous comparons ces presque 20% de la population mondiale avec notre suralimentation et nos gaspillages.

Le développement actuel des agricultures biologique et raisonnée, des labels de qualité, du commerce équitable, me semble être des dynamiques salutaires. Mais elles reposent encore trop largement sur la bonne conscience des consommateurs, ainsi que leur portefeuille. La recherche sur les OGM me semble également une voie à explorer, mais uniquement dans les laboratoires, l’urgence n’étant pas de mise [16].

Raphaël Loffreda, professeur d’Histoire-Géographie

Notes :

[1] Il n’y a ainsi que 15 millions d’individus qui souffrent de la faim dans les pays du Nord selon le FAO (2009), soit environ 1% de la population de cet espace. Le premier des objectifs de la PAC (Politique agricole commune de la CEE puis de l’UE, 1962) était précisément de rendre la communauté autosuffisante alimentairement. Les Français à la veille de la Révolution française avaient une ration calorique quotidienne moyenne de 1700 Kcal (on estime qu’en-dessous de 2000 Kcal une société est sous-alimentée), alors qu’aujourd’hui elle atteint 3600 Kcal. Ils mangeaient pour l’essentiel des céréales et des féculents et très peu de protéines animales, de fruits ou de légumes. Désormais les protéines animales (viandes, poissons, œufs, lait, graisses d’origine animale) représentent 37% de leur régime et les sucres 10%. Le cas des Etats-Unis, pôle vers lequel l’Europe semble tendre, est légèrement différent : la part des protéines animales ne s’élève qu’à 28% tandis que celle des sucres à 17%.

[2] Tant en termes de transformation que d’organisation de la production : que l’on pense à Tintin émerveillé devant cette industrie de la viande à Chicago.

[3] Au début du XIXe siècle Appert invente un procédé de conservation permettant de « fixer les saisons », puis en 1847 est inventée en Angleterre la conserve en fer blanc. Le procédé est rapidement amélioré en France par Chevallier-Appert qui permet de passer à une production industrielle de conserves dès 1852 (anticipant par empirisme la révolution pastorienne). En 1876 a lieu le premier transport transatlantique de viande par navire réfrigéré, mettant en concurrence directe les « pays neufs » (Amérique latine, Etats-Unis, Australie) avec l’Europe. Voir dans Madeleine Ferrières, Histoire des peurs. Du Moyen Âge à l’aube du XXe siècle, Seuil, 2002, « Les empoisonneurs de Chicago » et plus précisément les pages sur « l’industrialisation anxiogène. »

[4] Les exploitations ont diminué massivement au point que les agriculteurs ne représentent aujourd’hui guère plus de 3% de nos sociétés (que l’on songe à l’Ancien régime dans lequel ils étaient plus de 80% de notre société) et le poids relatif de l’agriculture a considérablement diminué avec la modernisation de nos économies (ainsi en France, le secteur primaire représentait encore à la veille de la PAC plus de 20% du PIB national, sa part est tombée à 3,8% en 2005). Aux nombreuses et petites fermes familiales se sont substituées de grandes exploitations modernes et productives.

[5] Le rapport à la mise à mort, à la violence, dans les sociétés urbaines est devenu plus tabou, s’est éloigné de nos réalités (de la même façon que la pratique des deuils a très profondément changé). Les animaux à partir du XIXe ont ainsi été tués en dehors des villes avec l’exil imposé des abattoirs, et la conscience du carnivore soulagée (les grands cimetières urbains ont connu le même sort : l’ancienne souillure de la mort antique, que le christianisme avait placé au cœur de la cité, s’est à nouveau trouvée évacuée de l’espace civilisé). Les animaux domestiques, proches de nous, ont commencé à être mieux considérés et protégés (ainsi en 1833 une loi parisienne interdit les combats de coq dans la ville tandis qu’en 1850 la première loi contre les mauvais traitements des animaux domestiques est promulguée en France). Ceux destinés à être mangés et devenus invisibles, ont eux été évacués du champ compassionnel et mis à mort tout à fait anonymement et industriellement. Dans cette gestion nouvelle et rationnelle des espaces urbains, ce sont les conceptions médicales aéristes qui ont prévalu. Il s’agissait de se prémunir d’odeurs néfastes et mortelles (cf Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille). On retrouve ainsi le même genre de préoccupations dans les transformations haussmanniennes et l’élargissement des avenues (faire circuler l’air). Il n’est pas impossible que la mise à l’écart des équarisseurs et autres spécialistes du débitage de la viande, « armés », jeunes et souvent violents ait compté dans ces stratégies des élites urbaines. Voir Madeleine Ferrières, Histoire des peurs alimentaires…, « Conflits d’hygiène », op.cit. Des  historiens remarquent que pendant de nombreuses années les espaces ruraux semblent plus accoutumés à la violence, notamment selon eux du fait d’une plus grande proximité avec la mise à mort l’animal. Pensons au génocide des « Tutsi » par les agriculteurs « Hutu » au Rwanda à coups de machettes, geste agricole technique quotidien.

[6] « Quoi de plus révoltant et de plus dégoûtant que d’égorger les bestiaux et les dépecer publiquement ? On marche dans le sang caillé. Il y a des boucheries où l’on fait passer le bœuf sous l’étalage des viandes. L’animal voit, flaire, recule ; on le tire ; on l’entraîne ; il mugit ; les chiens lui mordent les pieds, tandis que les conducteurs l’assomment pour le faire entrer au lieu fatal. » C’est ainsi que Louis-Sébastien Mercier décrit une scène parisienne à la fin du XVIIIe siècle (voir Alain Corbin, op.cit.).

[7] L’historien Enzo Traverso, analysant les racines de la violence nazie, a ainsi montré que le système d’extermination mis en place contre les Juifs par le régime hitlérien a puisé ses racines dans le XIXe siècle industriel à travers l’héritage de la mise à mort mécanique (grands abattoirs de Chicago mais aussi guillotine) et de la gestion rationalisée de la production (taylorisme/fordisme). Voir de l’auteur, La Violence nazie, une généalogie européenne.

[8] Les réformes de la PAC en 1992, 1999 et 2003 ont notamment permis de réorienter les objectifs initiaux vers une baisse de la surproduction et une meilleure prise en compte de la protection de l’environnement.

[9] Elle est la deuxième productrice de gaz à effet de serre (18%), devant l’ensemble des transports (14%) et derrière l’industrie et l’énergie, à condition que l’on prenne l’ensemble de la chaîne de production (de la fabrication des engrais chimiques pour les fourrages aux pets et rots des vaches sérieusement problématiques en la matière). C’est que la production a très fortement augmenté, s’adaptant (ou suscitant ?) à la transition alimentaire mondiale, passant de 71 millions de tonnes en 1961 à 284 millions de tonnes en 2007. La production de viande représente également 70% des terres agricoles (élevages extensifs et surtout fourrages…) et 45% de l’eau mondiale utilisée. Voir la présentation de travaux récents dans « Les pets des vaches vont-ils nous tuer ? », Télérama, octobre 2009, n°3118.

[10] Le moment où la qualité des aliments semble avoir été la plus mauvaise est précisément le XIXe siècle qui voit les distances parcourues par les produits s’allonger et les intermédiaires se multiplier, la dissociation de l’abattoir et de la boucherie à l’échelle locale s’effectuer alors que les outils de contrôle législatif sont encore lacunaires de même que les contrôles vétérinaires (les premières grandes lois en Europe et aux Etats-Unis étant prises au début du XXe siècle seulement).

[11] La plus frappante étant celle de la « vache folle », l’ESB (Encéphalopathie Spongiforme Bovine). Les premiers bovins touchés ont été britanniques, entre 1982 et 1985, contaminés par des farines animales issues de l’équarrissage de cadavres d’autres bestiaux infectés, mais insuffisamment chauffées. On a découvert en 1996 une possible relation entre l’ESB et la maladie de Creutzfeldt Jacob chez l’homme, suscitant une véritable psychose… On pourrait estimer cette peur également paradoxale du fait de l’importance de comportements alimentaires dangereux développant l’obésité morbide (la question d’une pandémie de l’obésité est désormais clairement posée par les autorités sanitaires). Ce serait maladroit je pense, car celui qui mange « mal » choisit de le faire, est libre d’arrêter, alors que dans les crises sanitaires l’individu n’a pas de prise sur sa santé.

[12] En moyenne, les agriculteurs du Sud sont 35 fois moins productifs que ceux du Nord. Mais si l’on prend en compte le cas du continent subafricain, relativement le plus touché par la faim (plus de 30% de sa population en moyenne), le rapport passe de 1 à 60. Or le FMI, par le biais des PAS (plans d’ajustement structurels) a conditionné l’obtention de prêts à une libéralisation brutale des structures économiques ainsi que des marchés.

[13] L’UE soutient le revenu de ses agriculteurs à hauteur de 34% (rapportés aux recettes agricoles brutes) et les Etats-Unis à 20% (moyennes des années 2000-2003, source : OCDE). Uniquement en 2003 l’UE a dépensé pour la PAC plus de 40 milliards d’euros, alors que le FAO considère que 50 milliards de dollars, bien investis, pourraient régler le problème de la faim dans le monde. Je rappelle que l’agriculture ne compte que pour quelques  % du PIB des pays du Nord.

[14] Ne serait-il pas normal de considérer que l’urgence humanitaire que représente la faim dans le monde est suffisamment sérieuse pour que l’on accepte certaines entorses au sacro-saint libéralisme (comme cela a été le cas pour les médicaments génériques de traitement du Sida) ? A titre d’exemple, je rappelle que jusqu’en 1978 le prix du pain en France était fixé par décret.

[15] L’aide alimentaire fournie en nature représente également une concurrence redoutable, car gratuite, pour ces petits agriculteurs qui ne peuvent plus vivre de leur travail. Conséquence perverse du système…

[16] L’intérêt premier des OGM (organismes génétiquement modifiés) est à mon sens de produire des aliments plus nutritifs et moins nécessiteux d’eau et d’intrants. Seulement l’argument de la faim dans le monde avancé depuis quelques années par des firmes comme Monsanto est partiellement fallacieux quand on sait que nous produisons actuellement de quoi nourrir potentiellement 12 milliards d’humains (ainsi nous disposons d’ores et déjà de 330 kg de céréales par an et par habitant, mais le chiffre reste théorique dans la mesure où une partie importante de ces céréales est destinée au bétail, cf la note 9, et que la répartition est extrêmement inégale).