Petits rappels techniques pour commencer.

L’acte de numériser est l’action qui consiste à enregistrer par des moyens électroniques la reproduction d’un texte, d’une image fixe, d’images animées, de sons précédemment écrits, imprimés, ou peints, ou tirés sur film papier photographique, ou enregistrés en mode analogique sur  vinyle ou bandes magnétiques. Il y a donc transformation du support, substitution d’un objet nouveau à l’objet initial : les éléments signifiants sont dématérialisés – mais la consultation nécessite un appareil, l’ordinateur ou ses versions partielles et miniaturisées que sont devenus les téléphones portables, les lecteurs de DVD, les lecteurs électroniques (e-book).

Quatre caractéristiques  font l’intérêt de cette transformation :

 la transmissibilité immédiate et sans contrainte de distance, puisque basée sur les seules propriétés de l’électricité et des ondes électromagnétiques ;

 consécutivement, l’affranchissement du support, donc la disparition d’un volume et d’un poids, ceux-ci se réduisant à la taille de l’appareil de lecture – dont on ne peut à l’inverse se priver ;

 la reproductibilité infinie, pour peu que l’on dispose de l’appareil adéquat, pour un coût quasi nul et dans un laps de temps négligeable ;

 enfin, la « malléabilité » aisée du contenu.

Pour les textes, la numérisation peut s’accompagner d’une opération supplémentaire, la reconnaissance de caractères, qui permet de restituer un « mode texte », c'est-à-dire un contenu textuel sans rapport formel avec l’image du document d’origine. Un tiers des quelques 950 000 documents numérisés dans « Gallica », le fonds numérique de la BNF, l’est sous cette forme.

Ces quatre caractéristiques sont ambivalentes, porteuses de conséquences positives et, simultanément, dommageables.

Enfin, n’oublions pas que le terme « numérisation » s’applique en principe à des productions ayant d’abord connu une première existence sous une forme traditionnelle, et qui rejoignent ainsi les productions contemporaines produites dès le départ sous la forme électronique : l’écrivain écrit directement sur son ordinateur, le cinéaste ou le photographe utilisent une caméra ou un appareil numérique, le musicien enregistre directement sous la forme numérique. La notion va donc s’appliquer essentiellement à la reproduction des œuvres ou des documents datant d’avant l’ère de l’électronique, potentiellement « patrimoniales ». Nous nous attacherons ici essentiellement à la numérisation des textes.

La deuxième caractéristique – s’affranchir de l’objet – n’a pu se développer tout de suite : un support intermédiaire a d’abord été inventé, le CD et ses avatars (CD-ROM, DVD), avant que le WEB ne vienne prendre le relais, encore partiellement aujourd’hui. Cependant, on peut sans grand risque prédire la réduction de l’utilisation du support intermédiaire à une portion congrue dans la décennie qui vient. La « résistance » de l’objet n’est plus technique : elle est sans doute un effet générationnel. Les adultes qui ont connu l’universalité des objets culturels – livre, disque – attachent à leur propriété et donc leur visibilité dans l’espace intime des valeurs que la jeune génération semble maintenant oublier. Le mélomane était fier de sa collection de disques, image de ses goûts et de sa culture ; les jeunes ont de moins en moins de lecteurs CD portables, se contentant de leur MP3 en extérieur, de leur PC à domicile. En sera-t-il de même pour le livre ?

Affranchie du support intermédiaire, la consommation de biens culturels peut potentiellement se multiplier dans l’espace et dans le temps grâce à la première des quatre propriétés : un unique appareil lié au WEB peut donner accès en ligne à une infinité d’œuvre, texte, image et son mélangés, et en stocker un très grand nombre.

Le stockage des textes n’occupant que des espaces de plus en plus tenus sur des mémoires informatiques de plus en plus petites, on peut penser voir résolu ensemble  les difficultés de la conservation et de la communication du patrimoine : fallait-il construire la Bibliothèque nationale de France ?

La combinaison avec la troisième propriété, la reproductibilité immédiate et infinie, ouvre donc le champ de la diffusion, instantanée, simultanée, mondiale. Imaginons Gutenberg découvrant que la bible peut arriver de cette manière dans tous les foyers du monde … Un des intérêts majeurs de cette technique est de redonner vie, de rendre de nouveau consultables les livres épuisés, stockés dans quelques rares bibliothèques, en évitant les frais risqués d’une réimpression. On voit poindre dans le commerce le livre imprimé à l’unité, imprimé sur des super-photocopieuses : preuve s’il en était besoin de l’intérêt persistant de la forme « papier ».

La malléabilité du contenu a ouvert des champs complètements inédits à la transmission des informations, à la mise en relation de textes différents, à la création artistique. L’évolution permanente d’un même texte permet des encyclopédies toujours à jour (voir Wikipédia). L’accès direct et automatique à n’importe quelle partie d’un texte ouvre un champ fantastique de la recherche : repérer de manière instantanée toutes les occurrences d’un mot, d’un nom propre dans un corpus considérable et dans plusieurs textes simultanément, repérer les phrases copiées (ou plagiées) d’un texte par rapport à un autre ; manipuler les sons et les images à l’infini… L’édition de la « Recherche du temps perdu » en mode texte sur un seul cédérom (épuisé hélas) en est un frappant exemple.

Mais… (à suivre)

 

Jean-François Jacques (bibliothécaire-consultant)