II  « Pour ou contre le marché ? »

Tous les économistes vont désormais, peu ou prou, se positionner par rapport à cette question centrale du marché et du libéralisme économique.

En simplifiant trois positions sont possibles:

La première voit dans le marché l’alpha et l’oméga de l’économie, le régulateur suprême qui permet l’allocation optimale des ressources rares grâce aux prix qui orientent producteurs et consommateurs de biens et services marchands.

La seconde, ne relevant que les aspects négatifs du marché, voit ses imperfections comme des tares rédhibitoires et le marché, nécessairement « entropique », ne conduisant qu’au désordre. Elle propose donc de remplacer le marché par d’autres formes de régulation, par exemple celle de la collectivisation des moyens de production et d’échange et la fixation des prix et des quantités par le plan.

Entre les deux, et surtout après les expériences historiques tant des « socialismes réels » que des « capitalismes concrets », d’autres penseurs cherchent à « contrôler » le marché. Comment ? Jusqu’où ? C’est là que les divergences existent. On en est même venu à l’invention du « socialisme de marché » s’opposant au « libéralisme du marché » ou à la formule de Lionel Jospin : « oui à l’économie de marché, non à la société de marché »!

Le marché a d’abord été une réalité physique, géographique, parcellaire répondant à des besoins concrets. Devenu une construction théorique, il s’est heurté aux « durs pépins de la réalité » du fonctionnement des économies réelles. Selon Alain Minc « le marché produit à la fois de l’efficacité et de l’inégalité » mais en outre, et c’est encore plus vrai dans nos sociétés modernes, les imperfections classiques persistent : irrationalité des agents, asymétrie tant des forces que des informations, monopoles ou quasi-monopoles, … et de nouvelles imperfections apparaissent : plus forte dé-corrélation, au moins à court terme, entre les différentes sphères de l’économie (économie réelle, immobilier, finances, investissement, monétaire, devises, …), amplification des phénomènes due notamment à la rapidité des transmissions des données, non prise en compte du long terme, notamment des effets sur l’écosystème, …

Vers toujours plus de marché ?

Entamée depuis l’aube de l’humanité, la longue marche de nos sociétés et de nos économies semble aller vers toujours plus de marché voire vers une « marchandisation » totale de la société. Les vestiges de sociétés « socialistes » comme Cuba ou la Corée du Nord et les tentatives du Venezuela ou de la Bolivie ne changent pas la direction générale surtout quand des « mastodontes » comme la Chine et l’Inde sont passés à l’économie de marché.

Ce marché est aujourd’hui :

-          de plus en plus vaste, aux dimensions du monde et de sa globalisation

-          de plus en plus rapide, quasiment en temps réel, en phase avec l’accélération de la transmission des données et des informations

-          de plus en plus complexe, complexité dans le nombre de marchés, dans la multiplication et la multiplicité des acteurs, dans la quantité et la variété des produits échangés, …et dans l’interaction de l’ensemble

-          de plus en plus immatériel dans les « produits » échangés : des biens certes mais surtout des services, de l’information, de la musique, des titres, des contrats, des dérivés, ….

-          de plus en plus virtuel dans sa localisation grâce aux nouvelles technologies qui permettent à des offreurs et des demandeurs de se rencontrer sans se connaître ; le marché est aujourd’hui « utopique », au sens étymologique comme un lieu sans lieu.

En dépit des crises qui lui sont consubstantielles, le marché a gagné sur le terrain et il est devenu la norme. Mais il n’a pas forcément gagné les cœurs et les esprits, car même dans les situations de prospérité son efficacité est moins perçue que sa tendance à produire de l’inégalité et, bien entendu, dans les situations de crise on dénonce son aveuglement. Comme la crise se déroule dans une économie de marché, la tentation est grande d’en rejeter sur le marché la responsabilité, d’en faire la cause de tous nos maux. Pour résoudre la crise supprimons le marché. Cela fait penser à l’album d’Hergé, le lotus bleu, où un malade mental veut absolument couper la tête de Tintin pour lui permettre de trouver la vérité !

- Certains  veulent « jeter le bébé avec l’eau du bain » et les idées néo-marxistes, remises en France au goût du jour à  la sauce anti-capitaliste par la conjonction du charisme d’Olivier Besancenot et du terreau favorable de la crise, rencontrent un écho assez profond.

- Quelques-uns, peu nombreux et surtout peu entendus, sans prétendre que le marché est la solution miracle et qu'il suffit de lui laisser le temps de s’autoréguler, rappellent toutefois ses vertus, ses mérites et ses succès.

- Le courant de la nouvelle régulation appelle à une régulation forte de l’économie, c’est-à-dire en quelque sorte à la suppression du marché en tant que régulateur principal, le marché n’étant plus qu’un instrument entre les mains des régulateurs. Pour tenter une image : le marché peut être un des moteurs de l’économie mais sûrement pas son pilote.

- Enfin il y a un espace, certes étroit et difficile pour inventer, plutôt que de nouvelles régulations, de nouvelles règles ; car aucun marché ne peut fonctionner sans règles et aucune règle n’est efficace sans une autorité pour la faire respecter.

Chaque époque a besoin de règles pour faire en sorte que dans des circonstances données, techniques, sociales, politiques, géostratégiques, le marché produise le plus d’efficacité et le moins d’inégalité. Chaque époque a besoin d’une autorité pour faire respecter des règles contingentes. Dans un monde globalisé mais où les nations jouent encore un rôle majeur, tout l’enjeu consiste à se mettre d’accord pour fixer de nouvelles règles adaptées à ce nouvel « hypermarché utopique ». Rien n’est moins assuré que d’y parvenir facilement. Il sera encore plus ardu de se donner les moyens de faire respecter les nouvelles règles sans l’existence d’un gouvernement mondial, idée chère à Jacques Attali, et sans l’émergence parallèle d’une « hyperdémocratie » planétaire.

Frédérick VAN GAVER