13 mai 2009
M comme Métamorphose... de la métamorphose (Kafka)
La pensée moderne résiste à la métamorphose. Son caractère magique est un défi à la raison. Ses origines divines, son aspect merveilleux, le lien qu'elle conserve avec la mythologie, la réservent au cadre du conte et de la poésie. Dans la réalité, il n'y a pas, croit-on, de « métamorphose », mais des causes qui s'enchaînent. Des transformations, oui. Quand celles-ci sont brutales, quand les causes nous restent inaperçues, la raison forge des concepts limites: on parle d' « effet de seuil », de « saut qualitatif », d'évolution « dialectique ». La « révolution », dirait-on, est dans le champ historique une de ces figurations limites, laïcisées, de la métamorphose.
La pensée moderne ne se résout pas à l'impensable.
Mais nous? Devons-nous nous résoudre à la pensée moderne? Pouvons-nous renoncer à penser l'impensable?
En installant le merveilleux au cœur de son récit, la Métamorphose de Kafka est une charge de dynamite placée dans le derrière de la pensée moderne. La nouvelle en effet n'est pas le Horla (nous ne nous trouvons pas devant une œuvre de la littérature fantastique) : son but n'est pas de nous mettre en face d'une réalité surnaturelle à expliquer. Il est:
1. de faire un pied de nez à la pensée moderne
2. de détruire le réel en remplaçant le normal par l'anormal
3. de montrer que ce qui nous guide, la maîtrise technique, la rationalisation de l'existence, l'arraisonnement de toutes les choses du monde (Gregor est représentant de commerce), que la société moderne, en un mot, doit être rejetée par une réaction organique issue de l'intérieur de l'être. La métamorphose est cette convulsion de l'être, cet « impensable » que la pensée moderne doit maintenant penser avec urgence. Non pas une réalité surnaturelle, mais la vérité devenue réalité = le réel vrai, le Réel en tant qu'il est impensé par la pensée.
Avec Kafka, autrement dit, la métamorphose change de sens: elle n'évoque pas une réalité autre, mais le retour de l'être sous la seule forme – interdite, irréaliste, monstrueuse – que lui laisse l'arraisonnement total du monde au savoir et aux logiques du commerce et de la marchandise. La métamorphose c'est le réel qui fait retour. Non pas métamorphose, mais symptôme et métaphore. Elle est, dans ce récit, la maladie comme métaphore.
Laissons pour un temps la métamorphose de Gregor, qui commence le livre et lui donne son titre, et relisons, pour comprendre où Kafka veut en venir, la nouvelle à l'envers, en commençant par la dernière phrase. Le héros est mort et nous apercevons la scène à travers les yeux du père qui regarde avec attendrissement sa fille Grete qui s'est assise à l'arrière du tramway. Kafka écrit:
« Et ils crurent voir une confirmation de leurs nouveaux rêves et de leurs beaux projets, quand, au terme du voyage, la jeune fille se leva la première et étira son jeune corps. »
Que voyons-nous? Que la première métamorphose (celle de Gregor) trouve son épilogue et sa raison d'être dans cette deuxième métamorphose par laquelle Grete, sa sœur, découvre la permission de s'accomplir. L'épanouissement de la sœur répond ainsi, à la fin, à l'abâtardissement monstrueux de son frère. La nature après l'anti-nature. Celle-ci s'originant dans l'autre. Gregor est écarté du champ de la nature humaine, puis Grete y fait son entrée, l'extermination de Gregor étant le prix à payer pour la réhumanisation de Grete.
Entendue ainsi, la nouvelle opère une transvaluation des valeurs. Gregor est et n'est plus la victime qu'on doit plaindre. Son élimination rend le bonheur à sa famille.
Était-il véritablement « de trop » ? Ou était-ce son attitude, mais pourquoi? Gregor disparu, en tout cas, il faut bien le constater: c'est toute la famille qui est objectivement soulagée. Le père, la mère et la sœur sortent de chez eux, ils recommencent à travailler, retrouvent le courage d'affronter l'adversité. On échappe à l'angoisse, aux petits calculs frénétiques. On sort de la claustration, de la surveillance mutuelle. Enfin on respire, on est libre, il y a de l'air. Le corps, du coup, peut s'épanouir.
L'apologue est cruel. Les valeurs sont sens dessus dessous. Comment en effet ne pas voir que la maladie de Gregor est dans la bonté de Gregor, qu'elle est dans son incapacité à dire non, à couper le lien (à assumer la castration), à devenir adulte? À préférer l'existence du cloporte à celle d'un homme, les compensations de l'imaginaire aux satisfactions du réel, la répétition à l'aventure, le dedans au dehors, le semblable au tout autre... À choisir le cafard de préférence à la vie. Kafka, nous dit Max Brod, lisait ces textes avec une gaieté goulue. Lecteurs sentimentaux, méfions-nous du pathétique, comme Gregor doit se méfier de la morale et de la « bonne pensée ». Nos valeurs ne sont pas « valables ». La bonté n'est pas bonne. Ce que nous appelons notre « moi » est une illusion. L'enfance est un miel qui nous empoisonne.
Ce qu'appelle, par contraste, la métamorphose, c'est le sursaut de l'être contre les calculs du sujet. C'est l'être contre l'avoir, l'insurrection de la libido, la révolte de la nature contre la société, la revanche du corps contre l'esprit, c'est le désir plutôt qui ouvre le corps en deux (« c'est l'âme, dit au même moment Claudel, qui contient le corps »). La métamorphose est le coup de trompe qui sonne l'urgence du réveil. Se réveiller: c'est le sens grec du prénom de Gregor (« egregora ») et le leitmotiv de la nouvelle. Le thème ouvre et ferme le récit. Au début, Gregor « s'éveille d'un rêve agité » - et se retrouve changé en un monstrueux insecte; à la fin, c'est Grete qui s'étire - et elle est changée en une magnifique jeune femme. Dans le premier cas, c'est comme si le dormeur ne se réveillait pas (Gregor dort toujours, il n'est pas capable de s'extraire des limbes de l'enfance qui le retiennent prisonnier) et la réalité est alors emportée par le rêve. On entre ainsi dans le récit de la Métamorphose qui se présente comme le récit du cauchemar de Gregor; Gregor devient le cloporte qu'il est dans la logique de son désir. L'abcès crève, mais ce n'est pas le réveil, seulement le rêve: le dormeur en réalité dort toujours. Dans le deuxième cas, la jeune fille se réveille, mais ce n'est plus le bon personnage, seulement sa sœur.
Cependant, dans les deux cas, on voit ce que signifie pour nous, modernes, la métamorphose telle que Kafka nous la découvre ici. C'est la réalité culbutée par le rêve, la pensée renversée par ce qu'elle impense; c'est la nécessité de transvaluer nos valeurs. Elle est le Réel du désir. (C'est que Claudel a raison : l'âme réellement contient le corps...)
« Les spectateurs se figent quand le train passe... » Kafka écrit ces mots en tête de son journal. La métaphore, disons-nous, est ce train. Elle est cette chaudière lancée dans notre nuit.
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Bertrand Chauvet, traducteur (dernièrement, Oedipe mis en scène par Philippe Adrien au Théâtre de la Tempête, janvier/février 2009)
Commentaires
Ce bel article donne envie de relire (et de lire) Kafka!
Un K. complexe
Est classique, disait Italo Calvino, un texte qui n'a jamis fini de nous dire ce qu'il a à dire (je cite de mémoire...). En ce sens, La métamorphose de Kafka est exemplairement classique.
J'avais toujours rangé les parents et la soeur du pesonnage central au nombre des complices plus ou moins avéré de toutes ces forces qui limitaient son humanité au point de le réduire à l'impuissance du cloporte renversé. Bertrand Chauvet nous invite à (re) lire la nouvelle de Kafka en nous souvenant de ce que la fin en effet révèle et à opposer l'épanouissement de la soeur et l'enlisement de Gregor dans une torpeur bestiale et c'est là, en effet, une proposition de lecture très riche, exposée dans un bel article.
Est-ce à dire cependant qu'on puisse lire ce texte comme une dénonciation de la modernité? Gregor est représentant de commerce, soit. On l'imagine commis dans quelque affaire analogue à celle où prospérait le père Kafka,lourd, brutal et obtus si l'on en juge d'après la Lettre au père. Mais le monde que Kafka laisse entrevoir, est-ce celui de la modernité, ou celui de sa caricature sous la forme d'un mélange de bureaucratie et d'affairisme? Ce dont Gregor ne parvient pas à se dépêtrer est-ce de l'empire de la Raison, ou de quelque version "kakanienne" du règne d'Homais?
KAFAÏEN ?
Comprendre l'appel à métamorphose n'est pas si Kafkaïen que pensé usuellement.
Merci Bertrand Chauvet de nous inviter au voyage d'une métamorphose du penser "moderne", proposition de transformation placée en perspective par ses soins.
- La phrase "la pensée moderne ne se résout pas à l'impensable" m'a fait gamberger. En toute logique, penser l'impensable n'est pas possible. C'est ce que disent certains enseignements traditionnels qui soulignent que le principe même de toute chose ne peut à proprement parler être enfermé dans une pensée, qu'il est ce qui entraîne ipso facto une dynamique. Il échappe à toute pensée.
De fait, le silence (*) ne peut se dire. La non pensée par sa nature même n'est pas pensable.
= Il faut alors supposer qu'il faut entendre dans cette phrase que la pensée moderne s'enferme dans une incapacité à penser autrement que dans des schémas normatifs, dans des formes qui ne peuvent pas aller plus loin, après (**).
Et il est un fait d'observation que les sociétés modernes (certains disent "post-modernes") s'époumonent pour une bonne part, à se conformer à une "normalité" déjà dépassée à plusieurs égards.
Certains exemples de métamorphose que nous offre la biologie sont pourtant parlants car la transformation est radicale: Métamorphose de la chenille en papillon ; d'autres le sont moins (passage du têtard à la grenouille).
Et la science de la phylogenèse nous fournit des modèles qui permettraient aux société modernes de quitter la "normose"(***) de pensées pour s'orienter vers d'autres perspectives et aller s'aventurer, tel Magellan partant faire le tour du monde, des zones non encore pensées ou concrétisées.
Pour revenir à l'oeuvre de Frantz Kafka (1883-1924), il peut être utile de la re situer dans son contexte ("la Métamorphose" est parue en 1915)...
Et quitte à ouvrir des horizons nouveaux, nous pourrions dire que F.K. utilise (le sachant ou non) le principe, l'archétype de l'inversion (*** *). C'est du reste ce que met en avant l'auteur ("la pensée renversée par ce qu'elle impense; c'est la nécessité de transvaluer" nos valeurs")
Il nous donne à voir en miroir (et montre de mouroir) que ce qui est mortifiant, c'est de vouloir se maintenir dans un mode de fonctionnement cortical de type hyponeurien au lieu de se propulser en se métamorphosant, vers un mode de fonctionnement de style épineurien.
Comme le souligne Bertrand Chauvet, le passage "pionnier" est visible dans la métamorphose inverse, sous regard du père, en fin de récit, de la soeur.
Il y a encore à dire, mais j'estime que mon propos est déjà assez long, je laisse de l'espace pour d'autres paroles et points de vues.
Si des passages métamorphiques peuvent et doivent s'opérer, ce sera celui d'un nombre suffisant; pas seulement celui d'un seul.
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* Je ne signifie pas par là l'absence de bruit.
** Métamorphose, de méta-: ensuite, après et -morphose: forme. Trans-formation, = changement de forme, forme suivante.
*** Mot attribuable je crois, au thérapeute Jean-Yves Leloup.
**** Pour les curieux: Sur la notion d'archétypes, trouver à puiser dans L'oeuvre de l'auteur Dominique Aubier en allant voir sur son site (dominique-aubier.com.)
Le pensable n'est pas le réalisable
Avec sa "Métamorphose", Kafka a fait école. Le procédé a été largement utilisé, depuis, en littérature.
Le mot et son sens étant déjà connus à son époque, Kafka a donc posé, en se servant de cette réalité qui ne concerne pas l'homme, la conjonction "si", point de départ de toute supposition, pour construire son histoire, se voulant "morale".
Kafka était-il un pionnier? Il me semble que la pensée mythique ne s'embarrassait pas des limites du connu dans ses divagations*.
D'ailleurs, la pensée semblait immortelle, car il était impossible de "se" penser mort. Une pensée immortelle dispose "a priori" d'une totale liberté.
On conçoit mieux de nos jours une limite individuelle à la pensée, mais, heureusement, elle est relayée par les survivants, et s'il y a toujours un "impensé", c'est parce qu'il y a toujours de "l'insu". Cet insu est grignoté chaque jour.
J'interprète de façon différente de celle d'Éric Delmas-Mars la phrase de l'auteur:"La pensée moderne ne se résout pas à l'impensable". Mais je ne fais pas, pour ma part, ce constat. Mis à part son usage "réfléchi", il n'y a pas d'impensable.
*"Le chat botté", de Charles Perrault, date de 1697
5- Commentaires sur commentaire
« Kafka était-il un pionnier? »
Ma réponse :
K. : Une simple marque dans le tissu civilisationnel, mais un marquage à considérer, un repère dont tenir compte dans une perspective cyclique.
Que nous faut-il entendre par « immortelle » dans cette phrase de commentaire : « Une pensée immortelle dispose "à priori" d'une totale liberté » ?
Mon avis : toute pensée et mortelle… avant, pendant et après son émission. Il est dans la nature des idées d’être labiles ; d’avoir une naissance, une durée de vie et une mort. Une idée est au fond comme un être humain qui naît, vit et meurt dans une forme.
Et je pose la question : Le mode de penser dit moderne a-t-il changé cela ?
Dans le commentaire de "Sceptique", la remarque « Mis à part son usage "réfléchi", il n'y a pas d'impensable. » porte témoignage de ce qui différencie en toute amitié d’humains, nos positions : "Sceptique" présente la position scientifique « moderne » selon laquelle n’est réel que ce qui est pensé ou pensable ou démontrable. Je dis que le réel, « ce », sur quoi se déroule le fil des pensées n’est pas pensable. Il ya là, de part et d’autre deux affirmations en quelque sorte péremptoires; opinions divergentes.
Provocation :
- « (…) s'il y a toujours un "impensé", c'est parce qu'il y a toujours de "l'insu". Cet insu est grignoté chaque jour. »
= Et peut-être qu'un jour : Tout sera pensé sur tout ?
Éric Delmas-Marsalet
A la relecture...
J'éprouve, je le reconnais, quelques difficultés à débattre des métamorphoses éventuellement nécessaires du penser moderne, mais je m'interroge sur le sens de ce qui change, quand ça change. La transmutation de la Chine "communiste" en empire du milieu de l'affairisme le plus débridé: rupture ou continuité? L'avènement encore discuté des "mères porteuses", simple développement de nos connaissances et pratiques ou métamorphose complète de notre rapport à la procréation?
Sans doute que dans la métamorphose, ce qui change, c’est la forme, non l’identité. Narcisse et la fleur qu’il est devenue se mirent pareillement dans le miroir de l’eau. La chenille devient chrysalide, puis papillon mais c’est le même insecte : le papillon est promis dans la chenille et quand il meurt au soir de courtes journées ensoleillées, c’est elle aussi qui cesse d’exister, définitivement.
Dans la nouvelle de Kafka, Grégoire se réveille un matin, déjà trop tard pour prendre le train qu’il fallait pour vaquer aux affaires qui lui sont confiées, « transformé dans son lit en une véritable vermine », mais ce que le texte nous dit de lui, ce n’est pas seulement sa nouvelle apparence mais qu’il pense et reconnaît la réalité. Celle qu’il voit : sa chambre, bien sage malgré l’image de la dame assise avec toque et tour de cou en fourrure, découpée dans un magazine, celle qu’il perçoit par la fenêtre, celle qui occupe d’abord sa pensée: sa vie professionnelle de représentant en tissus (les trains, les hôtels, le patron qui parle à ses employés assis sur son bureau...) et la perspective de claquer la porte un jour quand la dette des parents serait remboursée.
Et tant que la porte de sa chambre est demeurée fermée, dans la douce voix de sa mère, dans les cris de son père et dans le chuchotement de sa sœur, c’est le nom de Grégoire qui revient. Tôt prévenu de cette absence inexpliquée, le Gérant, qui l’admoneste, l’appelle « Monsieur Samsa ». Certes Grégoire éprouve physiquement la réalité de sa métamorphose, le son étrange de sa voix, la difficulté d’apprendre à mouvoir un corps tout différent, mais il ne cesse, lui, d’entendre et de comprendre ce que disent les autres : ses parents, Grete, les nouveaux locataires, la bonne. Il ne cesse de souhaiter pouvoir encore les voir, attablés, le soir. Il ne cesse de songer tendrement à sa sœur, à l’intention qu’il avait de l’envoyer au Conservatoire poursuivre ses études de violoniste.
Pour les siens, il cesse vite d’être nommable. Pour la vieille bonne, c’est clair : il n’est qu’un « vieux mangebouse », un « vieux cancrelat » et l’oraison funèbre sera rapide : « Venez donc voir, il est crevé ; il est là, il est couché par terre ; il est crevé, comme un rat ». Et pour la sœur, finalement excédée, il faut « se débarrasser de l’idée que c’est Grégoire.» C’est, clairement, pour eux que la métamorphose de Grégoire est impensable. La chambre du fils est progressivement vidée de ce qui la meublait, même du bureau sur lequel Grégoire a étudié pour parvenir à son métier, même de l’image de la dame toute en fourrure contre laquelle, Grégoire le cloporte, se réfugie « s’appuyant sur le verre qui adhéra à son ventre brûlant et le rafraîchit d’une façon délicieuse ». C’est d’ailleurs cette vaine tentative de Grégoire qui provoque la colère de Grete et les seuls mots qu’elle lui adresse depuis qu’elle a vu le résultat de sa métamorphose. Si la mère supplie encore qu’on épargne la vie de son enfant et dort, les yeux clos de fatigue, la sœur et le père enferment définitivement Grégoire dans sa chambre devenue… un débarras dans lequel celui-ci, prostré dans un bien-être relatif et une méditation paisible, exhale son dernier souffle. Reste sans doute un corps ? « Il ne faut pas vous tracasser pour emporter le machin d’à côté. C’est déjà réglé. » déclare la bonne.
Oui, Kafka lisait ces textes avec une gaité goulue. Mais je ne suis pas sûr que le fait que la famille sorte comme rajeunie et revivifiée de la fin et de la métamorphose et de l'existence du cloporte comme de Grégoire suffise à donner au lecteur le sentiment que la révolte de l'être est salutaire et qu'on peut échapper aux petits calculs et aux grandes désillusions. Et, venant de relire le texte de Kafka dans la vieille traduction de Vialatte à laquelle j'emprunte toutes mes citations, j'ai été sensible à nouveau à ce qui en ressort également: l'illustration de notre propension à nier l'identité de l'autre quand elle nous dérange trop. Grégoire se réveillant cloporte, n'est-ce pas aussi une métaphore de ce qu'il peut advenir de chacun quand il est métamorphosé en ce qu'il n'était pas jusqu'alors, en chômeur, en infirme, en vieillard, en mourant? Quant à la libération finale de la famille, à la suite de l'injonction paternelle ("Ne ruminez plus comme ça les vieilles histoires; vous pouvez bien penser un peu à moi.")et au projet parental de "trouver un brave mari" à Grete, visiblement épanouie,ce sont là de "nouveaux rêves" et des "bonnes intentions" dans lesquelles je vois plus une saisissante fin de la nouvelle qu'une illustration de la révolte de la nature contre la société, moderne ou pas!
"Tissu civilisationnel"
Juxtaposée à la très agréable note de lecture de J.C.Haglund, la formule d'éric Delmas-Mars prend tout son sens. La pensée ne vaut que communicable. Aphasique ou mutique, l'homme est comme mort. Un "légume".
Il a fallu la découverte de la dopamine pour s'apercevoir que des centaines de malades rendus parkinsoniens par une encéphalite, n'avaient rien perdu de ce qui s'était passé autour d'eux pendant les dizaines d'années de vie végétative. Les ressources de l'informatique ont permis à des victimes d'accidents vasculaires cérébraux ou de maladies dégénératives de retrouver une capacité à communiquer leur vie intérieure ou leur vision de l'univers (Hawkins).
Maintenant qu'on connaît mieux l'autisme et qu'on a cessé d'en faire le péché de mauvaises mères, on s'attache à faire sauter le verrou de la communication et à réintégrer ces sujets dans la communauté humaine.
Quand la rupture se produit réellement(Alzheimer) la souffrance est du côté des abandonnés (conjoint, enfants).
La pensée est donc bien "immortelle" en elle-même. Comme le "furet", elle circule entre ceux qui prennent part au jeu. Aucune pensée n'est jamais perdue. La preuve: celle de Kafka!
Décidément, ça coince chez moi avec cette notion d'immortalité que marque Yves (certes entre parenthèse).
Pour ma part, je n'y intègre pas comme il semble le faire une durabilité. Selon ce qu'il est possible d'en dire, je considère que la notion d'immortalité est d'ordre métaphysique. En tout cas dans mon cortex à penser, elle n'est pas placée dans un système de type hélénistique avec en arrière pensée une notion de mérite.
Si j'ai bien compris, ce dont nous parlons sur ce sujet c'est bien de la survie trans-générationnelle des pensée et de leur transmission.
Par boutade, pour illustrer mon propos, je dirais que les "immortel" de l'Académie française sont mortels !
D'où il découle que les pensées (émises par Kafka ou d'autres...) tiennent en vie, restent disponibles dans la psyché humaine considérée dans son ensemble tant qu'il y a des vivant en capacité de mémoriser, de penser et de parler ou communiquer par divers moyens et seulement en raison de cela.
Poussons le raisonnement jusqu'à l'absurde (les Kafka, les Camus, les Aldous Huxley et bien d'autres nous y invitent...): Représentons nous, c'est facile actuellement, que la mémoire de toutes les pensées de l'humanité soient stockées dans un système informatique; donc "relativement" immortelles au sens qu'utilise Y.L.
S'il ne se trouve aucune possibilité de décryptage, où cela mène-t-il ?
Tout ceci pour dire qu'une pensée, si elle n'est pas pensée (et éventuellement émise vers un autre récepteur)par un humain, elle meurt de mort morte.
Deux conditions donc à sa survivance : Qu'elle soient cryptée et placée en mémoire dans un système et ("et" est nécessaire)qu'il y ait un cortex cérébral qui soit en mesure de la récolter à un moment donné, sur un territoire donné (conditions de temps et de lieux)
En ce sens je dis, je réaffirme que de la même manière qu'un être humain est mortel dans sa forme, que le "bricolage" biologique produit d'une évolution temporelle est vouée se dissoudre et se transformer, d'une manière similaire, une pensée est mortelle. Les systèmes de civilisations aussi.
Et, pour formuler du côté qui est le mien, je considère que l'accent doit (ou au moins devrait) être mis sur le vivant sur ce phénomène ahurissant qu'est la vie et la possibilité de la penser, de la dire par la parole; parole qui est rendu possible parce que cette faculté acquise est transmise "naturellement" de génération en génération.
Ceci dit, mais toujours dans le droit fil de ce que je viens d'exprimer, j'ai beaucoup apprécié l'analyse et les remarques de Jean-Charles Haglund sur la "raison familiale" qui participe et fait procéder à la métamorphose régressive de Grégoire.
La remarque selon laquelle l'entourage rejette et pousse vers la disparition, la mort, le "suicide" du fils de cette famille et de la société dans sa composante exploitante, me parait pertinente et montre à quel point les individus et le collectif qu'ils assument, peut être prégnant et destructeur sur quelqu'un.
Et à quel point il est difficile de développer un regard d'empathie qui dépasse celui de rejet d'une différence qui dérange car il renvoie à un aspect de nous que nous ne voulons pas reconnaître, que nous occultons.
Il en est ainsi des êtres, il en est ainsi des idées émises qui déstabilisent notre système de penser le monde et celui de valeurs que nous y plaquons.
Chaque novateur, chaque être humain qui s'est employé à bousculer les systèmes d'idée ayant pignon sur rue, en a payé le prix parfois de sa vie.
Pour ne parler que d'une figure emblématique et d'un évènement qui ont marqué fort, symboliquement, notre culture : Le Rabbin Jéshuah en a su quelque chose il y a quelque 2000 ans du calendrier généralisé qui s'y origine; et nous ne pouvons pas nier que ça a frappé et marqué bien des esprits(Au point que ça enclenché un phénomène religieux qui prédomine encore actuellement dans le monde cultuel)
Pour ma part, je persiste en l'idée que l'aventure qui arrive à ce jeune homme Kafkaïen, sur les épaules duquel repose pour l'essentiel le fonctionnement familial, sert de révélateur du type hyponeurien ("insectoïde") d'organisation en groupe.
Nous pouvons soupçonner chez ce personnage un désir de métamorphose de type chenille vers papillon, lequel désir n'arrive pas à s'exprimer et reste virtuel, coincé qu'il est dans (justement) le cocon familial et environnemental.
C'est en ce sens que je disais plus haut, que cette nouvelle peut être considérée comme marqueur d'une situation sociétale à mettre à plat et éclairer au grand jour afin de rendre celle-ci (la situation) consciente au point que puisse s'induire la métamorphose à la quelle je pense que nos sociétés sont appelées. Sociétés désignées comme "modernes" souvent par contraste ou même opposition intentionnelle affichée, à celles dont le mode de fonctionnement repose sur des rouages traditionnels. (je n'entend pas par là: religieux)
La soit disant métamorphose s'extrapole et est exécutée de manière inversées chez la fille (sous regard du père !!).
C'est à dire qu'au lieu d'un changement de forme de pensée "filiale" dans une sens épineurien se formant et se formulant dans un contexte changé : de type épineurien(*), au contraire, le système familial perdure et, catharsis à rebours, tout le monde est content, tout le monde se satisfait et se contente de ce pseudo résultat qui maintient le statu quo. Le processus pépère continue à se perpétrer... indéfiniment. Signe d'immortalité ?
Je rajoute un prologue ou prolongement :
- Du côté où je me place, et regardant dans un plan de coupe similaire à celui d'un biologiste regardant des faits d'expérience à valeur générale, je vois une similitude, un pont à placer, un rapprochement nécessaire à opérer dans les mentalités pour regarder selon une focale adaptée, avec cette histoire d'il y a 2009 ans qui ponctue le mouvement et le langage de notre civilisation. Ancestrale et contemporaine.
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* C'est à dire corticalisé façon humaine, d'une manière indépendante des contingences aliénante, d'appartenance hyponeurienne, donc.
Les corps du Roi
Michelet a analysé cette proclamation rituelle qui marquait le fin d'un règne: "Le Roi est mort, vive le Roi".
Le corps, de chair, du Roi défunt est bien mort. Mais le "corps" institutionnel est éternel, et l'héritier vient l'habiter.
C'est dans le même sens que je parle de l'immortalité de la pensée, traduire en paroles et lancée dans le réseau constitué par les vivants. Tout n'est pas stocké et immortalisé. Mais c'est ainsi que se constitue le "Trésor" des connaissances et des cultures humaines.
À l'évolution "darwinienne", si lente que nous ne sommes pas différents de notre ancêtre "Cro Magnon", s'adjoint une évolution "lamarckienne", de transmission des acquis, au développement exponentiel.
Bien sûr, la pensée individuelle disparaît avec la vie, mais tant qu'il y a vie, l'individu ne peut "se" penser mort. C'est cette "incapacité" qui me paraît être à l'origine de la conception dualiste (corps ET âme).
Dans mon précédent commentaire, je rappelais l'importance de la communication dans l'appartenance à l'humanité. Pour "être", il faut parler.
Yves, j'adore tes répliques !
En effet, comme tu le soulignes en t'appuyant sur Michelet: Le "corps institutionnel" perdure... le temps que la royauté existe.
À titre d'illustration de ce que je dis, il faut remarquer qu'en France, avec le décollage de la tête du roi Louis XVI d'avec son corps, la royauté fut mortelle, malgré quelques soubresauts et le fait que perdurent quelques éléments de cette dernière dans nos moeurs sinon dans nos institutions.
Au Musée des Arts Premiers, quai Branly, il y a à l'étage, une exposition sur le thème que tu évoques avec un mur en diaporama.
Elle est saisissante de raccourci et d'évocation.
Je soutiens qu'à l'époque où nous vivons, il est possible de formuler différemment les choses à propos de cette dissociation que je considère artificielle, entre corps et âme; ainsi qu'en ce qui concerne la dichotomie entre corps et esprit.
Ta consoeur la psychanalyste Anne-Marie Filliozat et Gérard Guasch qui ont écrit un livre fort bien documenté et basé sur un long vécu d'expériences, intitulé "Aide-toi, ton corps t'aidera" (Albin Michel), parlent de "psychosoma".
Pour ma part j'adopte cette désignation à 100 %: En ce que je vis, il n'y a pas de dissociation, entre ce que l'on a l'habitude de désigner par "corps", "âme" et/ou "esprit".
Et, j'insiste sur le fait que pour être, il n'est pas nécessaire de parler. Pour être, il n'est pas nécessaire de s'identifier à ceci ou cela. (pour exister, je reconnais qu'il il peut en être considéré différemment)
J'estime qu'il est bon de savoir dépasser le "cogito ergo sum".
Pour être un humain avec d'autres humains et partager, il est certes nécessaire de communiquer, d'échanger, mais le fait de parler ne me paraît pas être le tout de l'appartenance à l'humanité. Le faire, l'acte en est.
Être humain et considérer l'autre, son semblable différent (qui au besoin m'interpelle par son attitude, son look, ses habitudes etc.), en tant qu'être humain égal, ne dépend pas de la manière mais du fait même.
Une bonne illustration de ce que je dis se trouve entre autres, dans cette parabole du bon samaritain qui explique ce qu'est un prochain.
Ce qui manque à notre héros métamorphosé de manière rétrograde, c'est le regard, le geste ou la parole d'un prochain qui face preuve d'une humanité solidaire.
Précision
Il faut parler pour "être"...pour les autres. Bien sûr, se taire, faire silence, n'empêche pas de se sentir "étant". Mais les "autres" n'étant pas "interpellés", ne sont pas obligés de le reconnaître!
Voilà qui est dit
OK !!
Merci pour la précision.
J'aurais pour ma part plutôt utilisé "exister" que "être"... pour les autres.
Ex-sistere
On emploie couramment le mot exister en parlant d'un autre, d'un objet, d'une situation concrète. Mais si on examine la formation du mot, on s'aperçoit qu'il décrit la conscience d'être, le "se voir étant". C'est pourquoi je préfère employer "être"
Nabokov et "La Métamorphose"
"La Métamorphose" aurait donné lieu à plus de 130 interprétations. Concernant les interprétations psychanalytiques, Vladimir Nabokov écrit ceci: "La punaise, disent-ils, est apte à caractériser son sentiment (celui de Gregor) d'être quantité négigeable aux yeux de son père. Notre sujet peut bien avoir quelque rapport avec les hannetons, il n'en a aucun avec les âneries et je rejette totalement cette absurdité." ("Franz Kafka (1883-1924)" par Vladimir Nabokov: étude détaillée, trés intéressante, publiée dans l'édition Le Livre de Poche de "La Métamorphose").
Pour son compte Nabokov propose, entre autres choses, de comprendre que: "Gregor est un être humain sous un déguisement d'insecte; sa famille est composée d'insectes déguisés en humains".
"pensée moderne"?
L'article de B.Chauvet souligne l'incompatibilité de la "pensée moderne" avec une notion telle que celle de Métamorphose: mais Kafka n'est-il pas partie prenante désormais de la "pensée moderne"?
Un article sur "moderne" ou "modernité" serait bienvenu, voire indispensable, dans cet "abécédaire des sociétés modernes"
Avis aux amateurs!
De deux métamorphoses, l'une...
Ces jours-ci, les circonstances (restitution d'un livre prêté) ont fait que j'ai re feuilleté "LES VILAINS PETITS CANARDS" de Boris Cyrulnik (Odile Jacob, février 2001).
J'ai instantanément effectué une liaison avec ce sujet de discutions et me suis interrogé sur le fait de savoir si ce qui est en jeu dans le récit de Kafka, ce ne sont pas les conséquences de ne pouvoir parler son mal-être ; celles de l'impossibilité de mettre en mot une histoire pour se raconter, décalé, à autrui, et ainsi, partager afin de pouvoir exister dés-incarcéré d'une histoire qui attache au passé et enferme la personne qui cherche à naître à la promesse d'elle-même.
Je recopie ce qu'écrit l'auteur dans le chapitre II intitulé "Le papillon" :
- "(...,)l'idée de "métamorphose" est indispensable à toute théorie du trauma. Dès qu'un enfant parle, son monde se métamorphose. l'émotion désormais s'alimente à deux sources : La sensation déclenchée par le coup qu'il a perçu à laquelle s'ajoute le sentiment provoqué par la représentation du coup. Ce qui revient à dire que le monde change dès qu'on parle, et qu'on peut changer le monde en parlant." (p. 152)
Et B. Cyrulnik poursuit (page suivante) ainsi :
- "De plus l'image de la métamorphose permet de signifier qu'on peut vivre dans des mondes radicalement différents et pourtant en continuité. La nymphe quitte le monde de la terre et de l'ombre pour s'envoler vers celui de l'air et de la lumière."
Plus loin, il précise que le jeu de la résilience, (qui rendra possible plus tard l'amorce d'une métamorphose), est facilitée par l'acquisition de diverses moyens de passage car : " La poursuite de son développement lui permet maintenant de donner forme à son épreuve grâce à une représentation artistique. L'efficacité résiliente est plus grande puisque l'enfant, mieux outillé grâce au dessin, à la parole ou à la comédie, parvient à maîtriser la forme qu'il veut donner à l'expression de son malheur."
Ce qui manque à Grégor, c'est la possibilité de se développer hors de l'univers imposé par l'entourage familial et social et de se dire autrement que dans une régression (dans un mode d'expression de forme de type hyponeurien).
Pourquoi tente-t-il cette "métamorphose inverse", disons régressive ? Sans doute pour tâcher de maintenir malgré tout un lien dont il n'a pas les outils affectifs et intellectuels pour le couper et parce qu'il n'a pas pu puiser dans le milieu culturel où il s'est formé, les éléments qui lui permettent de gagner le rivage de son propre univers exprimable par sa propre parole.
À l'inverse : "Le papillon qui volette dans un monde aérien n'a plus rien à partager avec la chenille qui rampait par terre. Il en est pourtant sorti et continue l'aventure. Mais son passage dans la chrysalide a opéré une métamorphose."(idem, Chapitre I, p. 148.
Résolument, le monde moderne devrait choisir la métamorphose des papillons -c'est en tout cas mon choix personnel- et non celle, régressive en diable, des cloportes.
La chrysalide des bouleversements à l'échelle planétaire, notamment celle des grand affrontements belliqueux lesquels s'attaquent sous diverses formes aux enfants, devraient fortement l'y inciter.
Soit donc nous y inciter.
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