I  Une brève histoire du marché

« Les symptômes qui précèdent les crises sont les signes d’une grande prospérité ; nous signalerons les entreprises et les spéculations en tout genre ; la hausse des prix de tous les produits, des terres, des maisons ; la demande des ouvriers, la hausse des salaires, la baisse de l’intérêt, la crédulité du public, qui, à la vue d’un premier succès, ne met plus rien en doute ; le goût du jeu en présence d’une hausse continue s’empare des imaginations avec le désir de devenir riche en peu de temps, comme dans une loterie. Un luxe croissant entraîne des dépenses excessives, basées non sur les revenus mais sur l’estimation nominale du capital d’après les cours cotés. »

Ce texte décrit exactement la situation précédant la crise actuelle. Pourtant cette analyse de Clément Juglar, père de la théorie des cycles économiques, date de 1862 ! Il  ajoutait :

« Les crises, comme les maladies, paraissent une des conditions de l’existence des sociétés où le commerce et l’industrie dominent. On peut les prévoir, les adoucir, s’en préserver jusqu’à un certain point, faciliter la reprise des affaires ; mais les supprimer, c’est ce que  jusqu’ici, malgré les combinaisons les plus diverses, il n’a été donné à personne. »

Chaque « accident » de l’économie, et la crise actuelle dite « des marchés » en est un d’une intensité exceptionnelle, conduit à poser la question du rôle du marché et de sa régulation. Or n’y a-t-il pas une contradiction : le marché n’est-il pas lui-même le régulateur suprême de l’économie ?  Ou existe t-il une autre logique de régulation ?

Quelques rappels sur le marché

Les humains ont eu besoin de lieux pour se rencontrer, proposer, marchander et finalement échanger paroles, idées, marchandises, denrées alimentaires, travail, bétail, voire  femmes ou esclaves. Au départ le marché est donc d’abord un lieu -une « topie »- où se rencontrent ceux qui ont quelque chose à vendre ou à acheter. Ce lieu peut être temporaire et souvent périodique comme les grandes foires du Moyen-âge ou permanent dans les plus grandes cités.

Il a fallu des millénaires pour passer d’un économie de cueillette ou de chasse, d’une économie de survie, souvent associée à une économie de « rapt, de pillage, de rapine » à une économie de marché. Si aujourd’hui le marché semble être la forme dominante de l’économie, le mouvement n’a pas été linéaire, soit à cause de contingences historiques comme les guerres, soit pour des raisons idéologiques, notamment les socialismes dont les marxismes réels ont constitué les variantes les plus absolues.

La réalité du marché est bien antérieure à la réflexion sur son rôle. On peut cependant imaginer que les participants, sans le « théoriser », ont compris que le marché, lieu de rencontre entre offre et demande, permettait de réaliser des échanges produit contre produit avec le troc et, plus tard, produit contre l’instrument général de paiement qu’est la monnaie. Le marché permettait surtout de définir des rapports d’échange, c’est-à-dire des prix pouvant orienter les flux de produits demandés (la route de la soie ou celle des épices montrent bien que la mondialisation ne date pas d’aujourd’hui !).

Avec l’apparition de la monnaie et l’accumulation du capital sont apparus de nouveaux marchés déjà plus éloignés de la « sphère de l’économie réelle» : marchés des changes, marchés des capitaux de court ou de long terme et de nouveaux acteurs : prêteurs, banquiers, spéculateurs.

La réflexion sur le rôle du marché

C’est à l’aube de la révolution industrielle que débutent des réflexions sur le rôle du marché jusque là assez embryonnaires et qui se poursuivent de nos jours. On attribue la paternité de la découverte du rôle de l’intérêt individuel et du marché à Adam Smith, père de l’économie politique moderne avec sa fameuse « main invisible ». Même si la pensée de Smith est beaucoup plus subtile que la caricature qui en est souvent donnée, il n’en reste pas moins vrai qu’elle a donné tout son sens à la formule devenue célèbre de Vincent de Gournay "Laissez faire, laissez passer"*, fondant ainsi le libéralisme économique et  le marché comme régulateur automatique et optimal de nos sociétés.

Les fonctions économiques du marché sont claires : permettre la rencontre des vendeurs et des acheteurs, confronter offre et demande pour dégager un prix c’est-à-dire un rapport d’échange, donner une information sur ce rapport qui oriente  production et consommation selon la loi de l’offre et de la demande. La hausse des prix réels a tendance à attirer vendeurs et décourager acheteurs, rétablissant ainsi spontanément l’équilibre sans qu’il soit nécessaire qu’une autorité supérieure détermine les quantités à produire et les prix.

Au cours du 19ème siècle le marché va devenir une construction théorique. Les économistes « classiques » vont introduire les notions essentielles de concurrence pure et parfaite, c’est-à-dire les conditions de son fonctionnement optimal (atomicité, fluidité, transparence, …). Ils vont formaliser les courbes d’offre et de demande, constater les imperfections du marché, essayer de mesurer les influences d’un marché sur un autre, introduire les notions d’élasticité directe ou croisée par rapport aux prix, rechercher les conditions d’un optimum théorique, élaborer des modèles économiques et économétriques, etc.

  (à suivre)

.

Frédérick Van Gaver (économiste)

.

.

.

* cette formule ne signifie nullement pour les fondateurs de la pensée libérale, contrairement à ce quon croit trop souvent, le rejet de tout cadre légal ou de toute intervention de l'Etat dans l'économie. Ainsi selon Smith le "devoir du souverain est d’entretenir ces ouvrages ou ces établissements publics dont une grande société retire d’immenses avantages, mais sont néanmoins de nature à ne pouvoir être entrepris ou entretenus par un ou plusieurs particuliers, attendu que, pour ceux-ci, le profit ne saurait jamais leur en rembourser la dépense..." (Richesse des nations V, 1)