Au-delà de l’action de justice dont se prévalent les lyncheurs et qui a été abordée dans le précédent billet, il me semble que l’objectif de ceux-ci est plus profond. Il me semble que le lynchage est l’occasion de manifester, en la réunissant, une communauté idéale. Qu’il est un moyen d’ancrer dans la réalité l’imaginaire social du groupe qui se sent agressé, lésé, menacé.

Reprenons notre précédent exemple des Etats-Unis du Sud. La population de cet espace, suite à la défaite face au Nord en 1865, à l’occupation militaire et surtout à la libération sociale et juridique des Noirs est traumatisée[1] ; à  un point tel que la comparaison avec l’Allemagne de Weimar ne serait pas incongrue. Face à l’émancipation et l’égalité constitutionnelle de leurs anciens esclaves et la peur de voir leurs valeurs fondamentales dissoutes, les violences à l’égard des populations noires, dont le lynchage est l’une des expressions les plus dramatiques, prennent de plus en plus d’ampleur. Le lynchage est ainsi sans ambages un instrument du conflit racial, dans lequel il convient avant tout, c'est-à-dire avant l’application sincère de la vérité et d’une quelconque justice, de « remettre les Noirs à leur place. »[2] On peut à cet égard parler de  justice préventive : même non coupable, un Noir aurait pu l’être à un moment ou un autre, et sa mort est toujours un avertissement à l’ensemble de sa communauté (l’individu n’est pas, ou peu, distingué du groupe auquel on l’associe)[3]. Le lynchage est ainsi complémentaire de la ségrégation mise en place progressivement à partir des années 1890 : chacun à sa place (même si de fait la justice officielle ne manquait pas non plus à cette règle[4]).

Il s’agit désormais de sauver un ordre vital, une civilisation menacée dans ses valeurs existentielles. Tout un imaginaire se met alors en place autour de quelques mythes récurrents : la pureté de la femme blanche, la virilité de l’homme qui se doit de la défendre dans le cadre d’un véritable « code chevaleresque », et la vision d’un Sud perçu comme un nouvel Israël, persécuté mais pourtant juste, qui se crispe sur un puritanisme excessif. Cette conception est celle d’une suprématie blanche portée à son comble. Mais elle apparait menacée par des Noirs que l’ivresse de la liberté nouvelle aurait fait revenir à l’état sauvage : en l’espace d’une génération sans esclavage, tout est à refaire pour les Blancs[5]. Les lyncheurs peuvent alors apparaître comme ces anciens héros de la Guerre de Sécession qui se battaient pour leur nation, mais victorieux cette fois-ci !

Dans ce contexte, le plus grand crime qu’un Noir puisse commettre est le viol, car en touchant à la « Vierge » blanche il transgresse l’ordre des races. La femme blanche est le pivot d’un véritable système de caste, et l’idée même d’un accouplement avec un Noir est un danger contre la suprématie blanche : que faire des métis ? où les classer ? comment les interpréter[6] ? Comme il ne peut en effet y avoir aucune continuité entre Blancs et Noirs, dont la différence n’est pas de degré mais de nature, de tels enfants sont l’incarnation de l’échec de l’idéologie raciste alors courante, des monstruosités au sens fort du terme : la color line doit être infranchissable et le métissage un crime contre-nature. C’est d’ailleurs bien parce que les Noirs sont totalement exclus du groupe des Blancs qu’ils ne peuvent être considérés comme des boucs émissaires[7].

Réunir lors du lynchage la communauté locale me semble être un moyen de donner corps à cet imaginaire idéal, d’en manifester une réalité tangible. La communauté blanche démontre dans ce rituel de violence collective son unicité et son unanimité[8]. C’est bien pour cela que l’indignation d’un Blanc du Sud face à un lynchage était perçue comme un acte de trahison à l’encontre de toute sa communauté, dont l’ostracisme était la conséquence inévitable[9]. Il est à noter que chez les Noirs américains également la transgression raciale était extrêmement mal perçue et condamnée. Une autre interprétation, qui n’exclut pas celle-ci, de la violence collective, est peut-être le moyen de répartir sur l’ensemble du groupe la culpabilité, ou bien plus prosaïquement de rendre impossible toute arrestation[10].

Dans la même optique, il me semble que le lynchage est à comprendre comme une œuvre pédagogique de la part des bourreaux. Cette dimension est multiple : pédagogie terroriste à l’encontre des Noirs en général ; mais également pédagogie vis-à-vis des Blancs, hommes, femmes comme enfants. Il s’agit d’éduquer, de renforcer dans les esprits la suprématie blanche, et pas uniquement de l’incarner. C’est ainsi que j’analyserais certains rituels commis à l’encontre des cadavres : défilé dans la rue, humiliations[11]… ou bien la présence quasi systématique d’enfants, qu’on laisse parfois jouer avec les restes calcinés d’un pauvre hère[12]. La médiatisation régionale des lynchages est également partie intégrante de ce processus[13].

D’autres interprétations, moins intellectualisantes et peut-être tout aussi pertinentes envisagent ces violences barbares comme des spectacles de masse, de divertissement[14]. William Griffith en faisant du lynchage d’un Noir violeur punit par un « chevalier » du Klan le sujet de son long métrage, Birth of a Nation (1915), véritable succès populaire, traduit bien cet état d’esprit.

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Raphaël Loffreda

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[1] La société du Sud est alors frustrée de sa victoire sur le Nord, humiliée par une occupation de plus de 10 ans qualifiée de « Reconstruction » (1865-1877), mais également tenue à l’écart du développement économique que connaît le reste du pays. Les Sudistes ont alors l’impression de vivre dans un environnement hostile et se sentent persécutés.

[2] Comme les « uppity Niger », ces « nègres prétentieux » qui s’élèvent dans la société et brouillent la frontière qui les sépare de leurs anciens maîtres, menaçant leur pouvoir. J. Michel, Le Lynchage aux Etats-Unis, 2008, p.134).

[3] Les Noirs « turbulents », qui ne respectaient pas l’ordre blanc, étaient mis en cause par la communauté noire pour le danger qu’ils faisaient planer sur elle, les représailles massives n’étant pas exceptionnelles. Les Noirs utilisaient d’ailleurs le lynchage contre leurs propres « déviants ». Ces lynchages sont plus spontanées et moins ritualisés que les lynchages blancs, notamment parce qu’un attroupement important de personnes de couleur pouvait être considéré comme un acte de rébellion (Ibid., p.167).

[4] Ainsi les tribunaux du Sud s’occupent assez peu des affaires entre Noirs, mais avant tout des affaires entre Blancs et entre Noirs et Blancs ; un Noir ayant commis un délit envers un Blanc étant presque obligatoirement un homme perdu. Comme le dit une expression noire de l’époque : « White folks and nigger in great Co’thouse, Like Cat down cellar wit’ no-hole mouse. » (Des Blancs et un Noirs dans le prétoire, c’est le chat dans la cave, avec une souris qui n’a pas de trou où se réfugier). Rappelons qu’en Géorgie, dans les années 1920 encore, s’adresser dans un tribunal à une dame de couleur en l’appelant « Miss » était passible de prison pour « non-respect du tribunal. » (Ibid., p.57-60).

[5] En même temps que la suprématie blanche est réinventée, un imaginaire de la figure du Noir se diffuse. Alors que la femme blanche est pure, la femme noire incarne la luxure, l’hypersexualité. Ainsi, « s’envoyer en l’air » avec une Noire pouvait pour un jeune Blanc être considéré comme un rituel obligé afin de savoir ce qu’était LE sexe. C’est que les Noirs sont par nature plus proches de l’animal et de sa sauvagerie que les Blancs. L’homme noir prend lui, dans l’imaginaire blanc, la figure du violeur, le Big Black rapist. Voici ce qu’écrivait au début du XXe siècle un docteur américain réputé : « Les attaques contre les femmes blanches sans défense sont la preuve d’instincts liés à la race qui sont à peu près aussi amendables par une culture ethnique que l’est l’odeur inhérente à cette race. » Pour lui le problème est physiologique du fait de « la grande taille du pénis du Noir » et d’une moins grande sensibilité de cette partie du corps que les « Caucasiens. » Edifiant, et significatif. (Ibid., p.70-75).

[6] Cette question est à l’époque centrale chez tous les théoriciens du racisme. On la retrouve bien sûr au cœur des préoccupations nazies (selon Hitler, la capacité qu’auraient eu les Juifs à maintenir la pureté de leur race rendait celle-ci d’autant plus dangereuse que si elle avait été métissée).

[7] Joël Michel est très clair sur ce point et je le suis entièrement. Comme les Noirs sont réellement et non symboliquement pensés comme coupables, le mécanisme ne fonctionne pas. Par ailleurs, le bouc émissaire doit porter sur lui une partie des péchés du groupe et ne peut être « totalement dans l’extériorité » de celui-ci, ce que sont les Noirs. (Ibid., p.242).

[8] C’est très souvent le cas lors des violences collectives. A titre d’exemple on pourrait citer les guerres de religion en France, dont les rituels de violence ont été très bien analysés par Denis Crouzet. Il serait néanmoins faux d’affirmer que tous les lynchages obéissent à une violence ordonnée, ritualisée.

[9] « La violence, même extrême, appuyée sur un consensus de la communauté, a quelque chose de totalitaire. […] Il est difficile de s’en désolidariser. Est-ce prudent d’aller dire qu’on désapprouve un lynchage ? On est classé à tout jamais nigger lover […]. Même les hommes d’Eglise gardent le silence. Parmi les Sudistes ordinaires, ceux qui désapprouvent ou que le spectacle dégoûte se taisent et en écartent leurs enfants ; les Justes sont rares. » (Ibid., p.182-183).

[10] Ainsi lors des exécutions de juifs par les Einsatzgruppen ou bien de Tutsi par des Hutu, où l’inhumanité de la victime était pourtant bien assimilée (je renvoie à mon billet « génocide : logos et thanatos »), on pousse chaque individu du groupe à tuer « sa » victime devant tous les autres. Selon Christian Ingrao qui a étudié le cas des Einsatzgruppen il s’agirait effectivement d’un moyen de répartition de la culpabilité sur tous.

[11] Les corps peuvent ainsi être traînés dans les quartiers noirs, dans lesquels on peut jeter ou accrocher des morceaux (la tête par exemple). Les lyncheurs n’hésitent pas pour cela à parcourir plusieurs kilomètres…

[12] Voici par exemple ce qui est dit à un jeune garçon assistant à un lynchage en 1917 : « regarde bien, petit. On veut que tu t’en souviennes jusqu’au dernier jour de ta vie. C’est ce qui arrive aux nègres qui s’attaquent à une femme blanche. » (Ibid, p.138).

[13] Mais à partir des années 1930 et de l’indignation grandissante des populations du Nord, de même que certains Blancs du Sud, cette médiatisation est de plus en plus vécue comme une honte. Le fait de passer pour des barbares auprès des autres Blancs du pays qui ne partagent pas le même code de valeurs est une des raisons permettant d’expliquer la plus forte implication des autorités dans la lutte contre le lynchage.

[14] Le cynisme de la méchanceté humaine à ce sujet mérite bien une dernière note. Le 20 avril 1911, des lyncheurs organisent la mise à mort d’un Noir dans une petite ville : « Une cinquantaine d’hommes envahissent l’opéra, désarment le shérif et ses adjoints et retrouvent Potter [le Noir], caché sous un escalier. On le ligote sur scène et on vend des billets pour le spectacle, dont le bénéfice doit revenir à la famille de l’homme que Potter aurait tué. Un fauteuil d’orchestre donne droit à vider son six-coups sur lui, une place au balcon à tirer seulement un coup. » Voilà ce qu’écrivait le new York Times à ce sujet : « On peut dire ce qu’on veut des citoyens de Livermore, mais on ne peut leur nier un sens du théâtre très développé. » (Ibid., p.247).