Rien ne paraît non seulement plus horrible mais plus éloigné de la démocratie que la pratique du lynchage. Et si c’était plus compliqué? Et plus inquiétant?

En effet, outre qu'il n'a pas disparu à la surface du globe, et est même ponctuellement en résurgence, le lynchage est peut-être révélateur de certaines contradictions de la modernité de nos sociétés occidentales[1]. Non pas tant pour ce qu’elles sont ou se veulent être, mais pour l’interprétation erronée qui a pu en être faite par une partie des hommes qui les composent dans la mesure où ils se revendiquent, en tant que lyncheurs, comme les « soldats » d’une démocratie extrême et idéale. Plus qu'un acte de violence vulgaire et débridée, le lynchage se veut en effet l’expression d’une justice populaire immédiate, ultra démocratique. L’exemple du Sud des Etats-Unis qui a été très marqué par cette « justice »communautaire après la guerre de Sécession me semble révélateur de cette problématique (les Etats-Unis étant alors une démocratie profondément installée et moderne)[2]. Plusieurs questions sont ici soulevées, que je résumerai dans les rapports ambigus et paradoxaux qu’ont entretenus cette justice extralégale et locale, prétendument démocratique, et le pouvoir central (judiciaire comme politique) constitutionnel.

Les origines du terme même de « lynchage »  sont l’objet de diverses interprétations. L’une d’elles veut que le mot se soit formé à partir du nom d’un juge (et planteur) de Virginie du XVIIIe siècle : Lynch. Celui-ci permettait aux « bons » citoyens d’infliger eux-mêmes des châtiments corporels à ceux qui enfreignaient la loi, l’ordre et les bonnes mœurs. Un représentant de l’autorité légale offrait donc à la communauté elle-même le soin d’appliquer des décisions de justice et  à la victime d’être immédiatement le bourreau de son criminel. De fait, les lyncheurs, souvent nombreux (des centaines, parfois des milliers, venus dans certains cas de villes et comtés voisins) déclarent agir en vertu d’une justice démocratique immédiate, directe. La punition est ainsi infligée par la victime, incarnée dans la communauté locale[3]. Ces lyncheurs ont pu d’abord sembler illustrer une réaction spontanée et locale à une autorité judiciaire lacunaire ou déficiente[4], être des citoyens-justiciers autoproclamés à l’image des différentes milices populaires chargées de faire régner l’ordre[5]. Mais une fois cette autorité bien installée, le lynchage en serait devenu une alternative. L’argument serait recevable si la justice des Etats du Sud avait effectivement été laxiste à pendre ses « bad niggers » qui transgressaient l’ordre moral WASP. Cette justice n’hésitait pourtant pas à condamner à mort, mais sans la « manière » exigée : la victime pendue ne souffrait pas suffisamment. Or, contrairement à l’évolution générale des justices occidentales qui depuis la fin de l’Ancien Régime ne proportionnaient plus « le degré de torture à la gravité du crime »[6], la population estimait encore que cette loi du talion était la seule peine appropriée. C’est que la peine capitale aggravée qu’est le lynchage comporte une part essentielle de vengeance et de réparation du mal fait par la souffrance[7]. Les victimes sont ainsi régulièrement et majoritairement sorties de prison ou du tribunal immédiatement après la proclamation de la sentence, et, arrachées des mains d’une justice « inadéquate », exécutées comme il se doit. Il est même des cas où les lyncheurs ont cherché à se substituer de fait à la justice en en parodiant les formes à travers un cérémonial para-légal, le lynché pouvant à l’occasion voir ses dernières volontés respectées[8].

Ces situations ont toutefois été rares, car la foule qui lynche ne cherche que très rarement la preuve de la culpabilité. Celle-ci lui semble évidente de par le simple fait qu’elle a su identifier le criminel (toujours un marginal : noir ou vagabond, ou les deux), car elle EST le Peuple qui se lève pour s’auto-purifier. Et ce Peuple, dans le contexte démocratique, ne peut avoir tort[9]. C’est dans ce sens, il me semble, que l’on peut considérer les lyncheurs comme un « contre-pouvoir démocratique » extrême, dans la mesure où ils s’estiment l’être bien sûr, c'est-à-dire uniquement de leur point de vue[10]. La pratique ancienne des jurys populaires aux États-Unis a une dimension fondatrice et une place essentielle dans la pensée politique du pays : ils sont l’expression d’un « peuple directement partie prenante de l’exercice des différents pouvoirs sociaux[11]. » Cet élément a certainement joué dans le fait que les lyncheurs s’estimaient en droit d’appliquer, voire de représenter, la justice, en contradiction pourtant avec la réalité de leur système judiciaire précisément[12].

Comment les pouvoirs ont-ils réagi face à ce qu’il convient de qualifier de déni de l’autorité légale et légitime ? De manière contrastée suivant les hommes (shérifs ou gouverneurs) et les époques : plus on avance dans le siècle, et plus les gouverneurs, devant l’indignation notamment des populations du Nord, sont écoutés et n’hésitent pas à envoyer la garde nationale pour empêcher un lynchage. Mais avant cela et en dehors des quelques oppositions, les autorités étaient au mieux passives, au pire actives. C’est qu’il s’agissait d’une part de ne pas perdre la face vis-à-vis de la communauté qui les élisait régulièrement, et d’autre part parce qu’ils étaient eux-mêmes partie intégrante de cette communauté et en partageaient les valeurs et les mentalités[13].   (à suivre)

.

Raphaël Loffreda (historien)

.

[1] J’entends par lynchage la mise à mort collective et la plupart du temps publique d’un ou quelques individus. Si les exécuteurs sont trop peu nombreux il s’agit d’un crime ; si les victimes sont trop nombreuses il me semble que le meurtre s’apparente plus à un massacre ou un pogrom.

[2] Entre 1880 et 1950, 4800 personnes ont officiellement été lynchées, mais des chiffres plus probables élèvent le nombre de victimes à 6000, soit 3 toutes les 2 semaines en moyenne. 80% d’entre elles étaient des Noirs. Je me base pour une part importante de ma réflexion sur le livre récent de Joël Michel : Le lynchage aux Etats-Unis, éd La Table Ronde, 2008. Des comparaisons ponctuelles avec d’autres espaces et sociétés permettront d’élargir le champ de réflexion et de ne pas le cantonner à un unique exemple historique.

[3] Il n’est pas rare que les lyncheurs permettent aux parents de la victime, supposée ou réelle du « criminel » qui est lynché, de porter le premier coup ou bien de décider de la manière dont il va être tué.

[4] Particulièrement dans l’Ouest américain du XIXe siècle où à l’époque de la Frontière les territoires étaient inorganisés, l’autorité lointaine et la protection d’un pouvoir légal assez faible et épisodique. Mais à la grande époque du lynchage ce temps est déjà révolu. Peut-être que les cas de lynchage dans cet espace (qui concernent également beaucoup de latinos) sont alors l’expression d’un héritage.

[5] Depuis le XVIIe siècle des « patrouilles » aidaient la police et l’armée à assurer le contrôle sur les esclaves et à maintenir l’ordre dans les colonies du sud. Plus connus sont les Texas Rangers, forces de l’ordre citoyennes particulièrement violentes. L’Ouest n’est pas en reste non plus, où des « comités de vigilance » sont créés par la population lassée de l’impuissance des autorités face aux crimes. Ces Vigilantes agissaient en dehors de tout cadre légal pour précisément faire respecter l’ordre et la loi. Entre 1849 et 1920, 210 comités sont ainsi créés dans l’Ouest, exécutant près de 530 personnes. Le comité de San Francisco dans les années 1850, le plus connu, a tout de même représenté 6.000 à 8.000 citoyens (P. Jacquin, D. Royot, Go West !, Flammarion, 2004, p.163-164).

[6] J. Michel, Le Lynchage aux Etats-Unis…, op.cit., p.226. Une analyse intéressante à ce sujet est que l’on observerait une opposition entre les populations urbaines et rurales. La bourgeoisie urbaine aurait promu une justice plus impersonnelle, neutre, et prenant plus en compte des considérations humanitaires ; tandis que les populations rurales s’opposeraient à une justice trop lointaine et désincarnée (avec notamment la fin des exécutions publiques, les délais de plus en plus longs entre la proclamation de la sentence et l’exécution effective). Autre élément qui peut rentrer en compte: la proximité quotidienne plus forte des populations rurales avec la violence et la mort (par le biais des activités agricoles, d’élevage), contrairement à un environnement urbain où l’acte de tuer est cantonné aux seuls criminels. Dans cette perspective, la représentation commune du Noir comme un animal donne effectivement à réfléchir. Cette analyse menée par Michael Pfeifer est présentée et nuancée par Joël Michel (p.120-123).

[7] La douleur infligée aux Noirs doit être d’autant plus forte que ceux-ci sont considérés comme moins civilisés. C’est Esther Cohen qui a mis en évidence ce lien établi dans la culture occidentale entre sensibilité, retenue et degré de civilisation. Si le Noir hurle plus fort qu’un Blanc lorsqu’on le brûle, c’est bien parce que ce sauvageon est moins capable de se maîtriser. Donc finalement il ne souffre pas tant que ça ! Cité par J. Michel, Ibid, p.215-216. Toutefois il est délicat d’établir une échelle des peines dans les lynchages. Ce qui est certain c’est que le bûcher (par lequel, avec un peu d’ingéniosité, on peut maintenir vivant dans la souffrance un homme pendant plusieurs heures) est quasi obligatoire pour les meurtriers d’enfants et les violeurs (ibid, p.224).

[8] Ainsi en 1901 après que le père d’une fille violée par un certain Fred King a demandé plus de preuves, le dit King est tiré de sa prison par les lyncheurs, et des citoyens jugés respectables sont désignés pour découvrir des preuves ; puis des témoins sont entendus à charge, dont un ancien shérif, et la déclaration de King est lue. Un jury improvisé le déclare alors coupable. King, qui avoue, aura le droit d’obtenir qu’un pasteur (noir) prie pour lui devant une foule calme, écoutant « têtes baissées ». Puis il est pendu. J. Michel, op. cit., p.44-45. Deux autres exemples hallucinants : « En 1902, des lyncheurs de Corinth accèdent à la requête d’un Noir de le brûler vingt-quatre heures plus tard que prévu pour que ses parents puissent venir à l’exécution. En 1925, les Blancs qui enlèvent L.Q. Ivy des mains du shérif du comté de Union s’arrêtent dans une boutique pour lui acheter un dernier repas –fromage, crackers et lait – avant de l’arroser d’essence et de mettre le feu. » (Ibid, p.179).

[9] La dimension exorciste que l’on retrouve dans le lynchage, expression d’une peur, sera abordée dans le second billet.

[10] Pierre Rosanvallon identifie ce concept à un âge « post-totalitaire », actuel. Qu’on me permette de le lui emprunter pour un autre temps, quitte à en dénaturer certains aspects importants : « Le but est alors de veiller à ce que le pouvoir élu reste fidèle à ses engagements, de trouver les moyens permettant de maintenir l’exigence initiale d’un service du bien commun. […] Une telle défiance démocratique s’exprime et s’organise de multiples façons. J’en distinguerai trois modalités principales : les pouvoirs de surveillance, les formes d’empêchement, les mises à l’épreuve d’un jugement. A l’ombre de la démocratie électorale-représentative, ces trois contre-pouvoirs dessinent les contours de ce que je propose d’appeler une contre-démocratie. Cette contre-démocratie n’est pas le contraire de la démocratie ; c’est plutôt la forme de démocratie qui conforte l’autre, sur le modèle d’un arc-boutant, la démocratie des pouvoirs indirects disséminés dans le corps social, la démocratie permanente de la défiance face à la démocratie épisodique de la légitimité électorale. Cette contre-démocratie fait de la sorte système avec les institutions démocratiques légales. Elle vise à en prolonger et à en étendre les effets… » P. Rosanvallon, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Seuil, 2006, p.14-15.

[11] Ibid, p.219.

[12] Ibid, p.226 : « Les jurys ont également longtemps eu en Amérique une fonction quasi législative. De nombreuses constitutions d’États leur reconnaissaient en effet au XIXe siècle un droit de reconsidérer la loi elle-même. « The jury shall be judges of laws, as well as fact », notait en ce sens la Constitution (pourtant modérée) de 1790 de la Pennsylvanie. […] Le rôle très large du jury est aussi lié à cette époque à sa dimension de pouvoir local. Cette fonction quasi législative décline ensuite, au fur et à mesure que s’affirme, à partir du début du XXe siècle, un pouvoir national plus structuré. »

[13] La nécessité de ne pas perdre la face n’est pas à sous-évaluer. Que l’on pense à Marc-Aurèle qui suite aux mouvements populaires antichrétiens à Lyon en 177 a ordonné au gouverneur de procéder à la poursuite et à l’exécution des suspects afin d’éviter des troubles publics. Plus récemment, lors des massacres des prisons françaises en septembre 1792, Danton alors ministre de la Justice n’est pas intervenu car il estimait ne pas pouvoir empêcher la chose et donc risquer de démontrer son impuissance. Pour revenir aux État-Unis, il y a de nombreux cas où la justice a été extrêmement expéditive afin de couper court à tout lynchage et ne pas dévaloriser son institution. En voici un exemple : en juillet 1906 Allen Mathias est accusé de viol dans le Kentucky. Lorsque son train arrive au lieu du jugement à 6h58 la potence est déjà construite. Le tribunal est réuni en moins de 10 minutes et à 7h10 le jury délibère, en 14 minutes. Le juge ordonne la peine de mort et le condamné est pendu à 7h40. Voilà ce qu’écrit ensuite le journal local : « Le Kentucky s’est vu épargné la honte d’un lynchage par une foule indignée. » cette foule a néanmoins pu se défouler (sans jeu de mots) sur le corps du cadavre en le « promenant » dans la ville. J. Michel, op. cit., p.63.