Je ne suis pas un spécialiste comme certains d'entre vous, je suis simplement étudiant, mais depuis quelque temps, une chose me préoccupe particulièrement et je m’inquiète de ne pas voir assez d'intellectuels prendre la mesure du problème. Je parle de ce qu'on appelle à tort le «langage des banlieues» (à tort car la grande majorité des gens en banlieue ne parlent pas de cette façon et parce que ce langage n’est pas le fait exclusif de la banlieue) : langage sommaire, sans syntaxe, souvent misogyne (tasspé, tepu, lopsa etc.), parfois antisémite (exemples : l'expression fais pas le feuje, c'est-à-dire fais pas le juif, signifie fais pas le radin, ou l'expression se barrer en feuje signifie fuir comme un traître ou sans prévenir). Ce qui est d’autant plus étonnant c'est que beaucoup de jeunes qui emploient ces termes ne sont  pas antisémites, ils ne savent parfois même pas ce que ce mot signifie ; seulement c'est entré dans le langage courant (1). Nombreux sont les sociologues, linguistes, écrivains, etc., pour défendre ce langage (ou pour diaboliser ceux qui s'en inquiètent) sous prétexte qu'il y a toujours eu de l'argot, et que c'est un moyen pour cette jeunesse d'avoir une identité, un code à elle, qui serait une richesse culturelle à part entière. Je pense plutôt que c'est davantage une opportunité pour le linguiste ou le sociologue qui se targue de comprendre le langage de L'esquive et qui est bien heureux de pouvoir ouvrir son champ de recherche.

Il me semble que que cette attitude est problématique pour deux raisons au moins :   

1) On ne perçoit pas généralement la fracture linguistique qui est en train de se creuser non seulement entre les jeunes et les adultes mais, plus grave, entre les jeunes eux mêmes. J’ai pu le constater personnellement lors de ma scolarité (dans des écoles publiques et mixtes socialement).

2) Il me semble aussi qu’on méconnaît que ce langage, défendu par certains (souvent par bonté d'âme), est délétère pour ces jeunes qui s'auto-excluent en communiquant de cette manière : quel patron, par exemple, voudra engager une personne incapable de parler à un client convenablement (2) ?

Leur faire croire le contraire (en faisant par exemple la promotion du livre le Lexik des cités) me paraît donc démagogique.

Le rôle des intellectuels (et des adultes en général) est-il de faire l'apologie de la « culture et du langage jeunes »  (même dans une société où tout le monde veut rester jeune) ? N’est-il pas plutôt  d’aider les jeunes à découvrir autre chose, une autre culture que celle dans laquelle ils baignent déjà ?

Surtout qu'il n'y a souvent rien de plus ridicule pour ces jeunes que des adultes trop compatissants envers eux (3).  Ainsi, pour les aider, il ne faut pas avoir peur de dire que certains d’entre eux ne savent pas s'exprimer ou du moins n'ont pas les « codes » pour communiquer en société correctement.

Sans compter que ceux qui ont appris à échanger des mots ont moins envie d'échanger des coups comme on l’a noté depuis très longtemps (4). Quand le langage est hésitant, c'est le corps qui s'exprime car « mon corps est un enfant entêté et mon langage est un adulte très civilisé (Barthes) ».

Pour toutes ces raisons, il me paraît urgent que ceux qui maîtrisent le mieux la langue française, les écrivains, les linguistes, etc., fassent partager leur érudition aux plus jeunes, plutôt que d'essayer abusivement d’en faire des sujets de recherches (l'envie d'apprendre, plutôt que d'enseigner, peut être assimilée à une forme d’égoïsme dans certains cas... Ces jeunes ne sont pas des cobayes-sociolinguistiques dont il faudrait étudier les dialectes, mais bien des enfants qui n'attendent qu'une chose c'est d'apprendre, même s'ils n'en sont pas forcément conscients (5)).

J'aimerais donner le dernier mot à Simone Weil : « On peut, si on veut, ramener tout l'art de vivre à un bon usage du langage. »

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Charles Gautier (étudiant, diplômé de l’Ecole Estienne). 

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1 Le journal Herald Tribune a fait une enquête à Sarcelles sur le lien entre le « langage des banlieues » et l'antisémitisme. Les professeurs interrogés témoignent de la persistance du discours de certains élèves dont les propos antisémites ont trop longtemps été pris pour « le langage que les jeunes parlent aujourd’hui ».

2 Je pense que le langage est l'un des premiers facteurs d'exclusion. Les gens préfèrent bien souvent ne pas communiquer entre eux, que prendre le risque de ne pas se comprendre.

3 « On ne doit pas craindre de déplaire à l’enfant, et même il faut craindre de lui plaire. L'enfant aime ce qui est semblant, mais il le méprise aussi. (Alain) »

4 Confucius affirmait que la confusion des mots entraîne la confusion des idées, et que la confusion des idées entraîne le mensonge et la malversation.

5 William Labov, qui fut le premier à s'intéresser au langage argotique (le « slang ») des jeunes new-yorkais du Bronx et de Harlem, s'est bien trompé quand il affirmait que ce langage ne serait pas un handicap socioculturel insurmontable. Ça devrait nous servir d'exemple...