Le mot liberté, comme on s’en doute, peut recevoir et a d’ores et déjà reçu de multiples significations[1]. Parmi ces significations possibles, on retient parfois en philosophie la distinction entre la liberté négative et la liberté positive.

La liberté négative « consiste à ne pas être entravé dans ses choix par d’autres » et la liberté positive « à être son propre maître » selon les formulations d’Isaiah Berlin[2]. A première vue, ces deux définitions ne semblent pas très éloignées et encore moins incompatibles. Elles sont toutefois profondément différentes.

Alors que la première se contente de délimiter un espace dans lequel chacun doit pouvoir agir à sa guise, la seconde prétend déterminer comment il convient d’agir pour agir librement (en étant « son propre maître »)[3].

Soit le fait d’utiliser tout son temps libre pour s’abrutir devant la télévision ou surconsommer voire pour s’alcooliser. Tant que ces comportements ne nuisent pas à autrui, si l’on adopte la définition négative de la liberté, rien n’autorise à les contester, et toutes les manœuvres qui viseraient de la part d’autrui à les modifier (même pour le bien de leur auteur mais contre son gré) seraient autant d’atteintes à sa liberté[4]. Il en est tout autrement si l’on opte pour la définition positive : en effet on peut douter que celui qui utilise ainsi ses loisirs soit vraiment maître de ses choix (même s’il le croit), et penser qu’au contraire il est le jouet de forces qui l’aliènent, intérieures (passions diverses, paresse…) ou extérieures (conditionnement publicitaire…)[5] ; dès lors agir pour l’aider à faire un meilleur usage de son temps disponible (même contre son gré) revient à le libérer. On peut sans contradiction « forcer quelqu’un à être libre ».

Quelle définition choisir ?

Il nous semble que dans un Etat libéral (au sens politique du terme), seule la première définition (négative donc) est recevable, du moins entre adultes. C’est elle qui est mise en oeuvre dans l’Article 4 de la Déclaration des droits de 1789 : «  La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Dans un tel Etat, dès lors que je ne porte atteinte à personne, je dois pouvoir user de ma liberté totalement à mon gré : c’est-à-dire pour en faire un usage vraiment « libre » (du point de vue de la liberté positive) ou un usage « aliéné » (toujours du même point de vue). C’est le fait d’un Etat totalitaire que de n’autoriser que les usages « libres » (id) de la liberté.

Ce qui ne veut pas dire que la liberté positive n’ait aucune place dans un Etat libre.

1/ Elle a d’abord sa place en chacun d’entre nous : si je dois éviter de contester l’usage que font les autres de leur liberté (dès qu’ils ne nuisent à personne), rien ne m’empêche, bien au contraire, de questionner de ce point de vue ce que je fais moi-même, de me demander si mes actes sont bien le fait d’un homme qui se gouverne lui-même. Encore plus que la morale, la liberté positive vaut mais ne vaut qu’à la première personne.

2/ Par ailleurs, la liberté négative, seule recevable entre adultes, est tout à fait insuffisante s’il s’agit de mineurs (enfants et jeunes gens) et de leur éducation. Ils ont besoin d’apprendre que tous les usages de la liberté (négative) n’ont pas la même valeur ; que la liberté ne consiste pas toujours à faire ce que l’on veut (entendu comme ce qu’on désire) ; qu’on peut même parfois être plus libre en résistant à certains désirs qu’en y cédant. Eduquer est pour l’essentiel éduquer à la liberté positive.

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Pierre Gautier

[1] Quelque deux cents acceptions ont été recensées par les historiens des idées…

[2] « Deux conceptions de la liberté » (in « Eloge de la liberté » Agora/Presses Pocket)

[3]  Autrement dit la liberté positive  ne consiste pas, comme on le croit parfois, à avoir le pouvoir ou les moyens  de réaliser ses choix  et ne doit donc pas être confondue avec la liberté dite « réelle ». Celle-ci n'est qu'un complément, d'ailleurs, souhaitable de la liberté négative qui, sans cela, demeurerait "formelle".

[4]  « La seule fin pour laquelle les hommes soient justifiés, individuellement ou collectivement, à interférer avec la liberté d’action de n’importe lequel d’entre eux, est l’autoprotection… On ne peut obliger quiconque à agir ou à s’abstenir d’agir sous prétexte que cela serait meilleur pour lui » J.S.Mill (« De la Liberté »)

[5]  « Celui qui se laisse entraîner par son seul plaisir, au point de ne plus voir ni faire rien de ce qui lui serait utile, est soumis au plus grand esclavage, et seul est libre celui qui vit volontairement sous la conduite de la raison. » Spinoza ("Traité théologico-politique")