On aborde souvent cette question en songeant aux monuments et édifices de culte, à leur entretien, aux frais occasionnés, aux conditions de l’édification de nouveaux bâtiments.  Ces questions sont importantes, mais deux autres se posent. Voici la première : la laïcité, élément du patrimoine culturel français, n’est-elle qu’une notion qui n’aurait de sens que pour une partie sans cesse restreinte de l’opinion dans un seul pays ? Je n’en parlerai pas ici puisqu’elle est abordée dans les commentaires suivant le premier article… sinon pour redire que je suis convaincu qu’elle a une portée bien plus large et universelle.

La deuxième  porte sur la prise en compte du trésor de mythes, de métaphores, de notions qui nous vient des divers courants spirituels et des diverses confessions. Textes sacrés, commentaires, exégèses… voilà toute une littérature dont la richesse est (ou a été, plutôt?) considérable et nourrit (a nourri) des pans immenses de notre culture, de notre sensibilité. Et que dire des airs liturgiques, de la musique d’inspiration sacrée et de la peinture des icônes, des primitifs flamands ou italiens ? Je place au tout premier plan de mes livres favoris Moby Dick, d’Herman Melville. On peut lire ce chef d’œuvre sans rien connaître de Jonas et du Léviathan, ou se souvenir vaguement d’un type avalé par une baleine. Mais si on lit bien, au début du roman, le sermon sur Jonas si on s’aventure aussi dans le texte biblique, quelles perspectives on s’ouvre sur la façon dont on entend ou refuse d’entre l’appel divin, sur les audaces de la rébellion (temporaire) du personnage ! Et comme elle retient encore plus l'attention, la représentation du monstre marin dans les fresques de la vieille église de Täby, exécutées par celui dont Ingmar Bergman fait le personnage du peintre représentant la peste dans le Septième Sceau !

L’idée d’un enseignement du « fait religieux » est parfois avancée. Mais le fait religieux, c'est que des religions se sont constituées, structurées; qu'on repère, leur organisation, leur histoire, leur pratique, la sociologie et la géographie de leur extension, leur mode de gestion administrative et financière etc... Et c'est là un objet d'étude fort respectable, qui aiderait à comprendre, à prendre du recul, et que les professeurs d'histoire, globalement, semblent les mieux placés pour aborder. Le professeur de philosophie est également fondé à éclairer les différentes formes de la conviction, de la croyance, du savoir, du dogme... Mais le patrimoine culturel religieux, comment en permettre une transmission qui serait profitable à tous et qui ne serait pas d'ordre religieux (orientée, définie, contrôlée, assurée... par des gens de religion qui, dès lors, ne pourraient se dispenser de prosélytisme)? Quelle place donner, dans la culture et la formation (morale, philosophique, politique, esthétique…) à  tous à ces trésors ? Qui, dans le système scolaire peut prendre en charge ce domaine ? Ce patrimoine est mal connu de bien des gens et de bien des jeunes gens; des incroyants, bien sûr, mais même de tant de croyants, pratiquants très saisonniers et peu curieux ou satisfaits de connaissances très formelles et de vulgates rabâchées. On se figure mal le nombre de mises au point, rappels (ou mieux exposés) de notions que peut exiger l'approche en classe de textes, de Pascal par exemple. Et ce, non pas tant sur de sombres histoires de jésuites et de jansénistes (dont il faut souvent parfois préciser que ce ne sont pas des variantes de juifs...) mais sur les notions clés de foi, providence, grâce, monde… que les élèves arborant de discrets signes chrétiens ne connaissent pas nécessairement mieux que d’autres. On s'est attaché à juste titre à tirer parti dans l'enseignement littéraire de ce que permet l'étude des messages publicitaires, de la structure des polars, du traitement de l'information dans la presse, des faits divers... Mais tout ce "patrimoine culturel religieux", tout de même... qu'en fait-on, que peut-on en faire?

Ce qu'ont dit et ce qu'ont à dire les religions compte beaucoup :  dans la sphère privée des croyants, dans la sphère publique (mais séparée) des églises, temples, mosquées et autres synagogues, mais ça compte aussi dans l'espace public. Laisser ce patrimoine culturel religieux à l’abandon ou aux versions réductrices de catéchismes simplificateurs c’est perdre beaucoup et laisser la porte ouverte à bien des sectarismes. Pas question non plus de donner aux dignitaires, institués ou autoproclamés, des diverses confessions  compétence ou droit de regard sur la transmission de ce patrimoine dans l’espace laïque des écoles, musées, conservatoires etc.. Mais puisque la laïque séparation ne mène pas (ne devrait pas mener) au "je n'en veux rien savoir" mais au contraire à l'intérêt pour ce qui passe de l'un à l'autre des deux domaines séparés, il faudra bien que l’on clarifie les objectifs et les moyens d’une transmission, dans l’Etat laïque et par ses soins, du patrimoine culturel religieux

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Jean-Christophe Haglund