L'objectif de la laïcité c’est l’indépendance à l’égard de la tutelle de la religion. C’est la fin de ses privilèges, sans ostracisme à son encontre. Ses valeurs et ses prescriptions ne sont sacrées que pour ceux qui le veulent. La laïcité transforme la tolérance en loi. Ni la politique, ni la science, ni l’art, ni le sport, ni la publicité, ni la presse, ni la culture, ni la morale collective, ni les moeurs, ni l’éducation publique, ni la santé n’ont de comptes à rendre à une religion. La liberté de conscience donne à chacun le droit de croire ou de ne pas croire à ce qu’il veut et d’agir en conséquence. La limite, c’est la loi. Si la loi autorise l’IVG, sous conditions, elle seule a force de loi. Si elle permet la culture des OGM, sous conditions, elle seule a force de loi.

La société moderne n’a pas d’origine plus assurée et de règle plus fondamentale. Quand un pays accorde un privilège quel qu’il soit à la religion, il a beau être un pays de liberté, de droit et d’économie de marché, il manque quelque chose pour être complètement à la hauteur du principe selon lequel les hommes naissent libres. Je pense aux États-Unis et à l’État d’Israël, à l'évidence loin d'être parfaits sur ce point, puisqu’on jure sur la Bible dans l’un, et qu’on ne se marie que religieusement dans l’autre.

La tutelle imposée d’une religion, ou le privilège de la religion en général sont indéfendables dans leur principe.

Il ne suffit pas toutefois pour que l’affaire soit réglée d’affirmer cette séparation, car on entre alors dans l’interprétation de ce mot.

Version dure : ceux qui le veulent croient à ce qu’ils veulent mais à condition de rester dans la sphère privée, de ne pas intervenir dans la sphère publique qui doit être idéologiquement neutre. La religion n’a rien à faire dans l’École, où seule est admise la raison, qui est a-religieuse. Dehors même les signes d’appartenance religieuse : l’espace est neutre et les élèves doivent être en accord avec cette neutralité.

« Quelle neutralité ? » demandent certains croyants aux athées.

« La raison n’est-elle pas neutre, n’est-elle pas notre bien commun ? » répondent les athées.

Il reste que sur certains thèmes, la parole est réservée au seul point de vue a-religieux. Or la croyance religieuse ne porte pas que sur l’au-delà. Elle a des choses qu’elle a envie de dire publiquement sur l’avortement, le divorce, l’euthanasie, la sexualité, les cellules souches, sans oublier la Création, sans oublier la foi !

D’où la version soft, qualifiée parfois de laïcité ouverte. La neutralité de l’État et de l’espace public en est l’idée maîtresse, pas la séparation. De ce point de vue, les religions ont le droit de s’exprimer et de se manifester dans l’espace public. Par exemple, un parti politique démocrate-chrétien ou démocrate-musulman sera jugé aussi constitutionnellement admissible qu’un parti se réclamant de l’écologie ou d’une idéologie visant à renverser la société par la violence révolutionnaire.

La laïcité entendue comme espace neutre ouvert à la pluralité des points de vue comporte beaucoup plus de problèmes et même de risques de crise que la séparation étanche. Mais elle est plus respectueuse de la liberté d’expression et de son propre principe premier : l’indépendance sans privilège ni ostracisme de toutes les formes de pensée.

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André Senik

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PS: pour collaborer à cet abécadaire:   pierre.gautier75@wanadoo.fr