05 janvier 2009
L comme Livre (mutation ou fin ?)
Les mutations de notre présent bouleversent, tout à la fois, les supports de l'écriture, la technique de sa reproduction et de sa dissémination, et les façons de lire. Une telle simultanéité est inédite dans l'histoire de l'humanité.
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L'invention de l'imprimerie n'a pas modifié les structures fondamentales du livre, composé, après comme avant Gutenberg, de cahiers, de feuillets et de pages, réunis dans un même objet. Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, cette forme nouvelle du livre, celle du codex, s'imposa aux dépens du rouleau, mais elle ne fut pas accompagnée par une transformation de la technique de reproduction des textes, toujours assurée par la copie manuscrite. Et si la lecture connut plusieurs révolutions, repérées ou discutées par les historiens, elles advinrent durant la longue durée du codex.
En brisant le lien ancien noué entre les discours et leur matérialité, la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l'écrit. Malgré les inerties du vocabulaire qui tentent d'apprivoiser la nouveauté en la désignant avec des mots familiers, les fragments de textes qui apparaissent sur l'écran ne sont pas des pages, mais des compositions singulières et éphémères.
Le livre électronique ne donne plus à voir par sa forme matérielle sa différence avec les autres productions écrites. La lecture face à l'écran est une lecture discontinue, segmentée, attachée au fragment plus qu'à la totalité. N'est-elle pas, de ce fait, l'héritière directe des pratiques permises et suggérées par le codex ? Celui-ci invite, en effet, à feuilleter les textes, en prenant appui sur leurs index ou bien à "sauts et gambades" comme disait Montaigne, à comparer des passages, comme le voulait la lecture typologique de la Bible, ou à extraire et copier citations et sentences, ainsi que l'exigeait la technique humaniste des lieux communs.
Toutefois, la similitude morphologique ne doit pas faire illusion. Comment maintenir le concept de propriété littéraire, défini depuis le XVIIIe siècle à partir d'une identité perpétuée des oeuvres, reconnaissable quelle que soit la forme de leur transmission, dans un monde où les textes sont mobiles, malléables, ouverts, et où chacun peut, comme le désirait Michel Foucault au moment de commencer, "enchaîner, poursuivre la phrase, se loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices" ?
Comment reconnaître un ordre des discours, qui fut toujours un ordre des livres ou, pour mieux dire, un ordre de l'écrit qui associe étroitement autorité de savoir et forme de publication, lorsque les possibilités techniques permettent, sans contrôles ni délais, la mise en circulation universelle et indiscriminée des opinions et des connaissances ? Comment préserver des manières de lire qui construisent la signification à partir de la coexistence de textes dans un même objet (un livre, une
revue, un journal) alors que le nouveau mode de conservation et de transmission des écrits impose à la lecture une logique analytique et encyclopédique où chaque texte n'a d'autre contexte que celui qui lui vient de son appartenance à une même rubrique ?
Le rêve de la bibliothèque universelle paraît aujourd'hui plus proche de devenir réalité qu'il ne le fut jamais, même dans l'Alexandrie des Ptolémées. La conversion électronique des collections existantes promet la constitution d’une bibliothèque sans murs, où pourraient être accessibles tous les ouvrages qui furent un jour publiés, tous les écrits qui constituent le patrimoine de l'humanité. L'ambition est magnifique, et, comme écrit Borges, "quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant". Mais la seconde est, sans doute, une interrogation sur ce qu'implique cette violence faite aux textes, donnés à lire dans des formes qui ne sont plus celles où les rencontrèrent les lecteurs du passé*.
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Roger Chartier, historien du Livre et professeur au Collège de France.
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*Nous remercions Roger Chartier de nous avoir confié ce texte, extrait de sa leçon inaugurale au Collège de France (publiée sous le titre Ecouter les morts avec les yeux, Editions Fayard/Collège de France, 2008).
Commentaires
quel est le risque?
L'accès universel et bientôt gratuit à tous les écrits grâce à la toile est en principe un outil merveilleux de la démocratie pluraliste. Je n'aperçois pas clairement les dangers de ce mode d'approche de l'écrit, en dehors des risques inhérents à la liberté de communication. Quelqu'un peut-il m'éclairer?
La java du Diable
Le souvenir de cette savoureuse chanson de Charles Trenet s'est imposé dans le cours de ma réflexion. Le sujet du danger des technologies modernes a déjà été traité à propos de la création artistique, musicale en particulier. La question était: que va devenir la propriété artistique dans un monde de piratage banalisé? La création elle-même sera-t-elle découragée?
En ce qui concerne le livre, il est légitime d'imaginer le sort qui pourrait lui être fait par les pillards. Ils ne pilleront que les livres dont les versions piratées se vendront bien. Les auteurs continueront à écrire, mais les éditeurs seront les premiers à caler.
Et sans éditeurs, que deviendront nos meilleurs auteurs, nos derniers libraires?
Les innovations ont provoqué des peurs dès l'entrée de nos cultures dans l'ère que je dirai "pré-industrielle", des premières machines. Les canuts de Lyon détruisirent le premier métier à tisser Jacquard qui leur tomba sous les mains. On observe la même réaction de nos jours, des producteurs intéressés seulement. L'amplification médiatique et quelques violences publiques sont leur baroud d'honneur.
Mais surtout, la suite de ces histoires partielles montre que les professions et les sociétés qui les hébergent s'adaptent, même douloureusement, à ces mutations inévitables (si on ne s'y adapte pas, d'autres le feront à notre place). Malgré le piratage des disques, en partie légalisé, la pulsion créatrice des jeunes auteurs ne s'essouffle pas. Une partie de cette créativité s'investit dans les changements tactiques visant à perdre un peu moins de la rémunération du travail artistique.
Le conflit d'intérêts ressurgit sur le même modèle que pour le disque. Ceux que ça arrange de pouvoir se servir crient à l'atteinte à la liberté. Le pillage est de l'ordre de la licence et non de la liberté. Même si on peut compter sur la force de la pulsion d'écrire des auteurs, il serait injuste de revenir à un âge révolu, une propriété intellectuelle et artistique qui continuerait à exister formellement, mais qui ne serait plus garantie par la société.
"souvenez-vous de ces vers que j’ai lus autrefois"
"Tout ce fatras fut du chanvre en son temps;
Linge il devint par l’art des tisserands;
Puis en lambeaux des pilons le pressèrent;
Il fut papier. Cent cerveaux à l’envers
De visions à l’envi le chargèrent;
Puis on le brûle, il vole dans les airs,
Il est fumée aussi bien que la gloire.
De nos travaux voilà quelle est l’histoire.
Tout est fumée, et tout nous fait sentir
Ce grand néant qui doit nous engloutir"
(Vers de "La Guerre civile de Genève" (chant 4)composés et cités par Voltaire à l'article "Livres" du Dictionnaire philosophique)
sophisme?
Il me semble que le texte de Roger Chartier soulève au moins deux questions différentes: celle de savoir si les nouveaux "supports de l'écriture" sont appelés à faire disparaître les livres imprimés et celle de savoir quels dangers pourraient éventuellement résulter d'une telle substitution si elle devait se produire.
Sur le deuxième point je trouve extrêmement éclairants les propos de R.Chartier notamment lorsqu’il marque que c’est l’existence même d’un "ordre des discours" qui pourrait être menacée par l’hégémonie du livre électronique.
Sur le premier point la substitution des livres électroniques aux livres imprimés ne paraît nullement fatale, même si elle n’est pas inconcevable. D’abord elle n’est pas observable jusqu’à présent : jamais autant de papier n’a été utilisé pour fabriquer des livres. Pourquoi les deux types de supports ne coexisteraient-ils pas ? Et enfin de deux choses l’une : ou bien les nouveaux supports de l’écriture sont en mesure d’assumer les fonctions traditionnelles et essentielles du livre et il n’y a pas de raison décisive de s’inquiéter ; ou bien ce n’est pas le cas, et dans ces conditions on ne voit pas bien comment ils pourraient rendre obsolètes les textes imprimés. Mais peut-être s’agit-il là d’un sophisme….
Copier/coller/plagier/détourner
Comment connaître un désordre des discours, qui fuit toujours un désordre qui délivre ou, pour mieux dire, un désordre de l'écrit qui associe étroitement savoir de l'autorité et réforme par implication, lorsque les possibilités techniques le permettent, sans contrôles ni délais, de la mise en circulation universelle et indiscriminée d' opinions travesties et de connaissances détournées?
Comment préserver des manières de lire qui construisent la signification à partir de la coexistence de textes dans un même objet (un livre, une leçon inaugurale publiée, une
revue, un journal) alors que le nouveau mode de conservation et de transmission des écrits impose à la lecture une logique analytique et encyclopédique, voire alphabétique, où chaque texte n'a d'autre contexte que celui qui lui vient de son appartenance à une même rubrique ?
CERTES LE MAUVAIS EXEMPLE QUE JE DONNE EST UN CAS LIMITE. ET LE LECTEUR DU PREMIER PARAGRAPHE DE CE COMMENTAIRE AURA VITE FAIT DE VOIR L IMPOSTURE. SURTOUT QUE MON DETOURNEMENT DU JUDICIEUX TEXTE DE R.CHARTIER A ABOUTI A DES OBSCURITES SANS NOM.
Mais les petits rajouts (anodins?) du deuxième paragraphe n'illustrent-ils pas que le texte disséminé par cette voie peut facilement perdre une part de la garantie qu'offrait, en dépit des coquilles potentielles et des variations entre éditions, sa publication comme objet imprimé, édité et commercialisé?
Et quand bien même des procédés de certification et de protection assureraient de la conformité et de l'authenticité du texte, quand bien même des options de police et de mise en page introduiraient quelque diversité dans l'apparence des "pages" qui s'afficheraient sur l'écran du livre électronique, l'oeuvre ne perdait-elle pas sa singularité en perdant son existence sous forme matérielle, palpable et tangible?
Que de conditionnels!
C'est que... je parle de ce que je ne connais pas par l'expérience personnelle. L'avis d'un des (rares) possesseurs des premiers types de livres électroniques serait intéressant!
Méfiant vis-à-vis de ce que cette nouvelle forme de "livre" me semble induire (en matière de droits, de survie d'un certain rapport au texte, de restriction de l'activité éditoriale..., je reste surtout sceptique sur la capacité du "livre électronique" à offrir les mêmes facilités d'utilisation que le livre traditionnel, sans même parler du plaisir que celui-ci procure au lecteur.
pensée impersonnelle
Depuis le 18ème siècle, la notion d'auteur d'un texte s'est imposée; l'individu revendiquant la paternité d'une oeuvre.
Aujourd'hui, avec les possibilités de la technique et de la diffusion électronique, la notion d'auteur semble remise en question. Est-ce un mal, est-ce un bien?
N'y a-t-il pas une illusion à penser qu'un individu soit l'auteur de quoi que ce que ce soit? Toutes les idées, toutes les pensées ne sont-elles pas le fruit de l'ensemble des pensées qui circulent et qui ont circulé? La toile n'est-elle pas la concrétisation externe, comme en miroir, du réseau des pensées, fluide et impersonnel ?
Bien entendu, le pire comme le meilleur peut surgir des pensées, mais on peut espérer que la communication libre des pensées fasse surgir, comme le pensait Kant, une pensée universelle (mais kant rajoutait comme condition également qu'il fallait penser par soi-même, ce qui semble en contradiction avec le point précédent...)
jlr
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