Bien qu’il soit imprudent d’affirmer que cette célébrissime boisson à base de cola est consommée sur l’ensemble de la planète, on ne peut douter qu'elle soit connue aujourd’hui par de nombreuses sociétés. Elle est très certainement appréciée dans quelques villes industrielles de la péninsule de Kola située au nord de la Fédération du Russie. Mais ne nous attardons pas sur ces terres bien peu accueillantes. Quittons l’Europe du Nord pour nous plonger au cœur des sociétés de l’Afrique de l’Ouest et saisir les odeurs et les saveurs de ces myriades de petits marchés où se mêlent notamment des milliers de noix de kola.

Il n’est pas rare en effet de croiser des Ivoiriens, des Guinéens ou des Sénégalais dans ces territoires africains, mâcher cette graine des cultures dites « traditionnelles » de l’Ouest africain, au goût amer. Depuis des siècles, la noix de kola se récolte du mois d’octobre au mois de février, sur les kolatiers, arbres de 12 à 15 mètres de haut, poussant sur des sols humides, entre le sud du Sahara et les pays forestiers, produisant ces premiers fruits après une dizaine d’années [1]. Cette arboriculture soignée permit à quelques commerçants de se constituer une petite fortune, exportant vers le Maghreb cette noix, dénommée kola par Léon l’Africain au XVIe siècle, mais appelée gourou ou wolo par les peuples d’Afrique subsaharienne.

La noix de kola tient ainsi une place de choix dans les sociétés d’Afrique de l’Ouest par sa fonction commerciale mais surtout par sa fonction sociale. Elle revêt une importance capitale dans les relations et la vie religieuse des peuples africains. En effet, selon les traditions et les coutumes de certaines ethnies, la noix de kola est source et symbole de puissance. Sa présence est de toute évidence indispensable lors de nombreuses cérémonies ; le kola annonce ainsi les baptêmes, les mariages et accompagne le défunt vers l’Autre monde.

La pharmacopée « traditionnelle » africaine utilise également cette graine de kolatier. Les Diola et les Manding de Casamance réalisent alors une boisson à partir de ce fruit, permettant, dit-on, aux femmes de mettre au monde, sans douleur, leur nouveau-né. Mâcher des racines de kolatier permettrait de conserver une hygiène dentaire saine et la noix de kola semblerait apaiser la mélancolie, les migraines, les fatigues et même posséder des vertus aphrodisiaques !

Dans les années 1880-1890, lors de ses missions d’exploration de la Boucle du Niger (Mali, Burkina Faso et Côte d’Ivoire) puis en Côte d’Ivoire, le gouverneur de cette colonie, Louis Binger, a consommé à maintes occasions le kola et évoqué certaines de ses qualités, tout comme son pouvoir sociale d’importance : « C’est avec le kola que je me faisais des amis et que je déliais la langue des noirs qui daignaient me rendre visite » [2].

Quelques années plus tard, à l’aube du XXe siècle, la noix de kola quitta l’Afrique et prit le chemin de l’Europe des tranchées de la Guerre de 1914-1918. Si certains des soldats de l’Empire colonial français, comme les tirailleurs « sénégalais », disposaient d’une nourriture saine et de bonne qualité dans les cantonnements, ils ne pouvaient guère apprécier de légumes frais et denrées venant de leurs terres natales, trop rarement distribués [3]. « Il serait à souhaiter que, comme les années précédentes, les tirailleurs puissent recevoir des produits de leurs pays (noix de kola, arachides, etc.). (…) Ils en sont friands et ce serait la récompense la plus appréciée que l’on pourrait leur accorder » recommandait un officier métropolitain commandant un bataillon de tirailleurs « sénégalais » à l’été 1918 [4].

Depuis le début du conflit, le ravitaillement et l’alimentation des combattants faisaient partie des préoccupations du haut commandement. Ces officiers de l’État-major veillaient à ce que l’ensemble des soldats puisse bénéficier de vivres variés, et en quantité suffisante. Des efforts avaient été faits afin d’offrir aux combattants des troupes coloniales - ces hommes que l’on nommait alors des « Indigènes » - des fruits et des légumes cultivés notamment en Afrique occidentale française, dont le symbole par excellence demeurait la noix de kola. Les propriétés stimulantes du kola, se diffusant sur une longue durée, permettaient de combattre la fatigue et aidaient à supporter la faim et la soif. « Lui qui veut faire grande marche, lui va pas dormir, lui va manger kolas seulement. Lui va pas reposer, lui va pas dormir, lui va pas faire cabinets, lui va marcher toujours » répondait, en langage « Français-tirailleur », un soldat africain interrogé par Lucie Cousturier, intriguée par les vertus tant célébrées de cette noix de kola [5]. Le kola venait alors compléter l’ordinaire de l’alimentation des tirailleurs représenté par quelques portions de riz accompagnées d’un morceau de pain et de café, enrichis de vivres achetés chaque jour au sein des coopératives, comme du lait frais, du fromage, du chocolat, de la confiture et des sardines en conserve.

Ainsi, le kola est une denrée éminemment culturelle de l’Afrique de l’Ouest qui, par son histoire - sociale et culturelle - et sa géographie, témoigne avec acuité que les sociétés africaines sont entrées, depuis des siècles déjà dans l’Histoire de l’Humanité, n’en déplaise à certains. Cette graine de kolatier permit, dans une certaine mesure, aux combattants africains de la Grande Guerre, venus se battre sur le territoire métropolitain, de vivre et de survivre aux épreuves du conflit [6]. De nos jours, on souligne bien souvent la présence, de plus en plus préoccupante, de la fatigue et de l’angoisse au sein des sociétés modernes au point que nos contemporains, en Occident, et particulièrement en France, sont devenus les champions de la consommation de produits pharmaceutiques calmants, stimulants ou euphorisants. L’histoire de la production et de la consommation de la coca, du kat et du kola tend à prouver que ce recours à la pharmacopée pour aider à supporter les expériences difficiles inhérentes à l'existence humaine est universel.

Bastien Dez, étudiant en deuxième année de mastère d’Histoire,
Université Paris-Sorbonne (Paris IV).

[1] Lors de ces voyages, celle-ci était - et est encore de nos jours - transportée dans des waga, paniers garnis d’un feuillage humidifié permettant de conserver leur fraîcheur pendant huit à dix mois. De Kong à Djenné, elle se retrouvait notamment dans les cours royales soudanaises, comme celle des Mâsa aux XIIIe et XIVe siècles. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire produit plus de 75 000 tonnes de kola par an et de nombreux échanges s’effectuent avec la Gambie, le Sénégal, le Nigéria et le Mali.

[2] « J’en ai usé le plus souvent possible pendant mon voyage ; chez moi, son action se traduisait surtout sur les nerfs ; il me semble qu’il augmentait, dans certaines circonstances, ma force de résistance et qu’il me permettait plus facilement d’endurer les fatigues. (…) Mais là où j’ai surtout apprécié le kola, c’est par les services qu’il m’a rendus en me permettant d’en distribuer aux nombreux visiteurs que je recevais. C’est une politesse facile à faire, et quoique le prix du kola soit très élevé dans certaines régions, mon approvisionnement en marchandises me permettait de faire des achats fréquents de kola et de vivre en grand seigneur et en faisant de nombreuses distributions. C’est avec le kola que je me faisais des amis et que je déliais la langue des noirs qui daignaient me rendre visite. (…) Tous ceux qui s’habituent à en mâcher s’en sont bien trouvés et ont été moins éprouvés par les fièvres. C’est un tonique par excellence » (Cité par Georges Niambey Kodjo, Le royaume de Kong (Côte d’Ivoire) : des origines à la fin du XIXe siècle, L’Harmattan, Paris, Budapest, Kinshasa, 2006, p. 187).

[3] Rappelons que ces tirailleurs « sénégalais » sont certes originaires du Sénégal mais viennent également des États actuels de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Bénin, du Mali, du Burkina, de Mauritanie et du Niger.

[4] Compte-rendu du chef de bataillon Devaux sur le moral des hommes du 53e BTS en juin 1918, le 1er juillet 1918 - Service historique de la Défense, fort de Vincennes (SHD), 16 N 1507.

[5] Lucie Cousturier, Des inconnus chez moi, Editions de la Sirène, Paris, 1920 ; Réédition : L’Harmattan, Paris, 2005, p. 54.

[6] Il en va de même pour le « pinard » chez les soldats originaires de métropole. Enfin, les enquêtes et les productions cinématographiques nous ont familiarisé avec la représentation du combattant des guerres contemporaines se procurant quelques drogues afin de « tenir ». La toxicomanie et les addictions dénoncées en temps de paix retrouveraient-elles des vertus en temps de guerre ?