Il n'y a pas de second degré en art.

La prolifération des objets manufacturés, Marcel Duchamp (Fontaine date de 1917, (une porcelaine !)), les supermarchés, l'absolu divorce entre l'art moderne et un public qui cherche l'homme, puis entre l'art contemporain et un public qui cherche des modes d'emploi, le Pop Art, le temps, l'humour, l'éternel retour, vont modifier le regard porté sur le Kitsch qui, à la fin du XXème siècle, se trouve investi d'une aura, trouve place, sens, valeur.

Cependant que tous repères semblent perdus pour juger d'une œuvre d'art. La hiérarchie des supports et matériaux, des lieux d'exposition, les critères d'élection esthétiques ont volé en éclats. Les medias, spécialisés ou non, par lesquels on passe maintenant avant l'expérience de toute œuvre, jouent le rôle de signaux, répercutent à travers des réseaux des événements qui s'autoproclament, ce faisant, ils trament eux-mêmes l'assomption de tel ou tel artiste.

(On cherchera en vain ici l'explication de telle ou telle irruption artistique. Ni kitsch ni kawaii, les œuvres et artistes qui se trouvent accolés ne forment pas non plus un mouvement. L'incohérence de certains rapprochements n'a d'égal que le pitoyable résumé qu'on a fait de démarches autrement transcendantales. Ce que c'est que l'art. Mais le lecteur aura pu se faire une idée du bric-à-brac sans références de ces notes qui ne procèdent pas différemment— ce serait leur projet —que le Kitsch.)

Nouvelle doxa.

Le fait d'avoir été nommé signe sa perte en tant qu'objet naïf, intime, l'arrache à son jardin clos. Le Kitsch ne voyait pas venir les commentaires.
Le Kitsch est vu, loué, revendiqué. Oui, c'est kitsch, mais j'en ai conscience.


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                                           Pierre et Gilles, Fleurs de Shanghai, 2005, © Pierre et Gilles

Ce Comme avant idéal et perdu, par définition, revient chez de nombreux artistes qui présentent un monde à la Walt Disney personnel. Des produits dérivés, la firme américaine en a répandu des millions. C'est ainsi que la globalisation des marchés et des échanges a pu déverser ces quantités d'objets qui nous possèdent, au même titre que les robots ménagers distrayants, l'ordinateur, le design ludique, les jouets à tout âge.

Un même Comme avant anime les objets et les attitudes kawaii.
Kawaii signifie mignon, adorable, cute, en anglais, existe dans cette acception depuis les années soixante-dix au Japon, où il a gardé des connotations de pauvre, de pathétique. Le mot dont la vogue reste récente (quinze ou vingt ans) s'applique aux goûts d'une petite fille (?), désigne un érotisme asexué, ou qui désirerait l'être. Arnold Schwarzenegger est kawaii.
Kawaii doit être crié de façon stridente et allongée en élargissant démesurément les yeux sur une chose particulièrement lovable (l'anglais garantit la sincérité), une peluche, une figurine en plastique à accrocher sur son téléphone.
Le terme a d'abord désigné une façon d'écrire latérale et arrondie adoptée par une partie de la jeunesse, en même temps qu'un parler enfantin et une façon de se vêtir. C'est avant tout le style mignon des jouets industriels, dont l'emblème serait Hello Kitty !
Le corps kawaii est pâle, sans trous, muet, comme avant.
Kitty est un chat amical blanc dont la tête plus grande que le corps n'a pas de bouche. Rien à dire qu'un être là du désir permanent, les yeux grand ouverts de l'effroi d'être pris/pas pris, acheté/pas acheté, vu/pas vu.

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Hello Kitty est moins un personnage qu'un logo illustrant des vêtements, des fournitures scolaires, des cartes de vœux, des muselières pour chien, des tatouages, l'électroménager. Un signe. Tout objet, la nourriture même, a la possibilité de recevoir cette onction et de devenir kawaii. Ainsi frappé de cet emblème, l'univers poli s'ouvre en une collection sans cible particulière que le désir de se porter ailleurs, toujours ailleurs.

Ce qui est kawaii brille. Les yeux des personnages de manga, toujours trop grands par rapport à la tête, resplendissent d'étonnement ou de tristesse, mais brillent.


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Kawaii est un hypocoristique.

L'objet kawaii comble sans jamais combler.

Pour certains artistes, comme pour l'industrie, il s'agit de créer l'icône, l'icône monnayable, le produit.


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                                             Mr Dob, 1997, de Takashi Murakami, ballon gonflé.

Cet artiste japonais s'inspire de l'univers des mangas, crée des figurines, renouvelle également certains objets de la mode (pour Vuitton).

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Takashi Murakami, My lonesome cowboy , 1998, peinture à l’huile, acrylique, fibre de verre et fer, 254x116,5x91cm


"Créer un poncif, c'est le génie" écrit Baudelaire.

Le Lapin argenté en hélium de Jeff Koons, dans la parade de Thanksgiving en 2007, défile en même temps que la grenouille Kermit, Kitty, Monsieur Patate, Dora, Picachu ou Schrek. La production artistique joute avec l'imagerie et la culture populaires.

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Si le Kitsch montrait une tendance à la miniaturisation, de nombreux artistes contemporains au contraire surdimensionnent leurs productions. Cette échelle rapporte le spectateur à un stade où les choses lui paraissaient démesurées. Le gigantisme assied en même temps qu'une présence la démesure d'une démarche, un solide financement aussi bien qu'une impossibilité de le faire soi-même.
Jeff Koons emploie des matériaux qui reluisent, porcelaine, métal poli. Balloon Flower représente une fleur monumentale imitant un ballon noué en acier chromé aux surfaces réfléchissantes.
L'art, selon ces artistes, n'est pas un bricolage. Il suppose une chaîne de réalisation : des banquiers, des collectionneurs, des publicitaires qu'il a fallu convaincre, des entrepreneurs, des artisans. Chaque pièce — en cela, il diffère de l'industrie — est créée à quelques exemplaires.

Jeff Koons intervient sur des tasses à café Illy en frappant la porcelaine d'une petite forme animale, colorée, mignonne.

Objets clos, fermés physiquement, corps sans orifices, lisse, vernis, poli. Pas de surface poreuse où la lumière s'éteint. Il faut du neuf et des couleurs vives. Beau parce que neuf, intouché, pur, comme au sortir de sa fabrication. Le lustre de l'objet manufacturé garantit sa valeur. Le signe de l'art dépend moins du geste de l'artiste que de la réussite d'une plus-value.

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Jeff Koons, Rabbit, 1986. Coll. Museum of Contemporary Art, Chicago. © Jeff Koons.

L'objet-miroir reflète le photographe, le musée, l'affluence. Insaisissable objet.
Miroir déformé où je me vois, où je ne me reconnais pas, où je ne me retrouve pas. Ah si, c'est moi, là !
Tout le monde cherche à se retrouver dans l'art.

Des totems.

Joie, lumière, or, couleurs vives, fleurs, animaux sans bestialité, doudous, grands cœurs peuplent une atopie sociale libérée de la tutelle du jugement. Simulacre métaphysique d'une harmonie, éden d'une fusion affective éternelle.

Neuf, toujours neuf.

Comme à retrouver dans l'éclat de sa surface la brillance des yeux des parents émerveillés de ce que j'ai fait, de ce que je suis. Retrouver l'origine du désir, un objet petit a.
Un paradis perdu.

Certaines sculptures réinvestissent ce que nous semblions connaître, comme le Kitsch, fournissent un regard réel sur un univers des rêves, un univers de l'enfance, un univers des contes de fées. Effigies empâtées de déjà-vu. Des anges contingents.

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Jeff Koons, Ushering in Banality, 1988.


L'art n'a pas d'éthique, n'est pas là pour ça. Il véhicule d'autres valeurs.

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                 Jeff Koons, Michael Jackson and Bubbles, 1988, céramique dorée à la feuille d'or.

C'est la sculpture d'un homme assis au regard éberlué, par son prix (vendue en 1991, elle était la sculpture la plus chère du monde), par son statut d'icône (c'est Michaël Jackson), par les lieux (c'est Versailles), par l'évolution humaine, par l'approximation du travail des céramistes ? Oui, tout cela, et bien d'autres choses. Quant à son prix, qu'importe, si l'œuvre ouvre un monde.
Les spectateurs rêveront-ils ici comme à la contemplation des joyaux de la couronne ? Oui. L'œuvre dit je suis la structure accueillante d'un certain nombre de principes de richesses. Je vaux le prix. L'argent est spectaculaire.

Dans les jardins de Versailles, une autre sculpture d'homme à terre.

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Copie française d'une copie romaine d'une sculpture grecque perdue.

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"Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !"

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La Galerie des glaces reflétée dans une œuvre de Jeff Koons réfléchissant ceux qui tentent de la saisir en photo par un bel après-midi familial. Kawaii.

(fin provisoire)

Alain Sevestre, auteur (notamment de L’Art modeste : notes sur la croûte, éditions Gallimard).