Posons que le Kitsch veut sauver le Beau. 

C'est une histoire de point de vue, d'œil. 

Anonyme, industriel ou certifié fabriqué main, le Kitsch est sans auteurs. De sorte qu'il ne saurait circonscrire de lui-même un champ de pratiques ou d'objets. Au reste, le Kitsch est également un sentiment. Le Kitsch aimerait bien qu'on ne le nomme pas, qu'on ne l'appelle pas Kitsch. Le Kitsch ne dit pas qu'il est kitsch. Il ne dit rien. Il vit blotti sur lui-même parmi ceux qui l'aiment. La notion de valeur n'a pas cours avec le Kitsch ; c'est affectif. Le Kitsch aurait voulu que jamais ne fût prononcé le mot Kitsch. Ce n'est pas très gentil ; parce que l'étymologie allemande évoque les notions de "bâclé", de "camelote"; verkitschen signifie "brader", "revendre par derrière un produit contrefait". Apparu à la fin du XIX ème siècle, le terme est le même dans toutes les langues. C'est merveilleux. Comme une nouvelle loi physique, une nouvelle vision du monde inspirée d'une découverte. 

Le Kitsch figure une manière de chaos d'objets, d'embarras affectif, et son anonymat, loin de l'ouvrir à une liberté de création, le cantonne à la surcharge, à l'amalgame, autant qu'au déficit. 

Dire Kitsch pour tout ce qui n'est pas art, mais y prétend par une réorganisation bricolée de ses formes empruntées à l'art. Il y a l'art et le non-art ou l'anti-art qu'on nomme Kitsch. Et qui définit l'art. 

Mauvais goût, toc, laid, pompier, le Kitsch n'existe qu'en tant que catégorie repoussoir d'un univers des formes fondé sur une classification des arts. Esthétiquement, le Kitsch fait tache, démange, gangrène. C'est la lie de l'art. Mais il y a de l'art, un reste, une trace. Cette part infime qui reste, en pauvre clin d'œil, en référence dépravée, qui n'a rien à voir avec l'art, finit par provoquer l'éclatement des jugements, l'éclatement des classifications et jusqu'à la "notion" même d'avant-garde. 

Cet intenable entêtement à vouloir porter secours, cet aspect volontaire, du Kitsch, dirigé vers une seule solution, le ferme d'emblée à tout autre regard. Il veut plaire. D'arrache-pied, il extrait de l'oeuvre d'art, du monument ou du site artistique, de l'idée qu'il s'en fait, non pas de quoi inaugurer des perspectives, critiquer des formes, mais de quoi camper sur ses positions réactionnaires : le Beau, le vrai Beau, est celui qu'il trouve beau. 

Nous lui prêtons une intention. Lui n'en a pas ; il veut un souvenir pour pas cher. Et qui serve, sinon à déboucher le vin, au moins de décoration. Beau parce qu'utile. Il y aura au moins ça, la fonction : lampe de chevet, plateau, vide-poche, porte-clefs, cendrier, cadre, encrier. 

Beau parce que ça me rappelle des souvenirs. Souvenirs d'endroits où je ne suis pas allé, peu importe. Une histoire est racontée, qui s'inspire du monde merveilleux des contes de fées, d'un paradis. Ne pas penser, ne pas réfléchir. Idéaliser l'enfance, avant la formation du goût et du jugement, ne pas se poser de questions, ne pas comparer. La joie. Toujours sommé de s'expliquer, l'art fournit des réponses. Pas le Kitsch, qui fournit du concret, parce qu'il y a la vie, il y a l'homme, il faut vivre. C'est épais, tangible. 

L'art laisse une trace, est poings et pieds liés aux questions qui dominent l'homme. Ici, on ne va pas si loin, on aimerait juste un truc à rapporter chez soi pour se souvenir qu'on est venu. Que ça fasse indice. Mais encore une fois, pas trop cher. 

Boule à neige emprisonnant le résumé d'une ville (tour Eiffel, Arc de triomphe et Notre-Dame serrés sous le même dôme, écrit Paris), ou la réduction d'un site (il faut voir celle de la Dune du Pyla ! une sorte de crotte à étages, c'est tout, écrit Dune du Pyla). 

Horloge à coucou en bois de tilleul, sculptures faites à la main, livrée avec certificat d'authenticité de fabrication en Forêt noire. 

Assiette décorative (toutes provinces). 

Boîte à bijoux coquillages (de Concarneau). 

Nain de jardin (tous jardins). 

Dauphin bleu roi voltigeant au-dessus d'un réveille-matin (hongrois). 

Porte-clefs mural (en fait, une planche et un paysage en bas-relief). 

Le Kitsch n'a pas sa place dans un musée des arts et traditions populaires. 

Et même il y a quelque chose de rassurant à ne pas se mesurer à l'art, à ne pas faire art, à ne pas s'exposer. C'est pour chez moi. Je ne veux pas heurter. Être tranquille avec des souvenirs. 

C'est, à ne pas se laisser définir, à enfreindre toutes classifications, à emprunter à droite à gauche, à substituer, à arranger une histoire de pacotille, à louper, à bâcler, que le Kitsch insiste. 

Le Kitsch fabrique des trompe-l'œil, des ornements qu'il offre aux dieux, qui n'en veulent pas. Tant pis, ça ira dans le salon. Rougissant de désir, le Kitsch va manquant de tout, angoissé, angoissant, en rajoute, revient, essaye encore. C'est toujours non. 

Comment attirer le regard, un bon regard, alors même qu'on ment ? 

Mais il n'est pas question de vérité ici. Le Kitsch s'offre comme un spectacle qui convoque tous les accessoires et signes disponibles pour créer l'illusion, faire comme si. Ce qu'il représente est une sacralisation. Le Kitsch sacre et place sur un autel son objet même. Toujours encadré, le paysage y apparaît dans un écrin de fleurs. Une bordure dorée, un bâti de flou, un nid de paillettes, un cocon, une frange mettent tour à tour en scène une beauté épuisée de codes. 

Si l'objet kitsch cesse de fonctionner, il n'est pas jeté car il orne. Le Kitsch décore. Il est multi usage. L'objet souvenir, emblème d'un voyage, doit répondre, et répond en tant que partie à la totalité, doit produire son effet, évoquer. Rond de serviette Puy-en-Velay. Cependant, il arrive que l'art ne soit pas directement compromis : les mini-chopes décoratives de collection parées chacune d'une décalcomanie représentant une vue d'Alsace ne reprennent pas un tableau, cependant un premier plan d'un massif de fleurs, le clocher de l'église, le fleuve, tout est composé. La fonction d'usage de la chope (boire) a même disparu. Il faudrait là écrire l'histoire de l'objet souvenir, l'histoire de cet objet dont on ne se servira pas parce qu'il est avant tout le réceptacle non d'une fonction mais de la participation à une vie antérieure (même par procuration). Histoire de commerce, histoire d'industrialisation, histoire de miniaturisation. Histoire du Kitsch. 

Le Kitsch est une communion de tous les styles, la conjonction dans le même salon, dans le même objet d'improbables rapprochements. Le Kitsch veut réconcilier. C'est un art gentil, prétendument gentil, partant c'est une façon massive, grégaire, fascisante, anti-intellectuelle. Il hait l'élite et le scandale. Il se réapproprie une surface, pille. Il massacre. Il oublie la démarche. 

Cependant, il profane... 

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(à suivre) 

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Alain Sevestre, auteur (notamment de L’Art modeste : notes sur la croûte, éditions Gallimard). 

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Ps : pour collaborer à cet abécédaire:   pierre.gautier75@wanadoo.fr