Kairos : en grec, temps opportun, moment propice, occasion favorable.

La notion de kairos occupe une place centrale dans l’éthique d’Aristote et il me semble qu' en dépit des siècles, elle peut encore permettre d'éclairer nos débats entre partisans et adversaires des sociétés modernes .

Si la notion de kairos est décisive, c’est d’abord et simplement parce qu’ aucune action, aussi louable soit-elle, ne saurait être tenue pour bonne si elle n’a pas été posée au moment opportun. Il ne suffit pas d’avoir de bonnes intentions, ni même de les mettre en œuvre, il faut encore le faire au bon moment, ni avant, ni après ; sinon la meilleure action peut être aussi désastreuse qu’une attaque militaire lancée prématurément ou trop tardivement : « Ceci est utile mais ne le sera pas demain » (Grande morale, Aristote). Un homme d’action (homme politique, entrepreneur, général, médecin) doit donc nécessairement avoir le sens du kairos.

Mais ce sens du kairos n’est pas simplement nécessaire pour savoir quand il convient d’agir, mais aussi pour déterminer ce qu’il faut faire : « Ceci est utile dans certaines circonstances, mais non dans d’autres » (Grande morale). Le bien n’est pas unique, indépendant des circonstances, le même dans toutes ; il est relatif à la situation, au moment présent. La même chose peut être bonne ou mauvaise selon les circonstances ; source d’un mieux dans certains cas ou d’un moins bien dans d’autres. C’est pourquoi aussi il y a très peu d’actions intrinsèquement mauvaises : une conduite honteuse peut faire l’objet d’éloges « si on la souffre en contrepartie de grands et beaux avantages », par exemple « si elle nous est ordonnée par un tyran, alors qu’il tient en son pouvoir nos parents et nos enfants, et qu’en accomplissant cette action nous assurions leur salut, et en refusant de la faire, leur mort » ; c’est pourquoi encore, " puisque la fin de l’action est relative aux circonstances (kata ton kairon)" (Ethique à Nicomaque), c’est aux acteurs eux- mêmes qu’il appartient de définir ce qu’il convient de faire en tenant compte des opportunités : en appréciant à chaque fois le rapport entre la qualité de l’intention et les risques que sa réalisation implique.

Pour dire les choses autrement, l’objet de l’action bonne (politique, médicale…) c’est moins le bien que le mieux dans les circonstances données ; le bien relatif à la situation, au moment présent. Il n’y a pas d’autre bien que ce mieux. Ce que doit viser l’homme soucieux du bien, c’est non quelque bien absolu (comme pour Platon) mais l’amélioration du sort individuel et collectif des hommes actuellement vivants : ainsi sur le plan politique, la constitution qu’il doit s’efforcer de mettre en place est non « la meilleure absolument » mais « la meilleure constitution possible étant donné les circonstances »,  hic et nunc, en tenant compte de la géographie et de l’histoire.

On a souvent reproché à cette conception son manque d’ampleur et d’élévation spirituelle (surtout comparée à celle de Platon) ou de se résigner au train du monde, et ainsi d’être incapable de satisfaire « un homme sensible, au sentiment profond » (Bertrand Russell)* ou celui qui est « animé par la volonté de rupture, la possibilité d'une autre destination de la vie collective, le goût du conflit dès lors qu'il met en jeu des principes » (Alain Badiou)** ?

Mais qui est le moins résigné au train du monde ? le plus déterminé à construire un monde meilleur ?

Est-ce celui qui rêvant et même militant pour un autre monde regarde de haut et comme inutiles les améliorations de celui-ci ?

N’est-ce pas plutôt celui qui pense que partout un mieux est dès maintenant possible et « tire parti des circonstances » pour le réaliser, « pareil en cela au bon cordonnier qui, du cuir qu’on lui a confié, fait les meilleures chaussures possibles » ?

Pierre Gautier  

*« Les idées morales d’Aristote représentent avant tout les opinions généralement adoptées par les hommes instruits de son temps. Ils ne sont pas, comme les contemporains de Platon, imprégnés de mysticisme et ne professent pas des théories hétérodoxes semblables à celles de La République, concernant la propriété et la famille. Ceux qui ne dépassent, ni en bien ni en mal, le niveau de l’éducation courante, les citoyens de bon rang, trouvent dans l’Ethique à Nicomaque un exposé systématique des principes sur lesquels régler leur conduite. Ceux qui y cherchent autre chose seront désappointés. Le livre s’adresse aux adultes qui l’ont mis à profit, surtout depuis le 17e siècle, pour réprimer les ardeurs de la jeunesse. Mais un homme sensible, aux sentiments profonds s’en détournera » (Histoire de la philosophie occidentale)

**« En éthique, le platonicien privilégie la conversion subjective, l'éveil soudain à une voie antérieurement inaperçue vers le Vrai, alors que, du côté d’Aristote, prévaut la prudence du juste milieu, qui se garde à droite comme à gauche de tout excès. En politique, l'aristotélicien désire le débat organisé entre les intérêts des groupes et des individus, le consensus élaboré, la démocratie gestionnaire. Le platonicien est animé par la volonté de rupture, la possibilité d'une autre destination de la vie collective, le goût du conflit dès lors qu'il met en jeu des principes...

L'hégémonie contemporaine de la démocratie parlementaire se reconnaît dans le pragmatisme d’Aristote, son goût des propositions médianes, sa méfiance au regard de l'exception et du monstrueux, son mélange de matérialisme empirique, de psychologie positive et de spiritualité ordinaire. Le train du monde s'accommode parfaitement d’Aristote. » (Aristote par Alain Badiou, entretien avec Jean Birnbaum)

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