Promenade avec quelques auteurs post modernes.

Dans son dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey souligne que la répartition des emplois entre les termes « avenir » et « futur », a été modifiée à partir des années 1960, au bénéfice du second. Les deux termes proviennent tous deux du latin « futurus », l'un par l'étymologie, l'autre comme traduction traditionnelle du premier. "Futurus" est le participe futur de esse « être », qui repose lui-même sur une racine indoeuropéenne bhewe, bhu- « croître ». C'est, sous l'influence de l'anglais future, lui-même objet d'un emprunt dans l'expression no future « pas d'avenir », que cette modification a eu lieu .

.

Pourquoi, en France, aujourd'hui, au 21e siècle, suis-je portée à imaginer le futur (qui relève de la seule croissance) plutôt que l'à-venir (imprévisible)?

Je vis dans un monde dominé par une culture « post moderne » (J.-F. Lyotard) qui incite à ne plus croire aux grands récits explicatifs de l'histoire collective. Je suis portée au « désenchantement » (M. Weber) et au scepticisme lié à « la mort de Dieu » (F. Nietzsche) et à la « mort de l'homme » (M. Foucault). Je suis entrainée à ne plus espérer les lendemains qui chantent, à ne plus imaginer un monde meilleur à venir.

Parce que cette culture dominante est indifférente au sens de l'histoire, parce qu'elle ne valorise plus les êtres humains comme décideurs et acteurs de l'orientation de leur histoire, parce qu'elle vante le « c'est mon choix » individualiste et égocentré, je suis invitée à substituer au « principe Espérance » (E. Bloch) fondateur de l'imagination utopique, le « principe Responsabilité » (Hans Jonas), fondement de l'anticipation du futur.

La culture postmoderne exhorte à dénoncer l'idéal universaliste de la modernité, celui de l'invention et de la construction de connaissances, de savoirs, de représentations valables pour tous.

Je suis incitée au relativisme du « à chacun sa vérité ».

La mondialisation économique, celle de la « com » (sans communication), celle des techniques de l'information (sans instruction) tisse une culture « unidimensionnelle » (H. Marcuse) ; celle, anonyme, qui, progressivement, contribue à me faire perdre la diversité de mon identité, à oublier la complexité de ma personnalité ; celle, aussi, qui m'encourage à afficher mes « racines », à me comporter comme « ceux de chez moi » (de ma bande, de ma communauté, de ma région, de ma religion, de mes « origines »). Je suis conviée à faire valoir l'éloge des différences et à pratiquer la tolérance plutôt que le respect de l'autre.

Cette culture peut me « déprimer » au sens où elle induit cette sensation que  vouloir « transformer le monde et ne pas se contenter de l'interpréter » (Marx) est non seulement une illusion, celle de mes ancêtres modernes, mais une mystification. Cette culture nihiliste n'oriente pas ma volonté de puissance, ma force vitale, vers l'Idée d'un dépassement de soi par l'alliance avec quelque chose qui me transcende.

Qui plus est, puisque notre terre est  intrumentalisée par une « raison barbare » (J. Habermas) qui organise, à une échelle de masse, des crimes contre la biosphère et sa corrosion, et des crimes contre l'humanité et le ravage de la civilisation humaine, comment, sans me mentir à moi-même, puis-je désirer imaginer l'avenir ?

Mais perdre ses illusions,abandonner sa naïveté n'exclut pas, 40 ans aprés Mai 1968..., de « continuer le combat ». Soyons « nostalgiques-utopiques » (M. Löwy) : refusons la table rase du passé de l'utopie défaite...et imaginons le futur probable de notre civilisation qui multiplie et « accélère la production des accidents » (P. Virilio), des catastrophes naturelles, des dégâts du progrés industriel, des détériorations technoscientifiques de notre univers.

Alors savoir que nous pouvons nous instruire en « catastrophistes éclairés » (J.-P. Dupuy), c'est savoir que nous pouvons apprendre à affronter une situation inédite :prévenir le probable. Et c'est savoir qu'il est souhaitable d'éduquer enfants et petits enfants et à rêver l'avenir et à imaginer le futur.

Edith Deléage-Perstunski (philosophe)