Je n’avais jusqu’ici pas de doute : les techniques inventées par l’homme, soit pour utiliser les matériaux mis à sa disposition par la nature, soit pour en créer de nouveaux (céramique, métaux), résultaient d’un besoin sociétal, dépendaient de sa créativité adaptative. L’élevage et l’agriculture en faisaient partie, formaient pour chacune d’elles une étape, à la fois cause et effet d’une pression d’un groupe humain confronté à des besoins nouveaux ou une concurrence plus vive. L’utilisation des techniques, ou de ces nouveaux moyens (sacrifices d’animaux ou de nourritures) pour enrichir les rituels religieux devaient suivre. La créativité artistique (le futile), suivait l’utile.

Une synthèse du professeur de préhistoire  Christian Jeunesse, dans le numéro d’Avril de La Recherche, soutient une nouvelle théorie de l’invention préhistorique qui bouscule sérieusement une vision appuyée sur le statut actuel de l’inventivité humaine.

Tant il est vrai que de nos jours, sans forcément répondre à une demande, l’invention ne perd jamais de vue son application dans la vie quotidienne, et le profit qui en résultera, quitte à en créer le besoin par une information adéquate.

La créativité artistique continue d’utiliser les inventions commercialisées, mais a pris son autonomie et crée ses propres techniques en soutien de ses inventions.

Ce qui caractérise notre époque, c’est la disparition de la gratuité, tant pour les innovations pratiques que les artistiques.

Les faits maintenant établis par la recherche archéologique révèlent un décalage très important, de plusieurs milliers d’années, entre l’apparition d’une technique et son utilisation pour la fabrication d’objets d’usage courant. Ainsi la céramique : apparaissant sur des sites très éloignés, pouvant disparaître avec la culture qui l’a inventée, elle est consacrée à la fabrication de statuettes représentant des formes humaines (les fameuses vénus callipyges) ou animales. On ne voit pas d’autre destination que religieuse.

De même les pigments divers, employés pour les peintures rupestres. Ces représentations très élaborées des animaux environnant l’homme, bien cachées dans des grottes profondes,  ne sont sûrement pas gratuites. Ces premières manifestations de l’aptitude artistique de l’homme sont magico-religieuses et cherchent à établir un lien entre le monde visible et le monde invisible présumé.

Les archéologues mettent l’accent sur la révolution que constitue la création de nouveaux matériaux selon une séquence qui rompt avec les techniques précédentes, dégageant des armes et des outils à partir des matériaux bruts offerts par la nature. Il faut broyer, mélanger, modeler, puis cuire** les objets façonnés pour qu’ils deviennent durs. Cette séquence apparaît comme un nouveau paradigme de l’ingéniosité humaine. On le retrouve dans la fabrication des métaux, mais aussi… du pain ! Cette révolution est le fait de peuplades de chasseurs-cueilleurs.

Le doute qui résulte de ce décalage entre une invention et son application pratique après un long usage purement religieux, marquant la priorité de cette préoccupation sur les besoins humains concrets, s’étendrait également aux inventions de l’agriculture et de l’élevage qui marquent la révolution néolithique. En fait, rien ne prouve la primauté de l’utile à l’origine de ces changements.

Il est cependant vraisemblable, mais c’est une opinion personnelle, que la présence de troupeaux et de greniers a pu déclencher la cupidité de populations voisines et des combats pour leur appropriation, suscitant l’élaboration de défenses nouvelles, comme les fortifications. Et la sédentarisation qui en est une conséquence logique.

Yves Leclercq

*Je soutiens cependant que la difficulté à vendre ou le vol des créations musicales par les internautes ne suffit pas à tarir la créativité des artistes.
** Le feu est utilisé par les hommes depuis 4 à 500.000 ans avant notre ère.