L’individu est l’idée la plus révolutionnaire des temps modernes. L’individu comme seule source légitime de ses choix. C’est ce que veut dire la phrase qui ouvre les déclarations des droits de l’homme: « Les hommes naissent libres ». Par hommes, il faut entendre les individus.

Les individus ne son pas des monades flottant dans le vide, ne vivant que par elles seules et pour elles seules. Ils ont des origines, ils ont de multiples appartenances, des solidarités, bref ils existent dans des rapports avec les autres. N’empêche que ce qu’ils font de tout cela est, en droit, de leur seul ressort.

Pour asseoir cette liberté individuelle sur une justification de fait, on l’a naturalisée, on a proclamé qu’elle était un droit naturel, sacré et inaliénable. Rousseau est allé plus loin, en prétendant que l’homme est par nature un être solitaire et indépendant, qui n’a dû devenir sociable qu’à la suite d’un changement brutal de son environnement. Kant est plus balancé, mais il soutient tout de même qu’il y a une part irréductible d’individualisme chez l’homme. « L’insociable sociabilité » est la nature de l’homme. On retrouve la liberté individuelle dans la formule par laquelle Kant résume les Lumières : « Ose penser par toi-même ! ».

La primauté accordée à la liberté individuelle dans les sociétés modernes a fait grincer des dents de tous côtés : les religions, les morales, le peuple, la famille, la classe, la race, le genre humain, chacun a réclamé la prééminence. Lorsque la liberté individuelle est dénoncée comme étant la cause ou l’incarnation du mal, son rejet peut aller jusqu’au totalitarisme. Le communisme, le nazisme et l’islamisme ont un même ennemi, la liberté individuelle. Face à eux, l’humanisme des sociétés modernes procède de l’idée énoncé par Montaigne, qui fut l’individu par excellence : « Chaque individu porte la forme de l’humaine condition. »

Pourquoi alors l’individualisme a-t-il si mauvaise presse chez nous? Parce qu’on le confond sottement avec l’égoïsme (qui est exclusif). Or les hommes des sociétés modernes ne sont pas moins soucieux d’autrui depuis qu’ils assument sans honte le souci de soi et qu’ils placent leur vie sous le signe de l’autonomie.  L’effondrement des idéologies agglutinantes a produit des générations morales, des mouvements individuels de masse.

Les ennemis de la société ouverte nous font comprendre que nous n’avons pas de valeur supérieure à la liberté de penser et d’agir par soi-même.

André Sénik