On n’ose guère se réclamer de l’inspiration aujourd’hui. On a tort. Au sens physiologique, elle s’inscrit dans le processus d’échange entre soi et l’extérieur. Nul ne peut subsister sans le monde qui l’accueille et l’individu, réduit à lui-même, s’asphyxie. Trop occupé à conquérir l’autonomie de la raison, à émanciper l’individu de la tutelle des autorités, à proclamer sa liberté, le monde moderne a occulté cette nécessité vitale. En conséquence, il s’est défié d’une inspiration écartelée entre les représentations religieuses et l’image du génie, entre la dictée transcendante d’un Dieu et les dispositions singulières d’un tempérament, entre le céleste et l’hystérique. On a relégué l’hypothèse d’une éblouissante révélation bouleversant l’individu, dans un passé lointain ou dans quelques expériences, religieuses ou artistiques.

Mais ce faisant, on se prive de la possibilité d’inspirer à pleins poumons les idées qui insuffleraient sens et valeurs à nos existences dans la reconnaissance d’un partage avec les autres et d’une admiration émulative pour ceux qui nous inspirent. L’inspiration provenait de la dictée d’un dieu pour l’un, mais aussi de la lecture d’un grand texte pour un autre, de la rencontre d’une parole décisive pour un troisième ; dans tous les cas, l’inspiré se sentait tenu au partage de ce qui l’illuminait. À trop privilégier l’autonomie individuelle et à vouloir ne penser que par soi-même, on risque de perdre cette respiration continuée dans l’échange et le partage. Pour éviter l’asphyxie, on s’en remet alors passivement à une puissance extérieure et l’inspiration fait retour sous une piètre figure. Ne dit-on pas avoir « manqué d’inspiration » pour s’excuser d’un travail bâclé ou d’un cadeau trop banal, pour n’avoir pas assumé l’acte dans lequel on s’engageait ? Dans une société où l’on en appelle sans cesse aux performances renouvelées, à la créativité et à l’originalité de chacun, l’individu s’épuise et réclame l’oxygène artificiel des injonctions. Dès lors qui peut lui fournir cette pseudo inspiration, sinon la muse du marketing ou les fournisseurs de prêt-à-penser et à agir (S. Weil dénonce ainsi une propagande qui s’impose à l’envers d’une inspiration déficiente) ?

Aussi faut-il renvoyer dos-à-dos l’idée d’une création de l’individu par lui-même et la soumission envers ces fournisseurs-dépanneurs, pour réhabiliter le sens et la fonction de l’inspiration. Inspirer est vital et requiert une capacité respiratoire, donc une activité que l’on a oubliée. En conséquence, le verbe inspirer ne peut se réduire à sa seule forme passive qui implique un agent extérieur : « être inspiré par ». Il faut le conjuguer aussi dans l’activité (« inspirer » ce qui nous vivifie) et dans la forme réflexive qui donne une pleine place à l’échange et au partage des valeurs inter-humaines, ainsi s’inspire-t-on de ceux que l’on admire.

Marianne Massin, philosophe (auteur de La pensée vive; essai sur l'inspiration philosophique A.Colin 2007)

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