Quel est le propre de l’homme ?

C’est la question qui est examinée dans le livre de Vercors, Les animaux dénaturés*, une fiction dans laquelle la justice britannique doit statuer sur les droits d’êtres intermédiaires entre l’homme et le singe que des explorateurs viennent de découvrir. A-t-on le droit de les utiliser comme des bêtes de somme ou sont-ils assilimables à des hommes ?

Quel est le signe distinctif auquel on peut reconnaître qu’on est en présence d’un être humain? Dans le livre, la réponse est la religion. Bien d’autres réponses ont été apportées au cours des siècles : le rire ; la réflexion sur soi ; la raison ; la culture; le libre arbitre; le langage articulé; la mémoire et l’anticipation à l’infini; l’imaginaire et le fantasme; la fabrication d’outils; la politique, le libre arbitre, la perfectibilité infinie, etc. etc.

Un grand nombre de ces prétendues spécificités ont dû être abandonnées.

Mais est-ce de bonne méthode que de chercher notre essence dans ce qui nous distingue des autres espèces animales ? Car nous sommes peut-être essentiellement et définitivement des animaux ? C’est notre donné, que transforme sans l’éradiquer tout ce que nous avons acquis par mutation d’abord, puis par nos œuvres.

C’est à partir d’une certaine conception de l’homme que Freud jugeait illusoire l’entreprise communiste de rendre l’homme parfaitement altruiste en supprimant la propriété privée.

Cette recherche de l’identité humaine n’est pourtant pas vaine car elle commande le jugement que nous portons sur les mutations de la condition humaine que la technique met à notre disposition.

Peut-on fixer des limites a priori à cet auto-transformisme et dire quel clonage serait non humain, quelle greffe, quels appendices artificiels ?

On ne peut pas répondre au nom d’une essence invariable. Nous pouvons tout juste dire ce qui nous paraît aujourd’hui monstrueux au regard de nos valeurs. Non de la nature. Les utopies se sont trompées en postulant la malléabilité infinie de l’homme. Mais quand bien même elles auraient réussi, elles seraient toujours moralement inhumaines.

André Sénik

*Publié pour la première fois en 1952 chez Albin Michel, il existe actuellement en collections de poche.