I- Hasard et Vie (F. Chiche)

Ce mot reste un défi à notre culture tant il recouvre de zones d'incertitude, d'inconnues, de surprises.
Chacun de nous a fait l'expérience d'une rencontre, totalement improbable et pourtant vécue. Un appel téléphonique, un courrier d'un être à qui l'on pensait à l'instant même, un retournement de situation quasi "miraculeux"…
Le hasard reste notre incapacité à comprendre, à prévoir, une forme de coïncidence dont la probabilité logique reste faible.
Il y a dans ce mot une composante liée à la "chance", au jeu puisque ce mot est issu de l'arabe Az-Zahr qui est le jeu de dés.
La forme ludique du hasard a intéressé les économistes qui pour tenter de réduire la part du hasard dans leur recherche ont formulé une "théorie des jeux" devenue incontournable dans toutes les analyses économiques se référant aux oscillations des marchés.
Jérôme Monod avait tenté de relier le hasard à une forme de "nécessité", il fut contredit quelques années plus tard.(1)
Et puis il y a Dieu, ou ses équivalences, une forme de pouvoir qui nous dépasse, que certains invoquent par la prière, auquel d'autres se soumettent en toute humilité puisque cette croyance renferme les réponses à toutes les questions qui nous troublent.
Les plus grands scientifiques ont été amenés à admettre la limite de leur maitrise sur certains phénomènes. La boutade d'Albert Einstein "Le hasard c'est Dieu qui se promène incognito" illustre l'humour nécessaire à un agnostique comme lui pour concilier les convictions de chacun.
S'il y a un hasard qui nous réconcilie avec son mystère, c'est bien celui de la naissance: Un spermatozoïde sur des millions, un ovule par mois, deux êtres qui s'accouplent (par quel hasard ?) et un mélange de gènes avec une inexplicable probabilité…de hasards pour qu'apparaisse un être totalement nouveau qui nourrit tous nos espoirs. En fin de compte le hasard alimente souvent l'espoir du renouveau, mais ses lois restent obscures.
Il nous reste indispensable pour espérer, rêver ou nous inspirer comme le reconnaît Balzac:" Le hasard est le plus grand romancier du monde, pour être fécond, il n'y a qu'à l'étudier".(2)
Nous y sommes.

Freddy Chiche

(1) Dans son livre "Le Hasard et la Nécessité" paru en 1970, Monod écrit le passage suivant : « Il n’est ni observé, ni d’ailleurs concevable, que l’information soit jamais transférée dans le sens inverse (c’est-à-dire de l’ARN vers l’ADN). C’est l’un des principes fondamentaux de la biologie moléculaire. ». Cette affirmation s'est révélée fausse la même année, par la publication d'Howard Temin qui découvre que chez certains virus, le VIH par exemple, cette inversion existe. Par ailleurs, sa célèbre réflexion philosophique sur l'origine de l'Homme reste à discuter: "L'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard."
(2) Balzac. La condition Humaine.


II Peintures, Marc Baufrère

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Marc Baufrère, La Respiration du Temps




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Marc Baufrère, Aspiration d'une météorite




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Marc Baufrère, Dans l'intimité de l'Atalante



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Marc Baufrère, A l'intérieur de mon cerveau



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Marc Baufrère, L'Arche du dégel



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Marc Baufrère, L'Aspiration sucrée




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Marc Baufrère, Paysage du non-dit (40)



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Marc Baufrère, L'Envol du feu



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Marc Baufrère, Paysage du non-dit (36)




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Marc Baufrère, La Mort du Papillon



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Marc Baufrère, Paysage du non-dit (41)



A propos des peintures de Marc Baufrère


Milan Kundera dans L’Insoutenable légèreté de l’être décrit la vie comme un brouillon que l’on n’aura jamais la possibilité de mettre au propre, et qu’on se doit donc de rater le moins possible.

Nul brouillon dans la technique de Marc Baufrère, mais bien plutôt la recherche d’une reproduction maîtrisée de hasards. Ce qui a, à l’origine, poussé l’artiste dans cette voie d’abstraction onirique est l’observation d’une simple tache et la prise de conscience de sa beauté, de sa richesse « naturelle ». Depuis plus de 40 ans, il s’est ainsi a-taché à (re)créer ces bizarres architectures. On peut immédiatement le rapprocher d’autres peintres comme Ernst ou Pollock, mais également de certains artistes à la technique très différente, parfois même opposées, comme celle de la plupart des dessins de Fred Deux. Par-delà cette opposition, ils ont en commun cet intérêt pour les beautés étranges, que révèlent leurs oeuvres. La technique de Marc Baufrère interroge directement sur la nature de l’acte créatif. Elle est une lutte permanente avec la peinture prise comme une matière quasi vivante, et l’artiste est autant démiurge dans ce chaos que créature. « Peindre c’est se déchirer soi-même », dit-il, avant d’ajouter que dans la blessure ainsi ouverte naît le questionnement du rapport à soi et au monde. L’homme et l’univers ; l’individu et la société. Ses armes dans cette déchirante lutte ? Bassines, tournevis, pinceaux, grillages ou autres empreintes. Et pendant cet affrontement il n’est pas impossible que des événements inattendus se produisent face auxquels il convient de réagir rapidement, presque instinctivement. L’avantage est parfois aux coulures de peinture, parfois à leur architecte. Pendant et après le séchage interviennent d’éventuels rajouts ; ou bien même le dégagement de profondeurs, l’affleurement provoqué de « roches métamorphiques » enfouies et cachées, au papier de verre. Au fil des années Marc Baufrère a cherché à créer et maîtriser certains effets, y parvenant parfois, en utilisant des produits différents, plus ou moins denses, s’évaporant plus ou moins vite (afin de contrôler les nombreuses plissures par exemple). Le hasard peut parfois survenir de manière anecdotique mais révélatrice. Ainsi la toile « La mort du Papillon » tient son nom du décès réel d’un papillon de nuit englué et noyé dans la lourde glycéro non sèche, et depuis toujours incrusté à sa surface. Ce petit drame a fait sens pour le peintre qui en baptisé la toile ! Qui de l’artiste ou du papillon a terminé l’œuvre ?

C’est parce que les peintures de Marc Baufrère sont à cette insaisissable frontière de la volonté démiurgique et du chaos furieux, étant les enfants d’un hasard provoqué, guidé, mais jamais maîtrisé, qu’elles me renvoient à des thèmes existentiels. Faisant surgir des couples d’opposés structurants, elles sont autant oxymores que certains paradoxes de nos vies et caractères : l’immense et le détail ; l’explosion et l’immobilité ; l’instant et la lenteur ; l’unique et le plusieurs. A ces « et » il faudrait peut-être préférer des « dans » inclusifs, pour transcrire le jeu permanent d’échelles emboîtées. Plonger dans l’une de ces toiles, c’est avant tout voyager dans des espaces où nos repères n’ont en effet plus de valeur (et inversement) : quand la nébuleuse se fait détail, l’infini tient dans peu de choses, et me semble du coup saisissable. A ce moment, c’est à la loupe qu’on le parcoure, qu’on dissèque sa surface dans la densité de quelques centimètres carrés°. Et c’est là que l’interrogation de l’individu comme élément solitaire mais constitutif de la société peut parallèlement prendre sa place.

Paysagiste de l’imaginaire, ce peintre nous propose des visites non guidées en nous-même. Il nous offre la pleine liberté de nous perdre, de nous laisser surprendre. Au matérialisme fini de notre univers immédiat, il oppose celui d’un hasard onirique : indirect et transcendant. Ces étranges structures ne produisent ainsi aucun discours sur nous-même car elles ne peuvent être enfermées dans le cadre d'une compréhension ou signification asphyxiante. Libres, elles ne créent que du questionnement, et faisant cela, l’essentiel. Elles me semblent être une voie privilégiée de compréhension indirecte de notre Être, du Monde, de l’Univers, par les méditations extatiques et/ou inquiétantes qu’elles suscitent.

« Il » propose, « il » offre, « il » permet… Marc Baufrère n’est pas ce « il », du moins pas uniquement ni entièrement. Pas entièrement, nous l’avons dit, de par sa technique (il le dit lui-même sans ambages : « ce n'est pas moi qui peins mais à travers moi que " ça " peint. ») ; pas uniquement, car chacune de ses toiles est recréée, repensée par celui qui l’observe et se l’approprie. Il n’est donc nullement le seul maître de ses œuvres. En ce sens, sa geste artistique incarne l’universalité.

Raphaël Loffreda

° Je ne saurais trop conseiller de grossir les photos des œuvres proposées et de s’y promener. Il y a une quinzaine d’années, l’artiste avait ainsi envisagé de distribuer des loupes à l’entrée d’une exposition.