J'ai été professeur.

Et j’ai été atterré par l’épisode navrant qu’a raconté Raphaël Loffreda. Des situations semblables, je n’ai pas le souvenir de les avoir vécues… même si au cours de ma carrière, j’ai connu des moments de tension, d’affrontements et entendu de ces discours qui mettent à mal les espoirs et les certitudes.

Mais à mon tour, je voudrais éclairer la discussion en partant d’une anecdote.

Je viens en effet de recevoir un courriel d’un ancien élève perdu de vue. W (appelons-le ainsi) est « issu de l’immigration ». C’était et c’est un jeune homme éveillé, assoiffé, ne manquant ni de dignité et d’humour, tout juste un peu (trop) machiste, mais avec le sourire, sans agressivité aucune. Il est élève de l’Ena, en stage à Londres. Il a réussi et il me fait l’honneur d’assurer que j’y suis, que nous (ses profs, les profs) y avons été pour quelque chose. Loin d’opposer cela à ce dont a parlé R.L. je formule quatre observations sur les deux faits.

La première :

Quelles que soient les pesanteurs sociologiques, les murs de verre, les déterminations urbanistiques, démographiques, économiques etc... (et elles sont nombreuses, variées, insidieuses et lourdes...), il est encore possible, même si c'est difficile, ô combien, à des jeunes gens de famille très modeste d’être bien dans leur peau de lycéen, d'aimer apprendre, d'apprécier ce qu'on fait dans une classe qui marche d'un lycée qui tourne bien, d'y réussir (et sans le marchepied de la différenciation positive pour accéder à sciences Po), de respecter ses profs et d'en être respecté.

Ce qui joue dans tout ça? Plein de facteurs pas tous repérables... Un lycée au centre ville... mais avec un recrutement "républicain" rassemblant élèves du centre, des faubourgs et banlieues, y compris « quartiers ». Peut-être faut-il maintenant sortir les lycées des ghettos...W m'a dit avoir toujours aimé l'école et le travail scolaire, surtout depuis qu'un jour,  gamin, au Maroc, il s'est fait complimenter par un grand-père à qui il avait montré son cahier (louanges soient rendues au vieux monsieur, peut-être jamais scolarisé, en tout cas pas comme W, mais habile et clairvoyant!)... Et puis sa classe rassemblait plein d'élèves compétents... Et puis les profs avaient de l'expérience et lançaient des projets ambitieux.

Tout ça illustre-t-il la valeur du contre exemple? Est-ce l'alibi de la promotion sociale/scolaire d'une exception à la règle? Peut-être en partie, oui, d'accord, sans doute... Et si c'était aussi l'illustration qu'il reste une part de choix, de droit à la construction de soi, d'autonomie du jugement, bref de liberté à saisir et assumer?

La deuxième :

Si jamais, quelque part, on ne fait pas à cet ancien élève la place qu'il mérite, pour des emplois reconnus, gratifiants et pourquoi pas bien payés, si jamais quelque part le seul énoncé de son nom ferme des barrières, et gâche ses compétences et ses efforts, alors là, lui, tellement plus légitimement que bien d'autres, il pourra être tenté par… la haine!

La troisième :

Si une administration scolaire décourage les bonnes volontés, mégote sur les postes, multiplie les changements de cap, les nomenclatures et les formalismes, ça peut faire très mal et ça n'est pas tolérable. Et si des poignées de jeunes abusés, complaisants envers eux-mêmes, encouragés à la victimisation de soi-même, poussés à la malveillance par des ennemis de la République, pourrissent la vie d'une classe, d'un établissement, ça peut faire mal, et d’abord à ceux qui seraient en mesure de réussir comme W. et ça n'est pas tolérable.

La quatrième :

Des élèves, des profs, des projets... tous peuvent échouer. Ponctuellement, partiellement... Comme partout ailleurs. Et ça peut n'être vraiment pas bien grave. En matière d’école, de parcours scolaires, d’enseignement… on est au cœur du vivant. Je reconnais l’apport de l’éclairage que donnent les études savantes, la validité des concepts théoriques, l’intérêt des approches d’ensemble. Mais j’aimerais qu’on n’enferme pas le cœur de la question dans des séries d’oppositions binaires : échec/réussite, centres/banlieues, héritiers/sauvageons etc. La dimension humaine, personnelle, biographique de l’école souffre d’être étouffée sous les discours généralisateurs et les formules définitives et sans appel. En matière d’alimentation, de sexualité, que sais-je encore, tout ce qu'on vit n’est pas toujours et totalement illuminé de plénitude et de réussite… Et pourtant, on s’épargne alors les rages dénonciatrices et les éditoriaux bien sentis. Ne pourrait-on également, parlant de l’école, accéder à un peu de calme et de sérénité ?

Mais sans doute est-il plus facile d’entonner le chant de la haine…

Jean-Christophe Haglund