La notion de construction historique, qui a acquis droit de cité dans la réflexion actuelle, est à la fois opportune et problématique.
Elle est opportune dans la mesure où elle nous libère d'un naturalisme excessif : bien des normes et des institutions (toutes ?) que, sous l'effet d'une longue habitude, nous prenons pour naturelles sont en réalité des constructions de l'histoire. Ainsi de la famille, voire du sentiment amoureux lui-même, parmi une multitude d'exemples possibles... C'est là un progrès incontestable dans l'ordre de la compréhension, et éventuellement aussi dans l'ordre de l'action puisque se réduit d'autant la sphère de la nécessité naturelle*.
Mais la notion est aussi problématique et dangereuse dans la mesure où "construit historiquement" est devenu synonyme d'arbitraire et périssable" (voué à et méritant de périr). En d'autres termes la notion de construction historique est désormais une arme de guerre contre tout ce qui est institué. A la vérité toutefois n'est-ce pas l'équivalence construit =arbitraire/périssable qui est elle-même arbitraire?
En effet :
1- il est superficiel de croire que l'histoire ne peut rien engendrer qui soit durable. Nombreuses sont les normes et institutions multiséculaires. Il existe même sans doute des acquisitions définitives. De même que, comme le note Kant, l'enfant qui a substitué le "je" au "il" pour parler de lui-même "ne reviendra jamais à l'autre manière de parler", de même on peut penser, par exemple, que le principe individualiste ( la valeur d'un individu est indépendante de son groupe d'appartenance ), une fois acquis par une société, avec ses avantages et ses inconvénients, ne peut l'être qu'irréversiblement.
2- Quant à l'arbitraire, si certaines constructions méritent d'être dénoncées et combattues (l'esclavage, le nationalisme...) d'autres méritent d'être soigneusement protégées ( droits de l'homme, démocratie... peut-être le principe individualiste...)

Pour critiquer une institution ou une norme il n'est donc nullement suffisant de contester sa naturalité. Il faut surtout établir de façon convaincante :
soit que la situation antérieure à son instauration était préférable humainement;
soit que la norme contestée constitue à son tour une entrave au déploiement de l'humain, et que tel dispositif précis pourrait avantageusement la remplacer.

Si "déconstruire" veut dire mettre en lumière la manière dont telle institution ou telle norme a été construite historiquement, rien de mieux, de plus éclairant, de plus utile.
Mais si, comme c'est bien souvent le cas, "déconstruire" signifie défaire, chercher à abolir ce qui a été construit pour la simple raison que "tout ce qui naît mérite de mourir" (Engels), rien de plus détructeur.

Pierre Gautier

* "... il me semble que la question critique, aujourd'hui, doit être retournée en question positive: dans ce qui nous est donné comme universel, nécessaire, obligatoire, quelle est la part de ce qui est singulier, contingent et dû à des contraintes arbitraires? Il s'agit en somme de transformer la critique exercée dans la forme de la limitation nécessaire en une critique pratique dans la forme du franchissement possible" (Michel Foucault, Qu'est-ce que les lumières?).