Dans la République des satisfaits JK Galbraith évoque le moment où, aux Etats-Unis, les pauvres sont devenus minoritaires. Jour heureux et inquiétant. Heureux: comment ne pas se réjouir de cette diminution de ceux qui souffrent matériellement? Mais jour inquiétant aussi puisqu'il comporte la menace pour les pauvres restants d'une exclusion redoublée.*

Les pays européens, dont la France, ont, quelques années ou décennies plus tard (au cours de trente glorieuses), franchi le même cap.

Si un prolétaire est un homme qui, dans une société urbaine, "n'a rien d'autre à perdre que ses chaînes", alors il faut dire que nos sociétés ont cessé d'être des sociétés de prolétaires**; ceux-ci n'ont pas disparu mais ne constituent pas la majorité de la population.

Et si on appelle bourgeois ou petit-bourgeois un homme qui, dans une société urbaine, a "autre chose à perdre que ses chaînes", alors on peut dire que nos pays sont devenus majoritairement petit-bourgeois: ainsi en France au cours des cinquante dernières années, en pouvoir d'achat c'est-à-dire en euros constants, le salaire annuel moyen ouvrier a plus que triplé (4644 euros en 1949 et 16074 euros en 2001), le patrimoine moyen des Français a presque quintuplé (47000 euros en 49 et 200000 euros en 2001) et, contrairement à ce qui est très souvent affirmé, le pourcentage des personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté n'a cessé de diminuer : 17,9% en 1970 et 12,1% en 2005 (pour le seuil à 60% du revenu médian et alors que ce seuil a sensiblement augmenté entre les deux dates, passant de 439 à 817 euros constants)***.

La gauche (socialiste) a élaboré ses principes dans et pour des sociétés de prolétaires. Elle ne pourra faire l'économie de leur révision si elle prétend accéder au pouvoir et, de cet endroit, non seulement poursuivre sa lutte contre la pauvreté et l'exclusion, mais représenter la majorité de la population, puisque celle-ci est devenue petite-bourgeoise, par ses moyens matériels, sa manière de vivre et ses aspirations. Il faudra en premier lieu qu'elle renonce à faire du mot "bourgeois" un mot infâmant. Ce qui ne sera, on s'en doute, pas facile, étant donné les habitudes acquises; mais peut-être pas impossible puisqu'après tout c'est bien la bourgeoisie qui, la première en France, avec la Révolution, a incarné la pensée de gauche.

Pierre Gautier

*D'un certaine façon tout le livre de Galbraith est consacré à ce moment: puique son objet est de mettre en évidence les dangers multiples qui apparaissent lorsque les "satisfaits" deviennent (électoralement) majoritaires: à commencer par le développement d'une "culture du contentement" peu proprice au progrès.

** Si elles l'ont jamais été au sens strict de l'expression, puisque, comme le fait remarquer Raphaël Loffreda dans son commentaire ci-dessous, même au 19° siècle les prolétaires étaient quantitativement parlant minoritaires.

*** Toutes ces données peuvent être facilement retrouvées en tapant: INSEE pauvreté.