Qui harcèle ment.

Quand celui-ci dit qu’il ne fait que manager. Alors qu’il abuse de sa position de pouvoir et qu’il fait souffrir autrui au-delà du supportable. Et aussi le contraire : le Harcelé ment.

Parfois, en tout cas, lorsqu’il raconte qu’il est harcelé alors qu’il souffre simplement (si l’on peut dire) - la souffrance pouvant être par ailleurs jouissive et le statut de victime confortable - d’exécuter les ordres de sa hiérarchie.

Ainsi le harcèlement est utilisé par les acteurs du travail comme objet de fantasme un peu terrifiant à manipuler en fonction des intérêts de chacun et selon les situations. On peut en conclure qu’il y a toujours une suspicion d‘exagération ou de mensonge dans ce qui se dit au nom du harcèlement, le harcèlement mentant donc toujours un peu. D’où ces pénibles enquêtes dans les entreprises sur les présomptions de délit de harcèlement moral qui patinent un peu.

Mais qu’est-ce donc que le harcèlement ? La pratique est ancienne et n’a jamais autrefois produit autant de littérature qu’aujourd’hui. La modernité l'a conceptualisée et l’a mise à la mode. Le travail dont l’origine est tripalium – instrument de torture – n’est aussi sans doute plus ce qu’il était. Le bonheur est désormais recherché et la souffrance interdite. Les droits de l’homme sont passés par là et le mot dignité est entré dans le code du travail.

Mais répondons plus précisément à la question. Le harcèlement moral est un délit puni par la loi (2002) et cinq notions successives ayant des liens de causalité la définissent : 1/des agissements répétés ; 2/ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail ; 3/susceptibles de porter atteinte aux droits et à la dignité du salarié ; 4/ou d’altérer sa santé physique et mentale ; 5/ ou de compromettre son avenir professionnel.

Voilà qui est dit. La définition est large. Elle permet cependant d’encadrer le regard et de visiter les situations. Mais la vraie difficulté demeure la mesure de ce qui relève de la barbarie ou de l’exercice de l’autorité, du sadisme ou du commandement. Combien ne faut-il pas répéter un ordre à un subordonné qui ne fait pas ce qu’on lui demande pour ne pas être accusé de harcèlement : deux, trois, ou quatre fois ? Recadrer avec fermeté une personne qui n’effectue pas sa mission devient-elle une pratique délictuelle ?

L’exercice de l’autorité produit toujours un peu de harcèlement. On peut donc parler de harcèlement banal. Mais il y a des cultures d’entreprises plus harcelantes que d’autres. C’est-à-dire plus violentes. Les harcèlements sont alors le syndrome d’une gouvernance qui fonde sa gestion des ressources humaines au même niveau que les autres ressources, au même niveau que les choses, les buts – la volonté d’atteindre l’extrême performance – justifiant alors tous les moyens.

La grande distribution en a pu être le fleuron. On y presse le salarié , et notamment les cadres, comme des citrons jetables. La performance poussée ainsi jusqu’à l’absurde humain produit alors son contraire : la contre-performance nourrie par la résistance des acteurs qui ne veulent plus de ce contrat social-là, défaillant et indigne.

Jean-Paul Guedj (consultant et auteur, notamment de La Perversité à l'oeuvre, Larousse 2OO7)